Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Petits Propos Sur...

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Mardi 12 novembre 2013

La lecture, l'édition et le numérique. Petit bilan de fin d’année ...

La lecture recule. Du moins celle du livre papier.


On me rétorquera : « Qu’importe le support, puisque la lecture perdure ! » Une nuance importante que je me permettrai d’affiner un peu plus loin.
Revenons d’abord à une idée reçue : « Les jeunes ne lisent plus ! ( ou lisent moins ) ». Oui, une idée reçue que je rectifiais à l’aide de chiffres : après la guerre, dans les années 50, malgré les progrès de l’alphabétisation, les jeunes lisaient peu. Il suffit de comparer le nombre de titres ( et de collections ) destinées à la jeunesse pour s’en convaincre.
Cette illusion d’optique était entretenue par les enseignants et bibliothécaires lettrés dépités de constater le manque d’appétence du plus grand nombre. Concernant la seconde moitié du XXe siècle, un fait est pourtant validé : chez les jeunes, la lecture – notamment la lecture plaisir – n’a cessé de progresser. Notamment grâce au collège unique, à la création des BCD et CDI et au dynamisme des bibliothèques et des médiathèques. Face aux doutes des profs et des docs, mon discours ( provocateur ? ) était d’ailleurs : « Je suis même étonné que les jeunes continuent à lire face à la concurrence impitoyable de tout ce qui n’existait pas en 1950 : la télé, les jeux vidéo, Internet, les réseaux sociaux, les téléphones portables, les copains… j’en passe ! »
D’une certaine façon, la lecture ( et l’écriture ! ) continuent de progresser. On n’a jamais autant consulté de sites, lu et écrit de messages, qu’il s’agisse de mails ou de SMS.
En revanche, avec la poussée récente du numérique ( liseuses et tablettes ), les ventes des livres papier accusent un recul sensible depuis quelques années. Il y a encore 10 ans, les plus optimistes ( qui s’affichaient « progressistes » ) affirmaient : « Pas grave ! Le livre numérique va peu à peu supplanter les versions papier. Et la lecture fera de nouveaux progrès. Il suffit de voir ce qui se passe aux USA ! » Une erreur que les chiffres ( et les revenus des auteurs en général et des auteurs jeunesse en particulier  ) confirment : en France, les ventes des livres numériques stagnent. Autour de 1% !

(suite de l'édito de novembre 2013)
 Mais la chute ( notamment en jeunesse, et plus particulièrement dans le secteur des 10-15 ans ) se poursuit. Parfois de façon vertigineuse dans le domaine des ouvrages « prescrits », ceux que les enseignants utilisaient avec l’appui des instructions officielles, pour aborder par exemple l’Egypte ( L’œil d’Horus ) , la Grèce ( Le messager d’Athènes ) ou le Moyen-Age ( Le faucon déniché ). Une chute multiple facilement expliquée par les nouvelles instructions, qui recommandent de ne réserver les ouvrages jeunesse qu’à la lecture cursive, et par l’informatisation de l’enseignement. Les budgets dévolus à l’achat de livres passent désormais, avec l’aide des conseils généraux, à l’achat d’ordinateurs et de tableaux numériques. Objectif avoué : démocratiser l’enseignement en permettant aux élèves de se familiariser avec l’informatique. Sauf que dans les familles, même les moins aisées, le budget consacré à l’ordinateur me semble toujours supérieur à celui du Livre.
Une parenthèse concernant la littérature jeunesse… Ce recul touche moins l’école primaire ( où la lecture reste prioritaire et l’usage de la littérature jeunesse encore autorisé ! ) que le collège, où les jeunes adultes ( disons les 4èmes/3èmes ) avaient déjà depuis longtemps tendance à bouder le CDI et la fiction.
Aux Etats-Unis, dans 45 des 50 états, on n’apprend désormais plus à écrire aux élèves : on leur confie tout simplement un clavier d’ordinateur. Non, ce n’est pas de la SF, c’est la réalité. C’est une révolution plus importante que celle du passage de la plume Sergent-Major au Bic ( fini, le cauchemar des taches d’encre, des pleins et des déliés ! ) Réfléchissez : que de temps gagné ! Il suffit d’appuyer sur la bonne touche pour qu’une lettre s’affiche et qu’on construise un mot ! Seuls les esprits chagrins comme le mien verront là un recul.
D’ailleurs, en guise d’exemple, on nous livre souvent le mécontentement des lettrés du XVème siècle qui voyaient dans l’imprimerie une invention diabolique. Ou, en remontant encore davantage dans le temps, celui des aèdes qui voyaient la parole concurrencée par l’invention de l’écriture. Oui, bref rappel : le vieux dicton « Les écrits restent, les paroles s’envolent » ( scripta manent, verba volant ) a été toujours très mal interprété, comme je le rappelle dans la postface de mon roman Mission pour Pharaon. Ce dicton rappelle que la parole est magique et démocratique, elle a des ailes et peut voler, se transmettre – alors que l’écrit est inerte, silencieux et mort ! L’avenir a bien sûr montré les vertus de l’écrit ( transmission, réflexion, etc. ) face à la volatilité de la parole, adulée autrefois par les orateurs grecs. Michel Serres, dans Petite Poucette, semble d’ailleurs saluer cette nouvelle génération qui jongle avec les technologies et enterre peu à peu les utilisateurs du livre papier. Un nouveau Sapiens ( les Zappeurs et autres « hommes-écrans » de mon récit Virus LIV 3 ? ) est donc en train de naître, dont les connexions neuroniques du cerveau seraient différentes de celles ( dépassées ? ) des vieux utilisateurs du Livre.
Ce débat serait vain s’il ne cachait pas de lourds enjeux culturels et économiques.
Culturels, oui. Parce que si Internet et le zapping favorisent l’accès immédiat à mille informations, ils dispersent aussi l’attention et annihilent souvent tout approfondissement – approfondissement de l’information elle-même, et de la réflexion qui accompagne toute lecture. Quant aux utilisateurs des liseuses, j’en connais qui passent moins de temps à lire qu’à pirater et à télécharger des récits, histoire d’engranger 4 ou 5000 textes, à l’image de ceux qui collectionnent les amis sur Facebook et passent rarement une soirée à échanger avec UN ami en tête à tête ! Que ces tendances se généralisent, passe encore. Mais que les textes officiels et les lois les soutiennent et les subventionnent m’inquiète.
Car l’enjeu est aussi économique. A y regarder de plus près, cette guerre picrocholine ( en apparence ) profite surtout à… Google et à Amazon qui, par parenthèse, ne paient quasiment pas d’impôt !
Spéculateurs, réjouissez-vous : malgré le bref « recul de la progression des bénéfices d’Apple » ( seulement 37 milliards de dollars de bénéfices nets, mais un chiffre d’affaires de 171 milliards de dollars sur l’année, donc en progression ), le numérique a un bel avenir. Donc, investissez ! Et tremblez, écrivains et bibliothécaires, libraires indépendants et lecteurs invétérés !
Parce que dans cette lutte, le citoyen libre et indépendant risque fort de finir perdant.

Mardi 28 mai 2013

Les rencontres avec mes lecteurs (deuxième partie)


Il y a quelques mois, Corinne Seyral me demandait de répondre à quelques questions relatives aux motifs et aux conditions de mes rencontres avec des classes de collèges.
Il m’a semblé intéressant de livrer ce dialogue en pâture à mes lecteurs…

Voici la seconde partie de notre échange.


Quelles raisons vous poussent à accepter une rencontre ? Les vraies et sincères invitations… ?
Elles sont multiples et très subjectives.
La première est… la première impression de la prise de contact : l’enthousiasme du demandeur, la nécessité absolue affirmée qu’il faut… venir rencontrer les lecteurs !
Parfois, c’est l’ouvrage abordé ( parce qu’il m’est cher, et/ou qu’il est rarement abordé ! )
Il m’arrive de refuser une rencontre que je « sens » mal, ou parce que le lieu est trop éloigné. Parfois, je refuse pour des motifs pratiques évidents : venir assurer deux heures de rencontre à 1 000 kilomètres de chez moi est inenvisageable… sauf exception ! Deux jours de déplacement pour deux heures de rencontre, c’est beaucoup de fatigue et de frais. Mais parfois, cela vaut la peine !
La personnalité de l’organisme ou de la personne qui m’invite a son importance. Très souvent, je le ( la ) connais. Et je sais que tout est réuni pour que la rencontre soit réussie.

Etes-vous souvent sollicité ?
Oui. Plusieurs fois par semaine. Mais je n’assure qu’une trentaine de rencontres par an, et je juge souvent que c’est peut-être trop.

Etes-vous demandeur ?
Jamais.

La rémunération de ces rencontres représente, pour certains auteurs, 50 % de leur revenu, pour certains plus… Vous sentez-vous contraint  d’accepter certaines rencontres ?
Jamais. Je vis ( bien ) de ma plume, comme on dit. Je n’ai pas besoin de « mettre du beurre dans les épinards ».
C’est un vrai luxe : je ne rencontre mes lecteurs que lorsque j’en ai envie, quand le jeu en vaut la chandelle ( voir : Quelles raisons vous poussent à accepter une rencontre ? ). Il m’est arrivé d’intervenir sans être rétribué – et j’ai pas mal de camarades qui l’ont fait !

Trouvez-vous toujours la même motivation lorsque les séances sont très nombreuses ?
En général, oui.
Ce n’est jamais la durée ou le nombre des rencontres ou le nombre des élèves qui lassent ou fatiguent, c’est la mauvaise qualité de la rencontre. On peut juger décevante et épuisante une rencontre après un quart d’heure – et passionnante et trop courte une rencontre de deux heures avec trois classes rassemblées ( cela m’est arrivé, dans des lycées techniques ).
Cela dit, je limite moi-même les rencontres. Je sais qu’au bout de deux jours, après avoir vu des centaines d’élèves, je dois faire un break.
Pas question d’enchaîner trop de rencontres.
Je ne me plains jamais qu’on me pose les mêmes questions.
Pour la plupart des lecteurs, c’est la première fois qu’ils rencontrent un auteur. Toute question, même naïve ou maladroite, est légitime.

Rencontrer des enfants a-t-il un impact sur votre création ?... Lequel ?
Sans doute – mais je n’y ai jamais vraiment réfléchi.
Rencontrer des lecteurs redonne peut-être de l’élan ?
Difficile à évaluer : j’ai écrit de 7 à 23 ans sans jamais avoir de lecteurs, sans être publié – et sans même avoir envie de l’être.
Il m’est arrivé, entre 1980 et 1989, d’assurer très, très peu de rencontres ( j’étais alors directeur de collection chez Gallimard, puis journaliste, puis scénariste ). Cela ne m’empêchait pas d’écrire !
S’il m’arrivait de ne plus assurer rencontres, et même si je n’étais plus publié, cela ne m’empêcherait pas, je crois, de continuer à écrire.

Si les rencontres deviennent trop importantes, pensez-vous qu’elles puissent nuire à la création ?
Oui.
D’abord parce qu’elles dévorent du temps et monopolisent l’attention.
Ensuite, comme je le dis souvent aux lecteurs que je rencontre :
« Ce que je fais aujourd’hui est exceptionnel, inhabituel. Mon métier, c’est écrire, ce n’est pas… parler de l’écriture. Si je n’étais pas là en ce moment, je serais devant mon ordinateur, dans mon bureau. J’écrirais. Et même si je suis ravi de vous rencontrer, mon vrai plaisir, ma vraie passion… c’est d’être seul face au récit que je construis. »

D’après-vous, la banalisation de ces rencontres épuisera-t-elle cet exercice ? Peut-il y avoir un revers de la médaille ?
Il y a un danger, en effet. Une rencontre doit conserver un caractère sinon rare, du moins exceptionnel.
Le danger vient aussi de l’attitude de certains auteurs qui « racolent », qui sont très demandeurs d’interventions, le plus souvent pour des raisons financières ( que je comprends ).
Mais l’écrivain intervenant doit toujours avoir en tête cette notion de responsabilité. Intégrer dans les droits d’auteur l’argent généré par ces rencontres est très discutable – même si, à la Charte, cela fut une revendication quasi unanime. Certes, que j’aie été contre cette mesure peut s’expliquer par le fait que je vis de ma plume. Mais pendant vingt ans, cela n’a pas été le cas. J’ai donc été prof, j’ai travaillé dans l’édition avec un salaire… je ne fais pas partie de ceux qui jugent qu’un écrivain doit absolument vivre de ses droits d’auteur… surtout si ceux-ci sont essentiellement dus à des rencontres !
Dans le « bulletin de la Charte » ( je suis l’un des trois membres fondateurs de la Charte ), j’ai un jour pointé le danger de la banalisation des rencontres dans un article sévère que j’avais intitulé : auteur, animateur… ou animauteur ?
Devenir un « animauteur », c'est-à-dire un professionnel de la rencontre avec ses lecteurs, c’est le pire qui puisse arriver à un écrivain. Mais c’est hélas une demande de la part du public, et une tendance issue de la télé et des émissions people.
L’intérêt d’une rencontre doit être la littérature, au service de laquelle doit rester l’écrivain, quelle que soit la force ou l’originalité de sa personnalité.

Mardi 21 mai 2013

Les rencontres avec mes lecteurs (première partie)

Il y a quelques mois, Corinne Seyral me demandait de répondre à quelques questions relatives aux motifs et aux conditions de mes rencontres avec des classes de collèges.
Il m’a semblé intéressant de livrer ce dialogue en pâture à mes lecteurs…
Voici la première partie de notre échange.

Préparez-vous ou non vos rencontres ? Si oui de quelle manière ?
Oui, toujours. D’abord en contactant l’enseignant, en essayant de connaître sa demande, en exigeant qu’un de mes textes au moins ait été lu par ses élèves. Au besoin en échangeant des mails avec les profs, la documentaliste et même mes lecteurs – ils ne se privent d’ailleurs pas de m’écrire avant la rencontre, par le biais de mon site.

Est-ce que  vos diverses expériences vous ont amené(e) à modifier votre manière de travailler avec des enfants ?
En quarante ans, mon approche n’a cessé de varier, d’évoluer.
Mais la plupart du temps parce que le monde, la société, les attentes des enfants et surtout des ados ont changé.

Quels sont les facteurs pour qu’une rencontre fonctionne ?
1/ Que l’enseignant soit motivé, passionné.
2/ Qu’il motive et passionne sa classe, qu’il crée une attente.
3/ Qu’un ouvrage ait été lu, que l’enseignant en ait parlé avec sa classe.
4/ Que le temps de la rencontre, le lieu soient favorables – et là, tout dépend de la classe, et des rapports que l’enseignant entretient avec elle.

Quels sont, selon vous, les points essentiels ?
Voir plus haut !

Quand est-elle enrichissante ?
1/ Quand il y a eu préparation longtemps en amont, que les lecteurs ont visité mon site, lu des informations ou des textes avant la rencontre.
2/ Quand sont posées des questions précises sur le texte, le style, les personnages, la structure, le genre littéraire de l’œuvre.
3/ Quand un maximum de lecteurs participe, pose des questions, demande des précisions.

Quand devient-elle pauvre ?
1/ Quand la préparation a été médiocre, voire nulle.
2/ Quand l’enseignant n’a même pas lu l’un de mes textes, y compris celui qu’il a exigé que ses élèves lisent ( ça arrive ).
3/ Quand l’enseignant ou le demandeur de la rencontre n’est pas là ( ça arrive une fois sur cinq : congé, stage, classe verte, maladie, emploi du temps – il n’a pas cours le jour de la rencontre et ne juge pas bon de venir ) ou qu’il corrige ses copies au fond de la classe pendant que j’interviens.
4/ Quand les rapports entre le prof et les élèves sont tendus – l’échec d’une rencontre vient très souvent des rapports de force entretenus en amont par le prof et sa classe.

Que vous apporte-t-elle ?
La satisfaction d’avoir fait passer mon amour de la littérature, le désir chez mes lecteurs de lire davantage, d’élargir leur champ d’investigation, de mieux comprendre la portée des mots, de la pensée structurée par l’écrit, de l’importance de la fiction, de la force de l’imaginaire… j’en passe !
Quitter une classe en sachant qu’on a fait rebondir l’enthousiasme et la demande est très valorisant.
J’oublie : elle apporte aussi des liens parfois privilégiés avec des profs – et documentalistes - exceptionnels.

Préférez-vous que l’accueil de ces rencontres ait lieu en bibliothèque ? Oui, non, pourquoi ?
Oui !
J’exige presque toujours qu’on soit au CDI.
 Parce que j’utilise toujours les livres qui sont à ma portée pour lire un extrait, montrer comment fonctionne un dialogue, étayer une affirmation qui peut surprendre ( comme : « il n’y a que deux temps de narration : le présent et le passé. Il n’y a, sauf exception, que deux façon de relater une fiction romanesque : le je et le il )
Enfin, parce qu’on est hors du cadre de la classe.

Lors de ces rencontres, est-ce plus dans ce qui se dit ou dans ce qui s’éprouve, que l’intérêt se trouve ?
Les deux sont intimement liés.

L’expérience prouve que l’attitude de l’auteur vis-à-vis de son public est capitale. Pour ma part, j’essaie d’être proche, physiquement et mentalement – tout en ayant conscience que je n’ai pas quinze ans, et que mon statut est particulier.
J’ai devant moi non pas des élèves mais des lecteurs, que j’appelle par leurs prénoms, avec lesquels je dialogue individuellement, même un  temps très bref. Montrer sa considération pour le lecteur qui est face à vous est essentiel. Créer un  lien personnel, même ténu, même éphémère. Ce qui se dit prend alors un poids beaucoup plus grand.

Suffit-il de mettre en contact un auteur et des élèves pour que la « rencontre » ait lieu ?
Pas du tout.
Il peut ne rien se passer… même si l’on a l’impression qu’il s’est passé quelque chose. Un ratage ( dont les causes peuvent être multiples ) est même déplorable, mieux aurait valu que la rencontre n’ait pas eu lieu.

La suite la semaine prochaine !

Lundi 16 avril 2012

SF et Policier (2/2)

Petite réflexion sur l'origine des genres - Aujourd'hui : Le Policier

Le ROMAN POLICIER… ses origines ?

Même si les genres policier et SF ont longtemps passé pour de la sous ( ou para) littérature, même si leurs auteurs ( comme Conan Doyle ) ont parfois navigué entre deux eaux, les théoriciens de la SF ne sont pas ceux du polar.

Là encore, je ne vais pas mettre en doute les affirmations des spécialistes qui, à juste titre, jugent que le roman policier puise son origine dans « les récits à énigme ». Récits dont les premiers modèles semblent être le Double assassinat dans la rue Morgue ( d’Edgar Poe, 1841 ) ou Le mystère de la chambre jaune ( de Gaston Leroux, 1908 ).

Or, les premiers récits à énigme concernent souvent un meurtre « en chambre close » : à première vue, il paraît impossible que quiconque ait pu agir. C’est d’ailleurs le thème d’un autre récit fondateur, La lettre volée, ( du même Poe, avec le même enquêteur, 1844 ) où la preuve est – en apparence – introuvable. C’est le ressort récurrent de bien d’autres futurs classiques comme Les dix petits nègres ( d’Agatha Christie, ).

Si l’on veut définir le roman policier ( je ne parle pas du polar, avatar dont les origines sont à la fois plus floues et - paradoxalement - plus anciennes ) force est de passer par quelque chose comme : « récit dans lequel, à la suite d’un crime, une enquête aboutit à la découverte du coupable » On sait aussi que le genre policier, comme son nom l’indique, ne peut vraiment s’épanouir qu’avec la création ( relativement récente ) d’une police organisée, même si certains auteurs prennent des libertés avec l’Histoire.

Ma réflexion, peut-être moins fantaisiste qu’il n’y paraît, consiste à établir un lien entre le premier modèle du genre, Double assassinat dans la rue Morgue, et… La Vénus d’Ille !

La parenté semble lointaine et les deux genres ( policier et fantastique ) très différents.

Les points communs sont pourtant nombreux. Dans le texte de Mérimée, on trouve un meurtre, inexpliqué ! Et une enquête – certes, assez courte même si le narrateur agit dans les règles de l’art. Qu’on lise les dernières pages du récit : la description du cadavre est ( déjà ) digne d’Agatha Christie ou de Simenon. Il y a un témoignage doublé d’une accusation, ceux de la future mariée. Un témoin : un domestique. Un suspect : l’Aragonais offensé la veille, d’ailleurs vite disculpé. Le Procureur ( du roi ), qui clôt l’affaire sans qu’aucun coupable soit démasqué.

Jamais La Vénus d’Ille n’a été citée comme étant l’un des textes fondateurs du roman policier. Parce que l’enquête n’aboutit pas – ce qui est inadmissible. Ou plutôt, la seule conclusion suggérée au lecteur est que le meurtrier est… la statue. Ce qui classe définitivement ce récit dans le genre fantastique.

Pourtant, Prosper Mérimée frôle de près sans le soupçonner deux genres futurs promis à un brillant avenir : la SF et le Policier.

* La SF dans la mesure où, comme je l’affirme pour amuser mon public, il suffit de remplacer le mot statue ( ou Vénus ) par robot ( ou plutôt robote ) pour que le récit change de catégorie.

* Le policier dans la mesure où, en conclusion, à la place de cette Vénus fondue en cloche ( une cloche qui porte malheur puisque les vignes gèlent, c’est la dernière phrase du récit ), un vrai coupable en chair et en os pourrait être démasqué.

Lundi 09 avril 2012

SF et Policier (1/2)

Petite réflexion sur l'origine des genres - Aujourd'hui : La SF

De même que Darwin se passionnait pour l’origine des espèces, mon obsession récurrente est l’origine des genres littéraires.

Si l’université engrange des centaines de thèses sur les écrivains, leurs influences réciproques et leur thèmes favoris, elle en compte beaucoup moins sur des thèmes en apparence peu nobles : la structure du récit, sa mécanique, ses ressorts et son appartenance à tel ou tel genre.

Ainsi, dans le domaine de l’imaginaire, le classement d’un récit ( nouvelle, roman, film… ) varie selon l’opinion ou/et la culture du critique ( ou du lecteur ) qui le baptise tour à tour science-fiction, anticipation, conte philosophique, fantastique, merveilleux, fantasy… j’en passe !

Depuis quarante ans, tout en affirmant que l’importance d’un récit dépend davantage de ses qualités intrinsèques que de sa forme ou de la catégorie où l’on peut le ranger, je m’efforce de cerner les genres de l’imaginaire, notamment ceux que j’appelle « les fictions invraisemblables » que sont le merveilleux, le fantastique et la SF.

Avec deux préoccupations récurrentes :

1/ Tenter de les définir clairement. Sans quoi il est vain de prétendre classer un récit.

2/ Trouver leur origine, donc les récits qu’on pourrait qualifier de « fondateurs ».

Pour le merveilleux, l’irrationnel est d’emblée accepté, L’épopée de Gilgamesh et L’Odyssée font souvent l’affaire.

Pour le fantastique, qui est de l’irrationnel inacceptable, je ne départagerai pas les tenants du Diable amoureux ( de Jacques Cazotte, 1772 ) ou du Moine ( de M. G. Lewis, 1796 ).

Pour la SF, littérature de l’irrationnel justifié, j’aime choquer mon public en citant volontiers L’Histoire véritable ( de Lucien de Samosate, 180 ), L’Utopie ( de Thomas More 1517 ) ou encore L’Autre Monde ( de Cyrano de Bergerac, 1657 ).

En revanche, quand on revendique le Frankenstein ( de Mary Shelley, 1818 ) comme l’un des textes fondateurs du fantastique, je m’insurge. Parce que toute la littérature du XIXe siècle où l’irrationnel se teinte de scientifique est toujours qualifiée de fantastique, puisque le terme de SF ne sera inventé qu’en 1929.

En outre, Victor Frankenstein est médecin. Sa créature est conçue, je dirais même fabriquée de façon scientifique, sans qu’intervienne la magie ou l’irrationnel.

Je cite en revanche La Vénus d’Ille ( de Prosper Mérimée, 1837 ) comme l’un des modèles du genre fantastique. Au XIXe siècle, qu’une statue se déplace est inacceptable.

La prochaine fois, nous tenterons de définir, de façon aussi lapidaire, les origines du roman policier.


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