Stockholm, 1793.

Jean Michael Cardell (dit Mickel) repêche dans l’immonde lac Fatburen (qui sert de dépotoir) un cadavre dépourvu de ses quatre membres. Après examen, la victime, morte récemment, privée de langue, d’yeux et de dents, a été amputée mois après mois de chacun de ses membres après cicatrisation, preuve qu’elle a subi d’atroces et interminables tortures. Vétéran de la récente guerre contre la Russie, alcoolique et bagarreur, Cardell a lui-même perdu un bras dans un combat naval. Il est devenu « boudin », c'est-à-dire policier – et il va s’entêter à retrouver le coupable de ce meurtre terrifiant avec l’aide de Cécil Winge, un ancien magistrat intègre que le chef de la police charge d’élucider cette affaire. Winge est aussi entêté que Cardell mais il doit faire vite… car il est tuberculeux et va bientôt mourir. Cette victime, qui est-ce ? Winge la baptise provisoirement Karl Johan…


Unanimement salué par la critique, qui compare Natt och Dag à Patrick Süsskind et Umberto Eco, 1793 est (à mes yeux) moins un polar qu’un superbe et terrifiant documentaire sur la vie quotidienne de la Suède à la fin du XVIIIe siècle.

Dans la première partie, les descriptions (des personnages, des lieux, des faits – et du contexte historique ) l’emportent largement sur l’action, qui avance lentement et par à-coups : il faut plus de cent pages pour que les deux héros (aussi mal en point l’un que l’autre !) découvrent que le cadavre a sans doute été transporté jusqu’à ce lac qui sert de tout à l’égout avec… une chaise à porteur. Aussi, le fil de l’enquête reste souvent le prétexte à un réquisitoire impitoyable sur les conditions de vie de la plèbe en Suède il y a 200 ans, après une révolution française dont l’écho secoue le pays après la mort du peu regretté Gustav III… et les difficultés de sa succession.


À bien des égards, 1793 est une performance : son auteur s’est remarquablement documenté ; et il fait sans doute s’exprimer ses personnages dans la langue suédoise de l’époque, avec parfois des circonvolutions qui ont dû donner bien du fil à retordre au traducteur.

Les personnages se tutoient et se vouvoient de façon parfois inattendue (il faut savoir qu’aujourd’hui, le tutoiement est quasi permanent en Suède ; autrefois, il ne s’imposait qu’avec les gens du même milieu… pas simple !), Winge tutoie Cardell qui le vouvoie… soit.

Le lecteur devra être patient : à la fin de la première partie du roman qui en comporte quatre, il croit être sur le point d’avancer… quand l’auteur lui propose en une sorte d’intermède : la confession épistolaire du jeune Kristopher Blix : une succession de dettes qui s’achèvera dans l’horreur absolue, faisant ainsi le lien, à mi-parcours du récit, avec le cadavre découvert à la première page.

Dans la troisième partie nous est présenté le triste destin de la jeune Anna Stina, condamnée à la Filature. C’est à l’issue de cette partie que le récit s’éclaire et nous permet de retrouver le héros principal : Cardell.


Si l’auteur a rédigé 1793 au présent, il se met dans la peau ( et dans la tête ) de chacun de ses narrateurs successifs, épousant ses états d’âme proches de la terreur ou /et du désespoir…

Si vous aimez les descriptions détaillées des tortures où se mêlent la misère, les épidémies, les injustices, la violence, la beuverie, le stupre, le viol, le sang, l’urine, la merde et le vomi, vous allez vous régaler. Toutefois, l’ensemble est rédigé avec une telle maestria qu’après cette lecture, Hannibal Lecter risque de passer à vos yeux pour un amateur …

Il y a, dans 1793, du Hugo (oui, Quatrevingt-Treize… je sais, c’est facile – mais on y trouve aussi un changement d’identité, comme dans Les Misérables), de l’Eugène Sue mais aussi du Dumas : oui, une évasion qui rappelle un peu celle d’Edmond Dantes !


Le nœud du récit ?

C’est, on le comprendra dans la concluion, une affaire d’espionnage : l’écho de la Révolution française a ébranlé la Suède en général, et son roi en particulier. Gustav Adolf redoute (euh… et il a bien raison !) que son peuple se révolte.

On trouvera dans ce roman pas mal d’histoires d’amour emmêlées et une vengeance qui, malgré les justifications de l’auteur de ces tortures (« un monstre engendré par un monstre », p. 366), parait quelque peu disproportionnée ( ou plutôt proportionnée aux besoins du récit !)


Les dernières pages font l’objet d’une jolie série de coups de théâtre : on croit que tout s’éclaire quand une nouvelle révélation s’ajoute à la précédente et remet l’ensemble en cause.

Best seller en Suède (200 000 exemplaires vendus dans un pays de 8 millions d’habitants) 1793 est un roman plus que noir, on l’aura compris. Son auteur joue à faire durer la vie (ou plutôt l’agonie) de Winge de façon très… théâtrale, car notre sympathique tuberculeux perd du sang de page en page et renaît de ses cendres à plusieurs reprises avec une belle énergie.

Bref, de ce récit (tiré d’une histoire vraie), on ne sort pas indemne, presque persuadé que «l’humanité n’est qu’une vermine menteuse, une meute de loups assoiffés de sang qui ne désirent rien tant que de se tailler en pièces les uns les autres dans leur lutte pour la domination. Les esclaves ne valent pas mieux que leurs maîtres, ils sont juste plus faibles. Les innocents ne gardent leur innocence que grâce à leur faiblesse »( p. 395 ) 

Optimiste, pas vrai ? L’humanité disparaîtra, bon débarras !

Dans le lignée du Millénium de Stieg Larsson,  Dag utilise le polar ( ici, historique ) pour livrer un réquisitoire impitoyable sur le passé politique de la Suède. Mais après la lecture, on a besoin d’un remontant et d’une bonne douche.

Dag nous démontre que la chair est faible, hélas ( mais j’ai lu tout son livre ! )