Le narrateur ( DeMilo… mais on l’apprendra très tard, page 156 ! ) travaille dans l’aérospatiale avec Blondel et Begonhès. Blondel (qui n’est pas le narrateur mais tout de même le héros du récit – vous suivez ?), lui, a divorcé de Victoria. Blondel, donc, quitte son impasse du Maroc pour partir en congé et rendre visite à Nicole dans le sud de la France.

Sur l’autoroute, il s’arrête pour venir en aide à une inconnue dont la Mercedes, en panne, a pris feu. Fort gentiment, il accompagne la jeune femme jusqu’à Marseille et la dépose sans qu’elle ait desserré les dents.

Nicole absente, c’est Marion que Meyer finit par rejoindre – puis Elisabeth, qui hélas est… déjà en main.

Grâce au parfum inoubliable de l’inconnue qu’il a dépannée ( et qu’il appelle Mercedes, faute de connaître son prénom, qu’elle n’a jamais voulu lui livrer ), Meyer la repère dans un grand magasin de Marseille et la suit dans un ascenseur bondé au moment précis où se déclenche… un terrifiant tremblement de terre !

Muni de l’autoradio de sa voiture qu’il a garée - mais où ? Tout est détruit ! – il accompagne l’inconnue à la Mercedes et trouve enfin une voiture à acheter dans une ville complètement ravagée. L’autoradio retrouve sa place… dans un véhicule qui n’est pas le sien.

Décousu, ce début de résumé ? C’est normal.

Le récit n’est d’ailleurs, comme souvent dans le nouveau roman en général ( et chez Jean Echenoz en particulier ) qu’un prétexte. Prétexte à décrire de originale un paysage, un enchaînement de pensées, un décor, un cataclysme… voire ( en fin de récit, où le lecteur, le narrateur et Meyer vont retrouver Mercedes qui ne s’appelle pas Mercedes, évidemment, et qui révélera les raisons de son silence obstiné… ) un véritable voyage spatial après un entraînement inoubliable dans un simulateur de vol encore plus terrifiant que le tremblement de terre qui a précédé… un vrai régal, pages 142 à 150 ! Oui : « Une petite semaine en orbite » ( p. 117 ) avec « le déploiement des satellites Argo et Sismo » (p. 126)

Il y a trente ou quarante ans, il m’arrivait de prétendre que la seule chance de survie de la science-fiction, c’était d’être récupérée et digérée par la littérature générale ; c’est un peu ce qui se produit ici, de façon presque prématurée puisque Nous Trois (1992) est le sixième roman d’un auteur qui, lauréat du Prix Médicis (avec Cherokee, 1983 ), décrochera le Prix Goncourt en 1999 avec Je m’en vais.

Le nouveau roman ? allez-vous rétorquer. Mais c’est de l’histoire ancienne !

Euh… pas tout à fait. Parce que Jean Echenoz, dans ce récit au titre improbable, nous en propose un remake particulièrement réussi.

Pour un amateur de littérature (ou un lecteur à la fois curieux et averti), c’est un vrai régal !

Ainsi, abandonnant le Je de l’incipit et du premier chapitre (qu’on retrouvera, en écho, à la fin du récit… au chapitre 18 !), l’auteur nous propose un étonnant travelling dès le chapitre 2 en partant… du simoun du sahara : « Le Touareg, bâché de bleu, se tient coi sur la bosse de sa bête. » Suivant le chemin du vent, il nous mène du Maroc… à l’impasse du Maroc :

« Croisant vers le nord, le tapis volant marocain touche Paris dans le milieu de la nuit, s’y dissémine uniformément sans omettre bien sûr le secteur Maroc, vers Stalingrad après la rue de Tanger ; il recouvre la rue du Maroc, la place du Maroc au bout de laquelle réside Louis Meyer, homme astigmate et polytechnicien, quarante-neuf ans jeudi dernier, spécialisé dans les moteurs en céramique. Homme infidèle et divorcé d’une femme, née Victoria Salvador le jour de l’invention du poste à transistors. Homme seul et surmené qui va se payer, pour son anniversaire, une petite semaine à la mer». p. 14.

Plus loin, page 55, on trouve « à l’ombre d’un ficus en coma dépassé », un réceptionniste qui va « lever un grave regard de brancardier pentecôtiste – pas plus de trente ans, pas plus de mille cheveux accrochés en camping sauvage au flanc des temporaux. »

Déconcertant ? Oui, mais ô combien jouissif et inattendu à mes yeux !

De même, la description de l’amant provisoire d’Elisabeth : « La douleur de son regard pouvait dénoter le banal comme le pire, la carence maternelle ou l’embarras gastrique, l’horreur du vide ou la rupture de stock de Gitanes filtre. » ( p. 58 )

Quant à la description de la panique marseillaise qui suit le tremblement de terre éponyme, elle tient à la fois de Raymond Queneau, de Francis Ponge et de Tristan Tzara : « Le téléviseur n’avait pas l’air de se souvenir de son propre mode d’emploi (…) affecté d’une forte bronchite électronique. Son front valsait de l’état de frontière à l’état de fronton »… Echenoz ne cesse de jouer avec les mots et leur sens. Ainsi, « sous le porche d’un cours secondaire privé, trois blondes extra-légères grillaient des anglaises en attendant mieux »

On le voit : le décodage de la phrase est souvent multiple !

Vous aimez vraiment ça ? allez-vous ( sincèrement ) me demander.

Oui ! Loin des sentiers (re)battus, Jean Echenoz, qui a digéré le meilleur de Claude Simon, reste en ce début de XXe siècle un rescapé à sauvegarder, au même titre que le formica et l’Amazonie : le Bobby Lapointe de la littérature !

CG

Lu dans sa version d’origine, la Blanche ( qui l’est vraiment, contrairement à la Crème de Gallimard qu’on surnomme la Blanche à tort – ou à tort la Blanche ? ) des Editions de Minuit. Il en existe une autre, plus récente, illustrée d’une photo en couleurs de Kourou, en Guyane – le décollage d’une fusée !