Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 25 février 2019

LE DERNIER CATON, Matilde Asensi, Plon

Test

Sœur Ottavia Salina est une paléographe érudite qui travaille aux « archives secrètes du Vatican ». Elle est chargée de découvrir la signification des étranges scarifications religieuses que porte le cadavre d’un Ethiopien. Elle est secondée dans sa quête par le ( rude et suspect ) garde suisse Kaspar Glauser Röist ( dit « Le Roc » ) et le jeune et séduisant copte Farag Bosswell, avec lequel elle va très vite sympathiser.

Comme on lui cache de nombreux éléments concernant la victime, elle va enquêter seule et comprendre que l’Ethiopien avait dérobé des morceaux de la vraie Croix, et faisait partie d’une secte millénaire, les stavrophilakes, dont le poète Dante semble bien avoir été l’un des membres : dans sa Divine Comédie, il évoque en effet à plusieurs reprises les Caton, responsables religieux ( sortes de « papes » ) de cette congrégation secrète. Dans la deuxième partie de son œuvre, Le Purgatoire, figurerait même le mode d’emploi pour y pénétrer – chiche ?

Eh oui : la quête de plus en plus mystique de ces trois détectives va les entraîner plus loin qu’ils ne le pensaient, notamment dans les catacombes de l’église Sainte Lucie de Syracuse, dans la Cloaca Maxima ( les anciens égoûts de Rome ) et à Ravenne… bref, le trio se lance dans un véritable parcours initiatique au fil des sept pêchés capitaux !

Bien sûr, en abordant Le dernier Caton, on se dit que Matilde Asenti a lu et voulu marcher sur les traces du Da Vinci Code de Dan Brown. Ici, La Divine Comédie ( œuvre initiatique ! ) joue d’ailleurs le rôle de la Cène de Léonard de Vinci.

Cependant, à mes yeux, Matilde Asenti va beaucoup plus loin et hisse très nettement le niveau du thriller grâce à une documentation hors pair. Rarement, en effet, j’aurai lu un roman aussi fidèle et précis dans le domaine de la religion, de la géographie et de l’Histoire – notamment celle de la chrétienté.

Sans doute va-t-on me rétorquer : En ce cas, comment expliquer que l’ouvrage de Matilde Asenti ait eu aussi peu d’écho ? 

C’est simple : il est trop savant, trop documenté, sans cesse truffé de détails historiques et de leçons d’histoire à peine déguisées. Si bien ( et c’est l’un des défauts dont on peut accuser cet ouvrage ) que l’abondance de la documentation nuit sans doute au suspense de ce vrai « thriller religieux », du moins pour le grand public.

En effet, il faut attendre la page 200 ( et Le dernier Caton en compte 650 ! ) pour que le lecteur se retrouve plongé dans plusieurs épisodes horrifiques et trépidants dignes d’Indiana Jones !

De plus, le style de l’auteur ( ou/et sa traduction ) frôle parfois l’académisme.

Par ailleurs, les amateurs d’émotions sentimentales ou d’érotisme risquent d’être déçus : avoir comme héroïne une bonne sœur ne laisse guère présager de passages croustillants, encore que la jeune ( et presque quarantenaire ) Ottavia finisse par trouver Farag fort à son goût !

Ce roman reste-t-il tout de même à recommander ? Mais oui, et comment !

Que vous soyez croyant ou non, il vous apprendra mille et un détails sur l’origine du christianisme, l’Eglise, le Vatican – et j’en passe !

Ce récit aurait eu plus d’impact s’il avait eu pour titre Les gardiens de la Croix.

C’est en effet autour d’elle que tourne toute l’action – contemporaine, il faut le répéter !

Dans ma nouvelle L’Epée de la pucelle et mon roman Mort sur le Net, j’ai dû enquêter soigneusement sur l’épée que Jeanne d’Arc a trouvée et abandonnée, à la veille de sa capture par les Bourguignons. Mais Matilde Asenti a fait dix fois, cent fois mieux que moi en enquêtant sur ce qu’est ( ou sur ce que serait ) devenue la Croix depuis la crucifixion.

Ah : contrairement à ce que dit Wikipédia sur son auteur, l’action du Dernier Caton ne se déroule pas du tout au Moyen Age… mais dans l’univers très réaliste du début du XXIe siècle ( l’ouvrage est sorti en 2001 et a été traduit en 2006 )

D’ailleurs, on y côtoie Jean-Paul II à plusieurs reprises… et il y est même question du cardinal Ratzinger – l’auteur ignorait alors qu’il deviendrait Benoît XVI en 2005 !

CG

Lu dans sa version d’origine – mais Gallimard a réédité l’ouvrage en Folio, à moins de 8 euros.

Lundi 18 février 2019

LE SOUFFLE DU TEMPS, Jeffrey Archer, Presses de la Cité

Archie Trumper naît en janvier 1900.

Petit-fils d’un honnête marchand de quatre saisons ( la charrette s’appelle ici une « baladeuse » ) il n’a qu’une ambition : succéder à son grand-père et faire fructifier son affaire.

Hélas, la guerre survient ; Archie s’engage à 17 ans, assiste à la mort ( ou plutôt à l’assassinat déguisé ) de Tommy, son meilleur copain ( un voleur repenti ) dans les tranchées, par un odieux supérieur, le capitaine Guy Trentham, qui mentira sur les faits et sera injustement décoré. Il hérite de Tommy un gobelet de fer et un joli petit tableau ancien – une reproduction ?

De retour dans le civil, Archie s’agrandit avec l’appui d’une ancienne camarade de classe, Becky Salmon dite « Chiqué Dondon ». Celle-ci suit des cours d’art à l’université avec l’aide d’une amie de la haute société qui l’héberge : Daphné.

C’est le début d’un irrésistible ascension commerciale, ponctuée d’incidents pécuniaires et sentimentaux variés.

Difficile d’en dire plus sans livrer les éléments d’un puzzle géant, presque monstrueux.

Ce gros roman dont la vie des personnages couvre les 70 premières années du XXe siècle a tout d’un thriller. Et ce, grâce à l’efficacité redoutable de l’écriture de Jeffrey Archer ( Avez-vous lu Seul contre tous ? Vous ne lâcherez le livre qu’à la dernière page, après plusieurs jours de lecture quasi ininterrompue. )

Jeffrey Archer et Kent Follett ont plusieurs points communs : ce sont des écrivains anglais de la même génération qui ont fait de la politique et touchent à plusieurs genres littéraires.

Avec une différence : Ken Follett est du côté travailliste… et Archer côté conservateur.

Le souffle du temps est un marathon commercial et financier, où le bonheur passe essentiellement par la case réussite.

De fait, Le souffle du temps, qui pourrait avoir comme sous-titre l’irrésistible ascension commerciale du petit marchand de quatre saison Charlie Trumper, ressemble à une grande partie de Monopoly, avec la volonté du héros de s’agrandir sans cesse et de se voir coter en bourse – une lutte acharnée entre le héros, son épouse, leurs alliés et leur ennemie jurée, la mère du traitre Guy Trentham. Ce roman est un habile mélange contemporain du Bonheur des dames et du Conte de Monte Cristo, dans lequel l’auteur a puisé le meilleur de John Grisham pour les différends juridiques, et de Ken Follett pour les problèmes familiaux.

En effet, ce thriller rappelle parfois Le siècle des géants – même si le style de Jeffrey Archer est plus sec et moins littéraire encore que celui de Ken Follett.

Autre particularité de cet ouvrage : sa structure.

En effet, on passe d’un personnage à l’autre, le lecteur étant ainsi invité à partager un autre point de vue. Et ce,

  • en revenant chaque fois un peu en arrière ( Charlie : 1900/1919 ) puis Becky ( 1918/1920 ), puis Daphné ( 1918/1921 ), etc.

  • en rédigeant le premier chapitre de chacune de ces parties à la première personne… puis à la troisième.

Il faut sans doute être un lecteur attentif pour en prendre conscience. Ces procédés, loin de gêner la lecture, l’éclaire de façon subtile, car on obtient ainsi de précieux renseignements qui échappent à chacun des narrateurs successifs.

Attention : les premiers chapitres sont essentiels, et certains éléments majeurs ( le tableau, une croix de guerre, etc. ) ne réapparaissent que très loin dans le récit.

Certes, les ficelles sont parfois simplistes ( une course finale contre le temps très classique ) mais il faut saluer la maîtrise avec laquelle l’auteur structure son récit, et son habileté à placer ici ou là un fait qui, trois ( ou six ) cents pages plus loin, provoquera un coup de théâtre inattendu – c’est magistral de ce point de vue.

Un « page turner » qui, à sa sortie ( en 1991 ! ), a dû échapper à pas mal de lecteurs, dommage – mais… il est encore temps !

Lundi 11 février 2019

A propos des migrants : Lettre ouverte à nos amis américains en général… Et aux Républicains en particulier

Chers amis Américains ( et Républicains ),

Ainsi, quand 4 000 méchants migrants venus du sud ( Honduras, Mexique ) tentent de rejoindre votre beau pays et lancent des pierres à la police qui les empêche de progresser… vous jugez légitime que 15 000 policiers répliquent en tirant sur eux à vue.

Soit. Mais vous avez la mémoire courte.

En Amérique ( et aux Etats-Unis ), les premiers migrants… c’est vous !

Au XVIe et au XVIIe siècle, attirés par ces territoires tout neufs, vos ancêtres européens, anglais, irlandais, italiens, néerlandais, espagnols, portugais ( j’en passe ) ont débarqué sur ce double continent… qui était déjà occupé.

Il est vrai qu’il était peuplé de sauvages naïfs, peu vêtus, souvent accueillants, et toujours incroyants ( en tout cas, il est vrai : ce n’étaient pas de bons chrétiens ).

Au départ, ils n’ont pas rejeté les migrants qu’étaient vos ancêtres.

Certains Indiens ( ou plutôt Peaux-Rouges – sans parler des descendants des Incas, des Mayas… ) vous ont même accueillis comme des dieux.

Mais la raison du plus fort a eu raison de ces populations décidément gênantes.

Ils étaient plusieurs millions avant l’arrivée des Européens. Et moins de 300 000 il y a cent ans. Parqués dans des réserves.

Eh oui, les bons cow-boys ont eu raison des méchants et cruels Peaux-Rouges, comme voulaient nous le faire croire les westerns des années cinquante…

Quant à votre héros Buffalo Bill, il serait sans doute jugé aujourd’hui pour crime contre l’humanité, responsable de l’extermination de milliers de Peaux-Rouges : en supprimant les bisons, il affamait les Indiens. Eh oui, et puis il fallait bien fournir en viande les ouvriers du Pacific Railway qui voulaient relier l’Atlantique à la côte ouest… en exterminant les populations qui auraient ralenti la marche du progrès.

Les migrants ? Vous en étiez. L’avez-vous oublié ?

De quel droit vous êtes-vous appropriés ces territoires déjà habités ?

Il faut durcir « le droit du sol », a affirmé Donald Trump.

Un sol dont les anciens occupants ont été spoliés, chassés, exterminés.

Par millions. Et par vos ancêtres.

Des migrants.

Pardonnez-moi de vous le rappeler.

Lundi 04 février 2019

AU REVOIR LÀ-HAUT, Pierre Lemaitre, Albin Michel

2 novembre 1914, dans les tranchées, cote 113.

Déplorant l’approche probable de l’armistice, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle veut provoquer un coup d’éclat dans l’espoir de gagner un galon. Il envoie deux soldats en banale mission d’exploration du côté des boches – mais ils se font tuer très vite, ce qui provoque l’indignation de leurs camarades, prêts à en découdre. Mais voilà : le jeune Albert Maillard, parti à l’assaut pour les venger, s’aperçoit que ses camarades ont été tués… dans le dos ! Très suspect. Surgit alors derrière lui le lieutenant Pradelle, l’auteur de ce double assassinat ; il fait basculer Albert, témoin gênant de ces meurtres prémédités, dans un trou d’obus dont il ne pourra sûrement pas sortir. Mais un autre camarade, Edouard, parviendra à le tirer de là – sauf qu’un éclat d’obus le défigure à tout jamais.

La guerre finie, Albert prend Edouard sous son aile, un Edouard « gueule cassée » qui va refuser de se faire refaire le visage – et pour cela, devra changer d’identité.

Démobilisés, les deux amis vont survivre difficilement, d’autant plus qu’Edouard, sans mâchoire, n’est pas présentable. Son père, qui le croit mort, envoie sa fille Madeleine récupérer son frère sur l’ancien champ de bataille… un corps qui, évidemment, ne sera pas le sien : Albert, témoin de la mort factice d’Edouard, confie donc à la jeune Madeleine le cadavre d’un inconnu. Comble de malchance, Pradelle ( devenu capitaine pour faits héroique, un comble ! ) conduit cette recherche. Il va aider Madeleine… qu’il épousera l’année suvante. Entre-temps, pour survivre, Edouard convainc Albert de se lancer dans une opération frauduleuse très risquée… mais qui pourrait rapporter gros.

Ce bref résumé du début de ce roman constitue le nœud de tout l’action qui va suivre : un Pradelle assassin qu’Albert s’est juré de dénoncer, et un Edouard défiguré, passé pour mort, dont les dons pour le dessin vont le convaincre de lancer une souscription aux monuments aux morts – monuments qui ne seront bien sûr jamais fabriqués ni livrés.

Pradelle n’est pas en reste : pour restaurer le château de ses ancêtres, il va profiter de sa notoriété acquise par son mariage avec Madeleine ( le père d’Edoaurd et de Madeleine est à la fois fortuné et haut placé ) pour s’enrichir de façon aussi frauduleuse…

Prix Goncourt 2013, Au-revoir là haut est lun des derniers récits dénonçant ( avec un réalisme et un humour ravageur ) les nombreuses malversations qui ont sans doute suivi la fin de la guerre. « Pour le commerce », note-t-il dans son récit, « la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Pierre Lemaitre reste en effet le narrateur et le maître de son récit : il le relate à la première persone, ne craignant pas d’apostropher son lecteur, tout en le plaçant dans la peau de ses personnages principaux : Albert, Edouard et le capitaine Pradelle, dont les caractères très différents son superbement typés.

Un ouvrage magistral, qui, grâce au Prix Goncourt, hausse Pierre Lemaître dans la catégorie des écrivains majeurs, lui qui jusqu’à présent s(était ilustré dans le polar, un fait qui a un précédent : on se souvient qu’en 1989, Jean Vautrin avait obtenu le même galon en décrochant le Goncourt avec Un grand pas vers le bon Dieu.

Lu dans sa version d’origine, un joli grand format dans la collection habituelle Albin Michel. Mais depuis sa parution, l’ouvrage a été réédité en poche – et adapté à la fois en BD… et au cinéma.

Lundi 28 janvier 2019

LES CHATS DE HASARD, Anny Duperey, Le Seuil

J’ai passé trois heures délicieuses en compagnie d’Anny Duperey... en lisant ses Chats de hasard. Ce récit n’est pas un roman – ni vraiment un essai ou une autobiographie. ( J’ai déjà évoqué ici, en son temps, Le voile noir, dans lequel la comédienne relate la mort accidentelle de ses parents alors qu’elle n’avait que huit ans. )

En préambule, Anny Duperey explique ici à ses lecteurs qu’il y a sans doute des gens à chiens et des gens à chats. Souvent, ceux qui aiment les chiens attendent d’eux de l’amour, de la fidélité... ils deviennent « un maître à qui il faudra obéir ».

Ceux qui préfèrent les chats n’attendent en général rien d’eux : le chat n’a pas de maître, il n’a pas besoin d’obéir. Ceux qui les aiment sont habituellement tolérants, attentifs, calmes – et ils affectionnent d’instinct animal qui le sent aussitôt et, dès lors, risque de les adopter et de leur être alors fidèle.

Ici, Anny Duperey évoque en vrac ses rapports avec les animaux, en livrant ici ou là des anecdotes puisées au cours de sa vie. Elevée par l’une de ses grands-mères dans une banlieue déshéritée de Rouen, elle a longtemps côtoyé... treize chats !

Et elle en a ensuite été privée pendant vingt ans. Privée ? Pas vraiment.

Car c’était un choix de sa part : ses activités, son métier, ses déplacements ne lui permettaient pas d’avoir le moindre animal de compagnie, elle les respecte trop pour cela.

Mais un jour, alors qu’elle se consacrait à l’écriture dans un petit deux pièces pourvu d’un jardin de curé, elle a vu atterrir sur son bureau un petit chat gris de cinq ou six mois, venu lui rendre visite depuis la ferme voisine. Peu à peu, le chat s’est imposé, installé chez elle et il l’a adoptée. Elle a fini par comprendre qu’elle devait le prendre en charge – et l’assumer. Elle l’a appelé Titi, c’était un chartreux.

Oui, c’est ainsi. Et c’est également ainsi que notre propre famille a vu arriver des chats dans notre vie : un chien, on l’adopte, mais un chat, c’est lui qui vous choisit.

Anny Duperey relate quelques souvenirs étonnants…

  • Celui d’un repas pris chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, au cours duquel les animaux familiers des deux comédiens étaient à table au même titre que leurs convives !

  • Celui d’un aveu de Jean Mercure ( un grand metteur en scène ) qui, à la suite d’une visite dans une entreprise d’animaux élevés en batterie, en pleurait de dégoût. Un précurseur, car si Les chats de hasard date de 1999, l’anecdote est bien plus vieille encore – 1971, époque où il mettait en scène avec l’auteure La guerre de Troie n’aura pas lieu !

Anny Duperey évoque le sort d’animaux qu’elle a tenté de sauver ; un oiseau, un pigeon ( Chichi ), un écureuil – qui n’a pas survécu. Et elle nous offre le discours, imaginaire mais plausible, de chacune de ses deux grands-mères, l’une qui vivait à la dure et tuait ( sans haine aucune ! ) poules et lapins pour les manger, l’autre qui était entourée d’animaux jour et nuit, une « mamie-gâteau » tolérante et généreuse.

Deux discours opposés, et pourtant aussi raisonnables et justifiés l’un que l’autre.

Elle nous parle enfin, longuement, d’un chat étonnamment intelligent : Missoui, un chat « qui était quelqu’un ». Un animal irremplaçable, dont la perte est aussi ( et parfois bien davantage encore ) épouvantable que celle d’un oncle ou d’un cousin. Parce qu’un animal familier est souvent l’être qui vous est le plus proche. Des liens étonnants finissent par se tisser avec lui.

Aussi, avant d’adopter ( ou de se faire adopter ) par un animal en général et un chat en particulier, il faut être tout à fait conscient... qu’il va sans doute mourir avant vous. Et que sa perte risque d’être très douloureuse.

Un chef d’œuvre, cet ouvrage ? Non, pas le moins du monde – je dirais même que c’est là un récit mineur, parfois superficiel et un peu décousu.

Mais les réflexions d’Anny Duperey ( qui souvent tourne autour de son sujet, quitte à s’en éloigner pour livrer des considérations personnelles ) sont touchantes, pertinentes.

Cependant, il y a fort à penser qu’elles toucheront en priorité les amoureux des chats.

Et les écrivains. Deux espèces qui parfois n’en font qu’une...

Lu dans sa version grand format, avec une couverture très colorée et des illustrations ( au trait ) de l’auteure. Très beau papier et une présentation quasi luxueuse.

CG

Lundi 21 janvier 2019

OCEANIA ( la trilogie ), Hélène Montardre, RAGEOT

Le tome 1, La prophétie des oiseaux, nous entraîne sur une Terre du futur envahie par les eaux, conséquence prévisible du réchauffement climatique.

La jeune Flavia Maurel ( 16 ans ), orpheline, vit avec son oncle Anatole Farge, l’un des derniers guetteurs chargé de surveiller la montée des océans. Et justement, la haute dune toute proche menace d’être envahie par les eaux.

Anatole et Flavia subsistent en solitaires au bord de l’océan, sans doute quelque part en Aquitaine. Peu de voisins, des visites rares ( celles de Matthieu et de l’oncle Jean ) et un environnement rude, car les communications avec le monde sont quasiment coupées.

Anatole veut convaincre Flavia de fuir cette zone à risque – et de participer à une célèbre émission télévisée, Le choix final. L’heureux vainqueur de ce jeu sera le dernier passager de l’Espérance, un transatlantique qui rejoindra l’Amérique, qu’une digue géante protège de la montée des océans. Le rêve américain, une fois de plus… Un rêve, vraiment ?

Flavia se résigne à quitter son oncle et à tenter sa chance au Choix Final.

En bonne autodidacte, elle est très cultivée, surtout dans les domaines de l’écologie… et des oiseaux. Est-ce grâce à Anatole qu’elle entretient avec eux des liens particuliers, intimes, qui la renseignent sur le climat ?

Grâce à la complicité d’un ancien producteur ( Noël Nora, de l’émission La Planète Bleue ) elle participera à ce jeu. Et finira par partir en Amérique, mais d’une autre façon : avec le Samantha, un étonnant brick-goélette piloté de main de maître par le capitaine Samuel Blunt.

Seulement Flavia n’est pas seule… d’autres migrants sont aussi du voyage.

Migrants ? Oui. Car l’Amérique refuse l’intrusion de tout étranger sur son territoire !

En outre, si New York est bien protégé des eaux, ce n’est pas forcément le paradis dont on peut rêver. Surtout quand on s’y introduit clandestinement…

Faut-il préciser que dans le tome 2, Horizon Blanc, Flavia va faire mille et une découvertes, et comprendre que son statut d’orpheline n’est pas… évident.

Flavia a été recueillie et adoptée par Chris – et leur amour est vite partagé. Sauf que les deux tourtereaux vont être séparés. Leur quête va les mener… au bout du monde !

Jusqu’à une île du Pacifique – c’est le tome 3 : Sur les ailes du vent.

Le lecteur comprend alors qu’une équipe de scientifiques travaille depuis des années à un projet stupéfiant : la mise au point d’une énergie nouvelle qui pourrait permettre à la population de survivre – mais voilà : les pays de la planète sont en décomposition, aucune communication n’est plus possible entre eux, faute de satellites.

Et surtout, un pouvoir totalitaire maintient les Américains dans l’ignorance totale de ce qui se passe ailleurs.

Sans que la population s’en inquiète le moins du monde…

Difficile et délicat de résumer les aventures de la jeune Flavia sans dévoiler les secrets de famille dont elle est l’objet… une famille nettement plus grande que le lecteur peut imaginer !

Et elle n’est pas la seule dans ce cas. Car le capitaine Blunt lui-même…

Bref, voici une vraie ( fausse ) trilogie passionnante qui relève autant de l’anticipation que du fantastique.

Fantastique ? Oui, sans doute.

Car Flavia entretient avec les oiseaux des rapports quasi surnaturels.

Et le Samantha va passer de l’Atlantique au Pacifique d’une façon… très acrobatique !

Hélène Montardre est un auteur majeur de la littérature jeunesse contemporaine.

Dans Océania, elle parvient, de tome en tome ( ah oui… en réalité, il y en a quatre ), à tisser des liens familiaux qui frôlent les ambitions d’un Ken Follett !

Dans Le murmure des étoiles ( le tome 4 ), on en apprend davantage sur cette fameuse énergie nouvelle, dont la mise au point est en réalité le nœud de tous les événements des trois tomes précédents.

Le jeune lecteur sera captivé par la personnalité de l’héroïne, et entraîné dans mille et un rebondissements grâce à un style à la fois vif et poétique, très riche en dialogues.

Anticipation ? Fantastique ? Science-fiction ?

Dystopie ? Roman d’apprentissage ?

Il y a un peu de tout cela, dans Océania.

Avec, il est vrai, certains faits que l’actualité a démentis.

Par exemple, quand Noël Nora, dans Sur les ailes du vent ( page 309 ), explique qu’ « au début du siècle, la planète a dû faire face au changement climatique. Certains gouvernements s’y étaient préparés, comme celui des Etats-Unis, d’autres se sont laissé surprendre. »

C’était avant l’élection de Donald Trump !

Oui, La Prophétie des oiseaux est sorti en 2007.

Cela enlève-t-il l’intérêt d’Océania ? Pas une seconde !

Car l’analyse de ce futur me semble plus que pertinente, avec le durcissement des pouvoirs, l’égoïsme des nations riches et l’action souterraine de ces « grands groupes financiers ( qui ) se sont constitués et sont devenus des acteurs incontournables en matière d’économie et donc de politique. »

Lu dans sa version d’origine, trois magnifiques grands formats superbement illustrés ( dépliez les rabats… et vous aurez un tableau panoramique du plus bel effet ! )

Océania est aussi disponible en poche !

C.G.

Lundi 14 janvier 2019

POSTMORTEM, Patricia Cornwell, Editions du Masque

Kay Scarpetta est chargée de l’autopsie de Lori Petersen, 30 ans, la 4ème victime d’un tueur en série aux manies identiques : au cœur de la nuit de vendredi à samedi, il pénètre chez sa proie ( qui en général vit seule) par une fenêtre laissée ouverte ; il la ligote, la viole et la torture avant de l’étrangler. Kay est secondée par Pete Marino, un policier vulgaire et macho.

Ces meurtres à répétition sont suivis et commentés par une journaliste fouineuse, Abby Turnbull, et certains détails dans son journal convainquent le commissaire Amburgey que Scarpetta a été imprudente et a laissé filtrer des détails qui encouragent le tueur.

Mise en cause, Kay se confie au séduisant avoué Bill Bolz, dont elle est devenue la maîtresse.

Une cinquième jeune femme est assassinée. L’étau se resserre autour de l’héroïne, dont la carrière risque d’être très courte si elle ne découvre pas très vite l’identité du meurtrier…

Récemment, j’ai voulu me plonger dans Scarpetta, le 16ème polar de Patricia Cornwell – oui, je sais j’ai du retard, il y en a 24 ! Et à ma grande honte… j’ai dû renoncer à ma lecture du côté de la page 10. La raison ? Les allusions à des personnages et des faits antérieurs !

Au moins, cet essai m’aura appris une chose : avec l’héroïne de Patricia Cornwell, il est prudent de garder le contact au fil de sa vie, déjà longue.

Que faire ? Eh bien… tout reprendre depuis le début !

Voilà comment et pourquoi je me suis plongé, 25 ans plus tard, dans la (re)lecture de Postmortem. Un coup d’essai et un coup de maître : notre médecin légiste, encore jeune, succède au docteur Cagney - mais elle a déjà un passé : orpheline de père, elle a été agent du FBI, Elle vient de recueillir sa nièce Lucy ( la fille de sa sœur Dorothy, empêtrée dans des liaisons éphémères ) qui, à 10 ans est déjà surdouée et fana d’informatique, une technologie dont le rôle est ici essentiel.

Le style de Patricia Cornwell, dans ce premier volet, est d’une efficacité et d’une précision redoutables. L’action, passionnante, est rapide, pleine de rebondissements, et pimentée de nombreuses descriptions cliniques très détaillées, à l’origine du succès de la future série des Experts : aucun doute, l’auteur fréquente les morgues et connaît le détail des procédures sur le bout des doigts ! Au début des années 90, la génétique et l’informatique sont en pleine expansion, et Cornwell les utilise et les maîtrise à merveille !

Scarpetta s’exprime à la première personne et au passé – un procédé qui deviendra récurrent pour la suite des enquêtes de notre héroïne, promise ( dans sa vie professionnelle… et littéraire ! ) à un brillant avenir. Comme dans un Agatha Christie ( le modèle avoué de Patricia Cornwell ) il faut attendre les dernières pages pour que soient levées toutes les inconnues. Une mécanique impeccable, avec tout ce qu’il faut de fausses pistes et de soupçons.

Lu dans la jolie version cartonnée du Masque, où figurent encore pas mal de coquilles ( le traducteur est Gilles Berton, et pas Breton ), notamment dans l’usage impropre de passés simples alors qu’il s’agit d’imparfaits – une erreur reproduite dans la réédition de l’intégrale au Grand Livre du mois ( 4 enquêtes par volume ) – une édition dans laquelle le préfacier, François Rivière, livre de passionnantes révélations sur la vie privée de Patricia Cornwell… très proche de celle de son héroïne récurrente !

CG

Dimanche 06 janvier 2019

La fin du monde… ou la fin du mois ?

On connaît cette formule ( La fin du monde ou la fin du mois ? ) depuis la révolte des gilets jaunes et la promesse d’Emmanuel Macron qui s’engage… à traiter les deux. C’est très courageux. Mais c’est mission impossible.

Je sais que le discours qui suit est à contrecourant de l’actualité.

Mais tant pis.

Assurer la fin du mois, c’est le problème quotidien de millions de Français.

Assurer sa réélection dans deux ou trois ans, c’est le défi permanent des hommes d’état ( Macron, Trump, Poutine… et les autres ! )

Différer la fin du monde, c’est l’obsession des écologistes : Nicolas Hulot, Yann Arthus Bertrand, 15 364 scientifiques ( vous avez lu leur SOS sur Internet ? Tapez Appel des 15 000 ) et accessoirement du GIEC. Un organisme qui, depuis 1988, crie ALERTE ! sans que ses conseils ni les décisions prises ne soient suivies d’effet. Ne parlons pas de la COP 24…

Et cette alerte ne concerne pas 67 millions de Français mais 7,5 milliards d’humains.

Allons ! allez-vous rétorquer. La fin du monde, ce n’est pas pour demain.

Non. Mais pour après-demain. Dans cinq ou six générations - les scientifiques les plus compétents la prévoient.

Désormais, on connaît le bout du chemin. Mais voilà : on préfère ne pas y penser.


(la suite pour ceux qui viennent de l'édito de Janvier-Février !)

Revenir sur la hausse des taxes sur le carburant ?

Bon, c’est vrai : cette hausse était ridicule, provocatrice et improductive.

D’autant plus qu’une part dérisoire de ces taxes devait ( théoriquement ) être consacrée à la « transition écologique ». Mais bloquer le pays pour augmenter le pouvoir d’achat, ça me fait sourire ( jaune ).

Eh oui, chers amis gilets jaunes, chers citoyens du monde, le problème est ailleurs. Quitte à être provocateur jusqu’au bout, je rappellerai qu’il y a 40 ans, le carburant coûtait plus cher qu’aujourd’hui, avec des véhicules qui consommaient deux fois plus. Et l’on commençait à peine à prendre conscience du réchauffement climatique provoqué ( entre autres ) par la consommation du pétrole. Une énergie fossile qui, en réalité, n’a pas de prix.

Parce qu’il faudra des millions d’années pour la renouveler.

Pour la première fois ( enfin ! ), le 22/11/2018, Nicolas Hulot a évoqué la fin du monde. « Peut-être pas la mort de la planète Terre ( encore que… ») mais celle de l’humanité.

Une métaphore ?

Une vue de l’esprit ?

Hélas non : une fois franchi un point de non retour ( dans deux ans, comme le dit Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU ? Plus vraisemblablement avant le milieu du siècle, soit vers 2040 comme le calculent déjà certains climatologues ), l’emballement climatique sera irréversible.

Avec, dans moins de deux cents ans, une survie impossible sur notre planète.

Difficile d’y croire, n’est-ce pas ? Et surtout, trop gênant d’y penser.

Donc… on oublie ! Et on remet le problème à demain.

Sauf qu’on le remet à demain depuis… 1972, c'est-à-dire le premier Rapport du club de Rome.

Parce que gérer le quotidien ( et sauvegarder l’économie, merci, les banques ! ) est bien plus important que penser à l’avenir de nos descendants.

Le défi est pourtant majeur : si des mesures drastiques ne sont pas prises, c’est l’humanité qui va disparaître. Dans des conditions que les collapsologues jugent désastreuses : sécheresses, conflits, pandémies… un futur qui relègue les vieux Mad Max au rang de conte de fées.

On va me rétorquer : vous êtes sûr de ça ? Qu’est-ce qui nous le prouve ?

Oui : la plupart des gens préfèrent ne pas y croire. Ou plutôt prendre ce risque. Parce que c’est plus facile que de changer notre façon de vivre et de consommer.

La fin du mois, c’est le problème des pays industrialisés, riches et nantis.

Pour des milliards d’autres humains, c’est la survie au quotidien : maladies, guerre, manque d’eau potable …

Autrefois, on pouvait dire : « c’est leur problème ! »

Aujourd’hui, c’est plus délicat parce que c’est notre système économique qui les a mis dans cet état ! Nos sociétés industrielles vivent, on le sait, au-dessus de leurs moyens. Au détriment de pays dont les habitants survivent en travaillant pour des salaires de misère et en traitant les déchets de nos belles technologies (comme le font les enfants indiens ).

Pour fêter la coupe du monde de foot, on peut se rassembler à 500 000 sur les Champs Elysées. Pour faire baisser les taxes, on peut bloquer la circulation, les commerces, brûler les préfectures et obliger l’Etat à plier.

Mais combien sont prêts à manifester pour contraindre nos dirigeants à prendre les mesures propres à assurer… la survie de l’humanité ?

Là, il n’y a plus personne. Si : le 8 décembre, 5 000 manifestants dans la « manif pour le climat ».

On laisse faire.

Parce que, pour agir, on ne devrait pas parler de transition mais de dictature écologique. Avec l’arrêt impératif, immédiat, de production de CO2.

Donc l’interdiction absolue de produire ( et de consommer ) du pétrole. Donc celle d’utiliser les voitures, les camions, les avions, les tankers…

Je vous entends éclater de rire :

- Mais ce serait la mort de toute l’économie ! Une régression sans précédent ! Et le risque de produire des révolutions, des émeutes, des famines !

Exact.

Ce serait surtout le prix à payer pour que survivent la Terre et les êtres vivants qui la peuplent. Ne rien faire ( c'est-à-dire laisser faire ), c’est reculer le problème. Parce qu’une fois le point de non retour atteint, les mêmes problèmes ( conflits, famines…. ) se produiront.

Avec, et cette fois sans retour, la disparition de toutes les espèces.

Pessimiste, catastrophiste, cette prophétie ?

J’ai peur de ne pas me tromper.

Et je sais pourquoi Nicolas Hulot a pleuré.

CG

Lundi 31 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 3/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la troisième et dernière question ( ainsi que l’accès aux références ).

Les réponses aux deux premières questions, livrées les semaines précédentes, sont toujours accessibles sur le site !

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

Les jeux offerts par les hypothèses des récits de SF ne sont pas gratuits, ils proposent souvent une réflexion sur un sujet précis :

  • la politique et les problèmes sociaux avec les dystopies.

  • nos rapports avec les sciences, les technologies et leur mauvais ( ou leur bon ) usage quand il est question de robots ou d’informatique 

  • on sait que l’extraterrestre est une métaphore de l’étranger ( quel est notre comportement vis-à-vis de « l’autre » ? )

Souvent, la science-fiction situe son action dans un futur lointain.

En choisissant la préhistoire comme sujet, elle opère un retournement, en offrant une réflexion sur nos origines – et, au-delà de la préhistoire proprement dite, sur le passé de notre planète.

Le décor de ces récits est à la fois réaliste et imaginaire, car pseudo-scientifique. J’ai coutume d’affirmer que la science est « un échafaudage provisoire pour expliquer le monde ». Les scientifiques n’utilisent-ils pas prudemment la formule : « dans l’état actuel de nos connaissances » ?

Or, dans le domaine de la préhistoire comme dans celui de la physique, ces connaissances ne cessent de se modifier. Depuis peu, par exemple, on pense que la plupart des dinosaures… avaient sans doute des plumes, de quoi rendre obsolètes les animaux de Jurassic Park !

Les récits préhistoriques invitent donc implicitement le lecteur à s’interroger sur l’origine de l’humanité, sur son lointain passé ( et, par un effet de miroir, sur son devenir ).

Eh oui : en se questionnant sur nos origines ( voire en jouant avec ) l’auteur invite son lecteur à imaginer quel pourrait être notre destin.

Nous savons, ou croyons savoir, notre univers vieux de plus de 13 milliards d’années et notre Terre née il y a 4 milliards d’années et demi. Les premiers organismes unicellulaires y seraient apparus un milliard d’années plus tard. Les vers et les méduses il y a 700 millions d’années… et les premiers poissons il y a 450 millions d’années.

L’homme est donc très jeune. Issu des premiers lémuriens, il n’a mis que quelques millions d’années pour devenir l’homo sapiens ( vieux de 300 000 ans ? ) que nous sommes.

Aujourd’hui, on sait combien sont complexes les ramifications des pré-humains : il n’est d’ailleurs plus question de partir à la recherche d’un éventuel « chaînon manquant ».

Ce bref rappel permet déjà, dans les récits préhistoriques, de faire prendre conscience au lecteur que l’Homme est un stupéfiant et magnifique produit de l’évolution.

Magnifique ? Oui : combien de planètes, dans l’univers, ont vu ( ou verront ) apparaître la vie… et un animal doté des capacités que nous avons acquises ? Sans doute fort peu, n’en déplaise à mes camarades auteurs de SF ( qui, je le sais, ne sont pas dupes ). Connaissez-vous le « paradoxe de Fermiu » ?

En ce début de XXIe siècle, nous sommes en réalité une seconde, une étincelle d’intelligence dans une immensité spatiale et temporelle.

Aussi, l’improbable mariage de la préhistoire avec la science-fiction a plusieurs vertus :

  • La première, pédagogique ( n’en déplaise aux fondamentalistes religieux de tous bords ), tend à nous prouver que l’univers n’est pas vieux de 6 000 ou 7 000 ans.

  • La seconde, plus philosophique, permet de mieux situer l’Homme dans le temps, ainsi que dans la « préhistoire », c'est-à-dire dans cette période qui va des premiers pré-humains à l’usage de l’écriture : quelques millions d’années, une goutte d’eau à l’échelle des 13,7 milliards d’années de l’univers.

Si le récit préhistorique, avec toutes ses variantes, séduit en priorité le jeune public, c’est sans doute parce qu’il touche aux questions fondamentales de l’enfance. Des questions en apparence simplistes et en réalité fondamentales, qu’on retrouve dans le poème de Peter Handke, leit motif du film Der himmel über Berlin ( Les ailes du désir, 1987 ) de Wim Wenders :

Als das Kind Kind war,

War es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich und warum nicht du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Wann began die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloss ein Traum ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

Nicht bloss der Schein einer Welt vor der Welt ?

Ce qui pourrait donner, librement traduit :

Quand l’enfant était un enfant

C’était le temps où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi – et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici – et pourquoi pas ailleurs ?

Quand le Temps a-t-il commencé ? Et où finit l’espace ?

Si la vie, sous le soleil, n’était qu’un rêve ?

Et si tout ce que je vois, tout ce que je sens, ce que je respire

N’était qu’une illusion, qui me cache le monde réel ?

Des questions auxquelles tentent de répondre bien des romans de SF, avec cette interrogation permanente sur la perception de la réalité, inaugurée par Platon avec le mythe de la caverne.

*

Bien qu’il soit vieux de dizaines de milliers d’années, l’homo sapiens est très récent et son avenir risque d’être plus court encore.

Pour parodier Yves Paccalet, l’humanité disparaîtra beaucoup plus tôt qu’on ne le croit. Avec le réchauffement climatique qui se précise et contre lequel aucune mesure sérieuse n’est prise, les futurs proposés par les auteurs de SF risquent d’être à la fois plus proches et plus catastrophiques qu’ils n’osaient l’imaginer.

Certains écrivains de SF ont pour coutume d’utiliser les données du présent pour envisager des conséquences à long terme, contrairement aux politiques, habituellement préoccupés par leur réélection dans quatre ou cinq ans.

L’anthropocène se profile, et avec lui, il n’est plus question de millions ni de milliers d’années – mais de quelques siècles avant que notre globe ne devienne une fournaise.

Une vision catastrophiste prédite par les collapsologues ?

Non, à en croire l’appel des 15 000 : un cri d’alarme de 15 364 scientifiques de 184 pays, lancé le 13 novembre 2017 dans la revue BioScience. Cet appel nous affirme que l’humanité est en grand danger. Mais face à son extinction autoprogrammée, l’homme préfère avoir une courte vue et se plier en priorité aux impératifs de l’économie de marché : produire et consommer, les deux premiers commandements du dieu Croissance.

Le 27 juin 2018, pour conclure mon propos, j’avais proposé la formule pessimiste ( ou réaliste ? ) et provocatrice :

Quant à la plupart des 7,58 milliards d’humains, l’avenir de leur propre espèce… ils s’en foutent.

Leur priorité, c’est la coupe du monde de foot.

De fait : le 15 juillet dernier, ils étaient 500 000 aux Champs Elysées à crier : on a gagné.

En 2050, ils seront 9 millions et demi à comprendre que l’humanité a sans doute perdu.

Pour compléter mon propos, voir sur Internet :

1 La science-fiction, lectures d’avenir ?

   Préface de Ray Bradbury Presses Universitaires de Nancy , 1994

2 Jeunesse et science-fiction

   Magnard, Collection Lecture en liberté, 1972

3 La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas

   De La Martinière, Collection La Littérature jeunesse, pour qui ? pour quoi ?2003


Lundi 24 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 2/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la deuxième question. La réponse à la première question, livrée la semaine dernière, figure sur mon site.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

S’il fallait établir un classement, on pourrait distinguer deux modes d’utilisation : pédagogique et ludique – avec, cela va de soi, un grand nombre de mariages et de variations.

Le mode pédagogique, le plus fidèle possible à la réalité, utilise parfois certaines stratégies pour intégrer la préhistoire au récit.

Le mode ludique, lui, s’écarte souvent de la vraisemblance et intègre parfois le thème du paradoxe temporel.

Le mode pédagogique :

On y trouvera :

A/ Le « récit préhistorique » proprement dit.

Son classement dans la littérature de SF est… sujet à caution.

Le récit fondateur, La guerre du feu, se contente d’être une « fiction aux temps préhistoriques », au fond sur le même mode qu’un roman historique. Avec une différence de taille : dans le roman historique, l’auteur est contraint de ne rien modifier à ce que les historiens connaissent de notre passé ( même si Alexandre Dumas affirmait qu’on pouvait parfois « violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants » ). Mais un roman historique digne de ce nom ne se permettra pas de faire mourir Louis XIV à une autre année que 1715. Même l’auteur ( et égyptologue ) contemporain Christian Jacq utilise les données historiques connues.

Avec la préhistoire, les plus grandes libertés sont permises : les datations elles mêmes sont très approximatives. Avant l’écriture, on ne peut que conjecturer ( à partir d’ossements, de restes fossilisés, traces de feux, de sépultures, etc. – et de dessins rupestres évidemment ) le mode de vie de nos lointains ancêtres

Dans le simple « roman préhistorique » aucune machine, aucun artifice n’est ici utilisé pour justifier une action aussitôt située dans le lointain passé : comme le suggère Rosny Aîné, il y a peut-être cent mille ans  : « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable (…) Le feu était mort ».

C’est le cas de nombreux romans déjà cités : La guerre du feu (voir l’incipit plus haut ), Le félin géant, Eyrimah, Avant Adam,

Certains romans plus contemporains utilisent le même procédé : Dans La vallée des mammouths ( 1970 ) Michel Peyramaure nous plonge dans une aventure préhistorique située dans la vallée de Roufignac, en Dordogne, avec une « tribu des Grandes Falaises » proche des héros de La guerre du feu. L’auteur ( l’un des futurs fondateurs de « l’école de Brive » ) s’adresse ici aux jeunes adultes en serrant de très près les récentes découvertes dans le domaine préhistorique. En 2004, Michel Peyramaure publie Les grandes Falaises, une version pour adultes d’un récit qui se situe au même endroit, il y a 10 ou 12 000 ans. Son autre roman préhistorique, La Caverne magique ( sous-titré Le roman de Lascaux, ) nous entraîne non loin de là, dans la vallée de la Vézère ( la « rivière Noire » ) et la vallée de la Beune,

Peut-être l’auteur voulait-il surfer sur le succès mondial de la grande saga de Jean Auel, Les enfants de la Terre, inaugurée dès 1980 avec Le clan de l’ours des Cavernes dont l’héroïne, Ayla, était promue à un brillant avenir.

Jean Auel, paléontologue américaine amateure, vite reconnue par les professionnels, publiera successivement La vallée des chevaux ( 1982 ), Les chasseurs de mammouths ( 1985 ), Le grand voyage ( 1990 ), Les refuges de pierre ( 2002 ) et Le Pays des grottes sacrées ( 2011 ). L’action de ces récits se déroule environ 30 000 ans avant notre ère, époque où l’on peut encore croiser les derniers Néandertaliens. 

Avec le soutien scientifique d’Yves Coppens, Pierre Pelot, lui, nous entraîne en Afrique 1,7 million d’années avant notre ère, avec le premier volume ( Qui regarde la montagne au loin ) de sa saga Sous le vent du monde, dont les cinq titres seront publiés entre 1997 et 2001 et couvriront plusieurs périodes de l’histoire de l’Homme : Le Monde perdu du soleil (1998 – un million d’années ), Debout dans le ventre blanc du silence (1999 - 380 000 ans ) , Avant la fin du ciel ( 2000 – 65 000 ans ) et Ceux qui parlent au bord de la pierre (2001- 32 000 ans ).

Pierre Pelot nous entraîne du Caucase au bord de la Méditerranée, à des époques différentes, dans une série d’aventures humaines solidement étayées – et d’une certaine façon « pédagogiques », même si son propos, comme celui de Jean Auel, est destiné à un public adulte.

Car le domaine jeunesse se révèlera plus riche encore !

Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut citer les romans préhistoriques de Claude Cénac : Les cavernes de la rivière rouge ( 1967 ), Les sorciers de la rivière rouge et Souviens-toi de la rivière rouge ( 1995, où il est question de l’Homme de Cro-/Magnon ).

On peut encore évoquer, dans le désordre :

  • Attaques à Lascaux ( 2008 ) de Philippe Barbeau.

  • La caverne de l’ours sacré ( 1998 ) d’Anne-Marie Desplat-Duc.

  • Frères des chevaux ( 2012 ) de Michel Piquemal.

  • La grotte des animaux qui dansent ( 2016 ) de Cécile Alix.

  • Igor et Souky et les ombres de la caverne ( 2016 ) de Sigrid Baffert.

  • Les visiteurs de Lascaux ( 2007 ) de Chantal Tanet

  • Le clan de la grotte au temps de l’Homme de Tautavel ( 2014 ) d’Olivier Melano.

  • Chaân ( 2003 ) de Christine Ferret-Fleury.

  • Mémoire de pierre ( 2011 ) d’Alain Orthlieb.

  • Goumbi, un enfant au temps de la pierre polie ( 2000 ) de Severine Machu.

  • L’écho des cavernes ou Comment l’homme de Cro-Magnon a inventé la grammairede Pierre Davy.

Sans doute peut-on m’objecter : mais qu’est-ce que la SF a à voir là-dedans ? Peu de chose, en effet, même si un grand nombre d’auteurs cités dans cette catégorie ont souvent œuvré dans le domaine de la SF, de Claude Cénac et Philippe Barbeau ( pour la jeunesse ) à Pierre Pelot – qui a publié de la SF aussi bien pour le lectorat adulte que jeunesse.

La frontière est parfois imprécise, comme on le verra plus loin. Car…

B/ Des récits préhistoriques dans lesquels des héros contemporains sont plongés des milliers d’années en arrière, le plus souvent à l’aide d’une machine à explorer le temps.

Ce sera leur seule différence avec les récits précédents… même si parfois, la cohabitation de héros contemporains avec leurs ancêtres peut poser problème.

Jamais, dans ces récits, l’action des personnages ne provoquera de paradoxe temporel. Si bien que l’utilisation de ce procédé pseudo scientifique ( voire magique ) ne sera qu’un prétexte.

C’est le cas, par exemple, des récits de Jean-Claude Froelich comme Voyage au pays de la pierre ancienne ( 1962 ) : grâce à la machine temporelle du professeur Liévin, trois jeunes gens vont partager pendant plusieurs jours la vie des hommes du Magdalénien ( 11 500 ans avant notre ère ). Afin de s’intégrer à la vie rude de leurs ancêtres, ils effectuent un premier voyage de reconnaissance et, revenus au XXe siècle, subissent un entraînement intensif. Accueillis ensuite dans la tribu de Nann, ils vont chasser le renne, le mammouth, le lion des cavernes et glaner mille renseignements ethnographiques et artistiques.

Le volume suivant, Naufrage dans le temps ( 1965 ) entraîne nos héros 800 000 ans avant notre ère à la recherche des « premiers hommes ». Le jeune Jean-Claude est capturé par des australopithèques… Dans La horde de Gor ( 1967 ), les personnages vont rencontrer l’homme de Néandertal, 55 000 ans avant notre ère. Ils sauvent l’un d’eux ( Gor ) de la noyade, et celui-ci les entraîne chez ses frères les Harms, sur les bords de la Seine. Jamais l’auteur ne s’interroge sur leur intrusion dans le passé, et le sauvetage de cet homme préhistorique qui aurait dû périr. Théoriquement, en revenant dans le présent, l’humanité aurait dû compter sur la présence d’un grand nombre de ses descendants – mais ce n’était pas le propos de l’auteur.

Dans La voûte invisible de Philippe Ebly, c’est un « glisseur temporel » qui permet aux trois héros Serge, Xolotl et Thibault, les « conquérants de l’impossible »,de se transporter5000 ans en arrière. Ils se retrouvent au coeur d'une forêt peuplée de loups et d'hommes à demi sauvages, « au milieu d'arbres géants que le soleil n'éclaire jamais ».

Dans ces récits, la machine à remonter le temps s’impose.

Dans d’autres, le procédé scientifique est différent : la nouvelle l’ombre du passé ( 1954 ) d’Ivan Efremov ( écrivain soviétique du space opera socialiste La nébuleuse Andromède, 1953 ) , met en scène une technologie inédite qui permet de faire resurgir, en couleurs et en relief, des scènes préhistoriques miraculeusement fixées par la nature sur des roches résineuses possèdant les mêmes propriétés qu’une pellicule photo ! Là encore, aucune intervention humaine ne permet de modifier le passé.

Avec Souvenir lointain ( 1957 ) de Poul Anderson, une nouvelle traduite de l’Américain par Francis Carsac, une autre technologie permet de transporter son utilisateur… dans la peau d’un de ses ancêtres.

D’autres auteurs préfèrent un procédé qui relève carrément du fantastique, car aucune justification scientifique ne vient expliquer que le héros se retrouve soudain plongé des milliers d’années en arrière.

C’est le cas d’Une fenêtre sur le passé ( ) de Francis Carsac, dont il sera forcément question au cours de ces deux jourées. Le narrateur, Arnaud Lapeyre, géologue et anthropologue, relate à ses amis une expérience stupéfiante : en Dordogne, au Pech de la crabo ( la colline de la chèvre ), il a été confronté à une tribu de Néandertalien… à la suite d’un orage. Hallucination ? Non, puisque revenu dans le présent, il aura la preuve ( l’étamage d’une cruche ) qu’il n’aura pas rêvé !

Notons que ces deux procédés, très différents ( se mettre dans la peau de son ancêtre et être projeté en arrière à l’aide d’un éclair ) ont été ou seront utilisés par de nombreux autres auteurs. Le premier pourrait bien être Sprague de Camp, dans son roman De peur que les ténèbres ( 1939 ) – où le héros, grâce à un éclair, sera transporté non pas dans la Préhistoire mais chez les Ostrogoths, en 535 après J.C.

L’auteur jeunesse déjà cité, Philippe Ebly utilisera le même procédé pour projeter ses conquérants de l’impossible à l’époque romaine dans le troisième épisode de sa série : L’éclair qui effaçait tout.

Avec sa nouvelle Le brouillard du 26 octobre ( 1913 ), Maurice Renard, qui s’est aussi bien illustré dans le fantastique ( Les mains d’Orlac, 1920 ) que dans la SF ( Le docteur Lerne, sous-dieu, 1908 ) plonge deux scientifiques en pleine ère tertiaire, dans la période du miocène.

Comment ? Tout simplement après avoir traversé un mystérieux brouillard ! Notons que ce brouillard inexplicable et bien pratique ( un procédé qui relève plus du fantastique que de la SF ! ) est aussi celui qui permet à un homme de rétrécir, dans le roman éponyme ( L’Homme qui rétrécit, 1956 ) de l’Américain Richard Matheson, comme dans le film ( 1957 ) qu’il a lui-même tiré de son récit.

Une parenthèse : on trouvera, sous le titre Le brouillard du 26 octobre et autres récits sur la préhistoire ( Folio-Junior SF N°172, 1981 Gallimard ) quatre nouvelles ( Une fenêtre sur le passé, Souvenir lointain, l’ombre du passé et Le brouillard…) dont il a été question plus haut. A l’origine, aucune d’elle n’était destinée à la jeunesse. En les sélectionnant, j’ai jugé que leur contenu et leur ton pouvait toucher des collégiens. En effet, on constatera la place importante du jeune public parmi les lecteurs de ce genre d’ouvrages. À l’origine, La guerre du feu n’était pas spécialement destiné aux jeunes. Le texte parut pour la première fois en 1909 dans la revue Je sais tout, « encyclopédie mondiale illustrée » qui s’adressait à un public… familial.

Aux tout débuts de « l'école publique laïque, gratuite et obligatoire » cette publication devait toucher les jeunes comme les adultes et livrer aussi bien des documentaires que des fictions. Mais voilà : la préhistoire fascina très vite les enfants, et elle continue de le faire, en littérature comme au cinéma.

Le mode ludique :

Il offre des libertés plus grandes.

On y trouve des récits d’aventure ou d’exploration dans lesquels sont découverts des « environnements fossiles » animaux ou/et humains et l’usage ( parfois irraisonné ) d’une machine à explorer le temps. Ludique, ce mode ?

Oui, parce que contrairement au « mode pédagogique », ces lieux improbables sont imaginaires ou inexistants !

* Le plus souvent, il s’agit de la découverte, à l’époque contemporaine, d’un monde préhistorique préservé.

Au début du XXe siècle, de nombreux auteurs ont utilisé un subterfuge récurrent : au lieu d’imaginer un récit aux temps de la préhistoire, les héros découvrent, sur notre Terre, un lieu encore inconnu, préservé de toute civilisation, dans lequel vivent ( ou survivent ) des « fossiles vivants » : animaux préhistoriques ou hommes des cavernes.

C’est le cas d’Arthur Conan Doyle dans la première aventure du professeur Challenger : Le monde perdu ( 1912 ), dans lequel les héros, parvenus en Amazonie, sont confrontés sur un haut plateau à un environnement préhistorique inattendu. Notons que Michael Crichton a publié un roman éponyme, une variation du premier récit ( Jurassic Park ) qui a donné lieu aux films Jurassic Park ( 1993 ) et… Le monde perdu ( 1997 ).

Deux films précédents, au même titre, restaient, eux, parfaitement fidèle au roman d’Arthur Conan Doyle : celui de Harry O. Hoyt, en 1925 et celui d’Irvin Allen en 1960.

On sait comment, dans les romans de Michael Crichton et les films de Steven Spielberg, des animaux préhistoriques sont ( pour faire court ! ) reconstitués à partir de l’ADN d’un tyrannosaure retrouvé dans le sang d’un moustique conservé dans l’ambre !

* Même si l’environnement du personnage de Tarzan n’est pas préhistorique, le propos d’Edgar Rice Burroughs ( dans Tarzan of the Apes, 1912 - souvent traduit par Tarzan l’homme singe ou Tarzan, seigneur de la jungle ) suggère au lecteur de réfléchir sur les comportements primitifs à l’époque où l’on découvre encore des régions ( et des tribus ) au centre de l’Afrique. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’Arthur Conan Doyle et Edgar Rice Burroughs publient leurs deux ouvrages la même année : 1912.

* En revanche, dans son cycle Pellucidar : Retour à l’âge de pierre et Terre d’épouvante ( 1914 ), l’auteur de Tarzan imagine une terre creuse et l’existence d’un monde primitif ( euh… avec des condors géants, des hommes-bisons et des hommes-mammouths ! ) à l’intérieur de notre globe. Ici, l’imaginaire se débride, la référence à la SF devient évidente et le « mode pédagogique » cède la place au « mode ludique » !

Notons encore que si ces ouvrages ne sont pas, à l’origine, destinés à la jeunesse, ce dernier lectorat récupérera vite les personnages et leur environnement primitif. Il sera d’ailleurs question, au cours de ces journées, du personnage de Rahan, fils des âges farouches ( créé en 1969 par le scénariste Roger Lécureux et le dessinateur André Chéret, dans Pif Gadget ). Un héros qui ( contrairement à Tarzan ) vit aux temps préhistoriques et dont le sous titre « des âges farouches », fait explicitement référence au roman La guerre du feu, que Rosny Aîné avait sous-titré : roman des âges farouches.

* Evoquons un roman russe pour la jeunesse moins connu : La Terre de Sannikov, de Vladimir Obroutchev ( 1863/1956), un ouvrage sorti en URSS en 1926, et en France en 1957 dans la collection Prélude à La Farandole.

Cette « terre de Sannikov » aurait été – dans la réalité – une île découverte en Sibérie au début du XIXe siècle. L’écrivain Vladimir Obroutchev a fait revivre ce fait, sans doute légendaire, en imaginant au début du XXe siècle une expédition qui parvient, en Sibérie, dans une vallée où règne un environnement préhistorique : Néandertaliens, mammouths, etc.

Cette « vallée préhistorique fossile » se révèle le cratère d’un volcan récemment éteint, au climat préservé, exceptionnellement doux. Comme dans de nombreux ouvrages, ce roman est le prétexte à la description précise d’un monde préhistorique conforme aux connaissances de l’époque. Avant d’être écrivain, Vladimir Obroutchev était géologue, géographe… et « héros de l’U.R.S.S.». Il passait alors pour l’Elisée Reclus soviétique.

* Dans Cordillère interdite ( 1970 ) de Michel Peyramaure ( auteur déjà cité ), Chico, jeune Indien pauvre d’Amérique du sud, retrouve les descendants d’une race de géants qui vivent sur un plateau inaccessible des Andes. Le responsable de la même collection ( Plein Vent, destinée aux jeunes adultes ), André Massepain, publiera en 1975 un roman qui est la suite des aventures de Gilles et Jérôme : L’île aux fossiles vivants : suite à accident d’avion dont ils sont les seuls survivants, ces jeunes gens découvrent en plein Pacifique une île où survivent, entre autres, des animaux préhistoriques qu’on croyait disparus.

* Un autre ouvrage de la collection Jeunesse-Poche Anticipation publiera en 1973 un roman de Pierre Pelot, L’île aux enragés, dont les habitants sont revenus à l’âge de pierre…

On le voit : ces « environnements préhistoriques préservés » sont situés dans des lieux encore inexplorés ; c’est la partie géographique de mon classement Le plus proche inconnu : le centre de la Terre, des hauts-plateaux d’Amazonie, des vallées de Sibérie, une île… Au XXIe siècle, ce type d’ouvrage se fait rare, et pour cause !

Mais… pourquoi pas un monde préhistorique sur une autre planète ?

* C’est ce qu’a imaginé Pierre Devaux ( 1897 / 1969 )

Ce scientifique, auteur d’ouvrages de vulgarisation et de romans pour la jeunesse fut également le créateur et le directeur de la collection Sciences et aventures, chez Magnard, en… 1945. Un précurseur ! Car cette collection ( une douzaine de romans publiés entre 1945 et 1965 ) ne proposait que des romans de SF. Le premier d’entre eux, XP15 en feu ( 1945 ), fut un vrai petit best seller, que Magnard réédita souvent. Il eut une suite : L’exilé de l’espace ( 1947 ) dans laquelle le héros atterrissait… sur Vénus –on y vient.

* En 1971, pour le lancement de la première collection de poche jeunesse, Jeunesse Poche Anticipation, les Editions Rageot achètent les droits de cette longue suite pour en publier une partie sous le titre inédit et alléchant de : Cosmonautes contre diplodocus ( 1971 ). Il y est question d’une planète ( Vénus ) où règne un climat de l’ère secondaire. On y trouve… des diplodocus – mais aussi des tyrannosaures et des… « hommes-crocodiles » ! Deux expéditions rivales ( une américaine et une française ) se disputent la capture de ces animaux pour les ramener sur Terre.

* Au fil du temps, et puisque les territoires inexplorés de notre planète deviennent inexistants, les auteurs rivalisent de fantaisie et d’imagination pour proposer des aventures préhistoriques à leurs lecteurs ; et l’usage d’une machine à explorer le temps se révèle idéale pour suggérer qu’une intrusion dans le passé lointain risque de modifier le présent.

Je ne serai sans doute pas le seul à évoquer Les déportés du cambrien ( Prix Hugo 1968 ), de Robert Silverberg, dont l’action se situe… en 1984. À cette époque « future » ( eh oui, si Philip K. Dick a publié sa novella Do Androids Dream of Electric Sheep ? en 1966… l’action de Blade Runner se situe en… 2019 ! ), les Etats-Unis sont tombés sous le régime de la syndicature, qui est « tout à la fois capitaliste, centralisatrice et isolationniste – voire xénophobe » ( tiens, Donald Trump n’est pas si loin ! ). Grâce à une invention diabolique du physicien Hawksbill, « le marteau », on envoie donc les récalcitrants au régime et autres opposants dans une prison temporelle : le passé très lointain, le précambrien – « un milliard d’années avant notre ère ». Un monde primitif dépourvu d’animaux et même de plantes. Difficile, en ce cas, d’imaginer que les prisonniers, dans ce passé hors d’âge, puissent avoir la moindre influence sur l’évolution future des espèces ( encore que… )

* En réalité, dans ce mode ludique où le paradoxe temporel fait parfois merveille, le modèle du « genre préhistorique » est sans doute la nouvelle de Ray Bradbury Un coup de tonnerre ( in Les pommes d’or du soleil, recueil de nouvelles paru en 1953 )

Traduit et publié dans la collection Présence du Futur dès 1956, il a été réédité de nombreuses fois par Denoël et Gallimard, dans les collections 1000 soleil et Folio-Junior, notamment dans la série Folio-Junior SF que j’ai créée et dirigée dès 1981.

Faut-il en rappeler le sujet ?

L’action se situe dans le futur, le lendemain d’élections où Keith a battu le dangereux candidat Deutcher ( dont le nom rappelle évidemment Hitler ! ). À cette époque a été mise au point une machine à explorer le temps, qu’une société privée utilise pour proposer des « parties de chasse dans le passé ».

Pour dix mille dollars, le candidat Eckels, accompagné de son guide Travis, va pouvoir tuer un tyrannosaure 60 millions d’années avant notre ère – un animal qui, la société l’a vérifié, serait de toute façon mort quelques secondes plus tard, écrasé par un arbre. Eh oui : pas question de modifier quoi que ce soit dans le passé ! C’est pourquoi Eckels, une fois sur place, est invité à se déplacer sur une passerelle qu’il ne doit quitter sous aucun prétexte.

Hélas, en voyant arriver le monstre, Eckels panique… et s’enfuit, en posant le pied par terre.

Travis, très contrarié, tue le tyrannosaure et va récupérer les balles dans le cadavre… on comprend pourquoi !

Au retour, quand les voyageurs temporels réapparaissent dans le présent, ils constatent que leur environnement est légèrement différent. L’orthographe de la pancarte proposant des voyages dans le passé a une orthographe modifiée ; les élections ont bien eu lieu la veille… mais c’est Deutcher qui a été élu !

Affolé, Eckels examine la boue qui macule ses chaussures. Il y trouve un papillon écrasé. Un papillon qui n’a pas pu être mangé par un oiseau qui est mort, etc. Ce simple papillon disparu avant terme a été la cause, pendant 60 millions d’années, d’un enchaînement inédit de faits. Et il a entraîné un présent légèrement différent de celui que les voyageurs ont quitté.

D’une certaine façon, avec ce court récit d’une vingtaine de pages, Bradbury ouvre ( après d’autres ! ) l’une des nombreuses portes des paradoxes temporels… et de l’uchronie.

Mais cela, c’est une autre histoire.

La suite ( et la fin ) … la semaine prochaine !

Lundi 17 décembre 2018

LA PRÉHISTOIRE DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ( 1/3 )

J’ai été invité à intervenir sur ce sujet le 27 juin dernier, lors d’un colloque qui a eu lieu à l’E.N. de Bordeaux – et ce, à l’initiative de l’universitaire ( et scientifique ) Estelle Blanquet.

Etaient également conviés de nombreux spécialistes, tant de la préhistoire que de la SF.

Au cours de mon intervention, j’ai tenté de répondre à trois questions :

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

2/ Comment la littérature de SF a-t-elle utilisé ce thème ?

3/ Quels objectifs, quelles métaphores se cachent dans ce genre de récits ?

On trouvera ici l’intégralité de ma réponse à la première question. La suite… la semaine prochaine !

1/ Pourquoi la SF a-t-elle intégré le thème de la Préhistoire ?

On le sait : dès sa naissance, le récit préhistorique a été spontanément digéré par la littérature conjecturale.

Pour quelles raisons ? La question mérite réflexion.

La réponse la plus commune est celle qui consiste à constater que les premiers auteurs ayant abordé le récit préhistorique ( Jack London, Rosny Aîné, H.G. Wells, etc. ) étaient liés de près ou de loin à la littérature de SF. Un prétexte qui me semble peu satisfaisant.

Plus hardiment, on peut penser que puisque les récits de SF se situent souvent dans le futur, il n’y a aucune raison pour qu’ils n’explorent pas le passé. Sauf qu’il faudrait alors ranger les récits préhistoriques dans… les récits historiques.

Ce qu’ils ne sont pas.

Les motifs me semblent plus profonds et mieux justifiables quand on se penche sur les définitions de la SF, ou plutôt l’approche qu’on peut en avoir.

Les définitions officielles ( récits pseudo-scientifiques mettant en scène des superhéros, romans évoquant l’exploration de l’espace et du temps – y compris ma propre définition du genre, dans mon essai La science-fiction, lectures d’avenir1 ) ne parviennent pas à faire entrer, par exemple, La guerre du feu dans la catégorie SF.

En revanche, l’une de mes premières définitions, dans mon premier essai Jeunesse et science-fiction2 : « l’exploration du plus proche inconnu », semble convenir.

À mes yeux, la littérature de SF utilise l’espace de liberté laissé par les dernières découvertes ( ou recherches ) dans les domaines de toutes les sciences, exactes ou humaines.

En effet, c’est sans doute la découverte de terres et de civilisations nouvelles qui va suggérer à Thomas More son Utopia ( 1516 ), ouvrage dans lequel il imagine ( pour faire court ) une « société communiste idéale » ; il inaugure ainsi le conte philosophique qui peut passer pour l’un des ancêtres de la SF avec, en vrac, Micromégas de Voltaire, Les voyages de Gulliver de Swift et le Voyage en Icarie de Cabet.

Au XIXe siècle, avec l’industrialisation galopante, les découvertes se multiplient, suggérant à certains auteurs de nouveaux domaines d’exploration possibles, depuis la médecine ( Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818 ) à la psychatrie ( L’étrange cas du Dr Jekyll, 1886 ) en passant par les découvertes de terres nouvelles : notamment l’Afrique avec She, de Ridder Haggard, ( 1886 ) ou Un capitaine de 15 ans de Jules Verne ( 1878 ). Sans parler, bien entendu, de l’astronomie qui, avec les découvertes de Camille Flammarion et de Schiapparelli, vont suggérer aux futurs auteurs de SF que d’autres planètes peuvent être habitée ou/et explorées. Dans ce domaine, la liste serait longue !

En effet, comme je l’affirme dans la préface de La guerre des mondes ( 1899 – voir ses rééditions chez Gallimard,), H.G. Wells n’aurait jamais pu écrire son roman sans la prétendue découverte de canaux sur Mars et la parution de De l’origine des espèces de Darwin en 1859. Au XXe siècle, la SF ( et plus précisément les ouvrages de hard science ) se développera avec la découverte de la relativité générale par Albert Einstein 1916 et celle de l’existence des galaxies par Hubble en 1924.

Suggérée dès 1905 par le biologiste William Bateson, la génétique sera au cœur du roman Brave new world ( Le meilleur des mondes ) de Huxley, publié en1932, bien avant la découverte de l’ADN, en 1953, par James Watson et Francis Crick .

On voit où je veux en venir : à la naissance de la préhistoire – ou exactement à la prise de conscience :

  • que l’histoire de l’Homme est plus ancienne que ce qu’affirment les textes religieux.

  • qu’il existe sans doute une « évolution des espèces ».

On connaît le rôle, dans l’histoire de cette discipline, d’Elie de Beaumont, de Lamark, mais surtout de Boucher de Perthes et de Darwin - ces noms reviendront sans doute très souvent au cours de ces deux journées !

Ravis de cette aubaine inédite, les auteurs ( notamment ceux de ce qu’on baptisera la littérature conjecturale ) se précipiteront dans ce nouvel « espace inconnu » inespéré.

Dans un essai plus récent, La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas3, je rappelle ma classification grossière des quatre champs d’exploration de la SF : les…

* autres lieux ( le fond des mers, le cœur de la terre, le cosmos, microcosmes et macrocosmes, mondes parallèles, etc. )

* autres temps ( le futur, le passé, les uchronies,  les voyages et paradoxes temporels, etc. )

* autres êtres ( monstres, mutants, cyborgs, robots, E.T., etc.)

* autres sociétés ( utopies, dystopies, sociétés aux lois différentes, etc. )

Dans le cadre des « autres temps », la découverte, au XIXe siècle, de l’existence de temps reculés, la Préhistoire donc, va offrir aux auteurs un champ d’exploration inespéré. Avec une liberté qui, on le comprendra, va peu à peu se restreindre au fil des nouvelles découvertes dans ce domaine.

Cependant, la préhistoire est suggérée par certains auteurs dès la naissance de cette science : dans son Voyage au centre de la Terre ( 1864 ) Jules Verne, évoque un monde préhistorique. Mieux : dans la ( longue ) première partie de ce roman, le professeur Lidenbrock, l’oncle du narrateur, est un géologue et un naturaliste. La descente dans le cratère du volcan éteint le Sneffels est une magnifique leçon de minéralogie ; et l’on sait ce que doit la préhistoire à la géologie !

Et puisqu’il est question de Jules Verne, j’en profite pour affirmer que s’il est considéré comme l’un des pères de la SF, il a en réalité écrit peu d’ouvrages relevant strictement de ce genre littéraire. Si Jules Verne est l’explorateur privilégié de ces fameux « plus proches inconnus », il a souvent utilisé les découvertes scientifiques (et géographiques) les plus récentes pour y situer l’action de ses romans. Rien de conjectural dans Cinq semaines en ballon ( 1863, d’ailleurs sous-titré Voyage de découvertes en Afrique par trois Anglais ) ni dans Le tour du monde en 80 jours ( 1872 ) où tous les moyens de transport utilisés par les héros existaient à l’époque.

Revenons au récit préhistorique et à ses précurseurs : au début du XXe siècle, l’Américain Jack London publie Avant Adam (1907) peu avant la sortie des romans préhistoriques de Rosny Aîné La guerre du feu ( 1909 ) et sa suite Le félin géant ( 1916 ). Eyrimah, sous-titré « roman lacustre » et publié par les frères Rosny en 1893, ne fait que frôler la préhistoire puisque l’action se situe ( en Suisse ) 6 000 ans avant J.C..

Dans le recueil de Jack London Les temps maudits, la nouvelle La force des forts évoque un souvenir préhistorique. Quant à la nouvelle La peste écarlate ( 1912-1924 en France ), elle est l’un des premiers récits post-apocalyptique : cette maladie ( l’action du récit se déroule en… 2013 ! ) a provoqué la quasi extinction du genre humain ; et les rescapés doivent survivre comme des primitifs.

On le voit : dès la naissance de la « science préhistorique », les récits conjecturaux se nourrissent des découvertes récentes et les intègrent à leurs récits d’aventures. Des ouvrages encore difficiles à classer, comme le sont d’ailleurs la plupart des récits parus dans « le journal des voyages », où il est parfois difficile de discerner ce qui relève de l’innovation ou de la fantaisie scientifique. Les auteurs mélangent allègrement l’information et la fiction dans de nombreux domaines : l’astronomie, la médecine, l’ethnographie, la géographie, etc.

Au début du XXe siècle, si les auteurs ne se lancent pas toujours dans un véritable « récit préhistorique », ils évoquent de plus en plus volontiers cet univers : à la suite d’un cataclysme ou de la découverte d’un « monde préhistorique » miraculeusement préservé. C’est ce que feront, comme nous le verrons plus loin, les Anglais Edgar Rice Burroughs, Arthur Conan Doyle, les auteurs russes Vladimir Obroutchev, Ivan Efremov et bien entendu le Français Francis Carsac.

Tous ces écrivains ont par ailleurs touché de près ou de loin aux univers de la science-fiction.

Pourquoi ?

Parce qu’ils considèrent à juste titre la préhistoire comme une nouvelle science  dont le champ d’exploration est d’autant plus ouvert… qu’il est quasiment vierge !

Autrement dit, la catégorie « autres temps » de la SF vient, dès le milieu du XIXe siècle, offrir aux écrivains une zone presque aussi vaste que celle des futurs les plus lointains.

Les futurs, personne ne peut les explorer, c’est une aubaine. Mais le passé se révèle tout à coup presque aussi riche : qui ira vérifier ce qu’était l’Homme il y a 40 000 ou 400 000 ans ? Qui ? Les auteurs de SF et… les paléontologues !

En effet : de même que le présent vient rattraper les futurs imaginés par les écrivains, les découvertes successives du passé de l’humanité ( celle des ères géologiques, de l’apparition de la vie, etc. ) vont tour à tour nourrir ( ou contredire ! ) les élucubrations des écrivains de SF qui investissent ce champ d’investigation. Les auteurs de récits préhistoriques devront donc se tenir au courant des nouvelles découvertes dans le domaine de la paléontologie pour rédiger des fictions, certes, mais ils seront priées de serrer de près la vraisemblance scientifique.

Depuis un siècle et demi, la Préhistoire offre donc un espace inconnu, encore flou, propre à imaginer toutes les aventures et… toutes les hypothèses.

C’est sans doute ce qui légitime sa place dans le domaine SF.

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite...

Lundi 10 décembre 2018

La dictature ? Et pourquoi pas ?

Attention : je n’ai pas dit que j’étais favorable à la présence d’un dictateur.

Et je n’ai pas encore précisé quel type de dictature me semblait souhaitable… non : indispensable !

Il s’agit, on l’aura deviné, d’une « dictature verte – ou écologique ».

Parce que la situation n’est plus urgente. Elle devient indispensable si l’on veut préserver la paix, la sécurité des futures générations et, à terme, l’existence de l’espèce humaine.

En réalité, notre planète subit, de façon insidieuse, une dictature que la population, implicitement, approuve : celle de l’économie. Un monde devenu incontrôlable qui nous fait exiger une croissance à tout prix ( à tout prix, oui : y compris celui du sort – pire : de la survie ! - des générations à venir ). Une économie qui dicte sa loi à toute la planète avec le soutien des « pays riches » ( en gros, ceux du G 7 ou G8 ) qui refusent de modifier quoi que ce soit au mode de vie de leurs concitoyens.

Or, les faits sont têtus : les espèces, l’eau, les terres cultivables ( et je fais court ) disparaissent à vue d’œil, pour le maintien d’un mode de vie basé sur le gâchis, la surconsommation et le mépris du vivant – sans parler du non-vivant ( pétrole, gaz, terres rares, etc. ) dont la disparition, cerise sur le gâteau, contribue à alimenter le CO2 et l’effet de serre.

Question : pourquoi, malgré de beaux discours et des promesses admirables, rien n’est réellement fait pour contrer les catastrophes annoncées ?

Eh bien parce que :

1/ les responsables politiques obéissent aux impératifs économiques ( consommation, PIB, salaires, niveau de vie, etc. )

2/ ils sont davantage préoccupés par leur réélection dans 4 ou 5 ans que par le sort de la planète dans 30 ou 50 ans.

3/ s’ils prenaient les mesures drastiques indispensables, des manifestations et des protestations feraient sortir la population dans les rues ( en bien plus grand nombre encore que pour la coupe du monde de foot, c’est dire ! ).

Ce serait plus qu’impopulaire : insupportable !

4/ Si la France se risquait, en solitaire, à prendre ( de façon autoritaire ) de telles mesures, sa croissance, en chute libre, serait observée en ricanant par les autres pays qui, eux, trop contents, se garderaient bien de l’imiter… comme cela deviendra de toute façon indispensable, un jour, de gré ou de force.

Mais il sera trop tard. Le réchauffement climatique, c’est un peu comme le cancer : si on attend les premiers gros dégâts pour agir, les chances de survie se raréfient.

Les effets du réchauffement que nous supportons aujourd’hui sont la conséquence des excès de CO2… des années 70. Il a fallut cinquante ans pour qu’on les constate.

Pour contrer le réchauffement climatique actuel ( en ne produisant plus du tout de CO2, ce qui est évidemment impensable, impossible ), il faudrait un ou deux siècles.

Il faudrait, car loin d’en produire moins comme nous nous l’étions solennellement promis, nous en produisons toujours plus.

Une « dictature verte », comme je l’évoquais dans mon titre provocateur, ne pourrait être que mondiale. Avec, à sa tête, les 15 000 scientifiques qui ont lancé leur fameux appel, et les responsables des pays les plus riches, les plus producteurs… comme la Chine et les Etats-Unis. Avec non pas l’augmentation du prix du pétrole, mais l’interdiction absolue d’en pomper désormais le moindre baril.

Euh… et les voitures ?

Et l’industrie ?

Oui : vous l’avez compris : des années seraient nécessaires pour mettre en œuvre une telle mesure. Avec le remplacement de la voiture individuelle ( pour prendre un seul exemple ) par un vrai réseau de transports collectifs… fonctionnant au moyen d’énergies renouvelables.

Les transports aériens ?

Le tourisme ?

Il faudra les soumettre à une législation féroce. Savez-vous combien de personnes sont en train de se déplacer dans les airs, en ce moment – et en permanence ?

Deux millions !

Et l’aérien, sur Terre, représente seulement 3% du transport !

La surpopulation ? Il faudra la gérer.

La viande ? Il faudra finir par s’en passer, pour mille raisons qu’il serait trop long de détailler.

Utopiques, ces mesures ?

Peut-être. Mais de gré ou de force, nous devrons finir par nous y plier.

À un moment, dans le futur, où, hélas, il sera déjà bien tard pour agir…

CG

P.S. Difficile et délicat, de vous livrer des liens susceptibles de vous convaincre.

Ayez au moins la curiosité de taper Appel des 15 000 sur votre moteur de recherche.

Ou encore planète étuve si vous avez encore des doutes sur l’avenir de notre Terre – et celui du vivant en général.

Et si vous voulez l’avis d’un scientifique ( qui n’est pas climatologue mais astrophysicien ! Il s’agit d’Aurélien Barrau ), connectez-vous sur :

https://www.youtube.com/watch?v=XO4q9oVrWWw

Lundi 03 décembre 2018

SOEURS, Bernard Minier, X.O.

1993 : Alice et Ambre ( 20 et 21 ans ), deux sœurs, sont retrouvées mortes au bord de la Garonne. Elles sont habillées en aubes de communiantes ; l’une a été défigurée, l’autre pas. L’une porte une croix au cou, l’autre pas. L’une est vierge, l’autre pas.

Le policier chargé de l’enquête, Martin Servaz ( de la P.J. de Toulouse ) est jeune et inexpérimenté. Ses soupçons se portent très vite sur les lecteurs du romancier Erik Lang – voire sur l’écrivain lui-même. En effet, ce double meurtre rituel ressemble beaucoup à celui qui est décrit dans son roman La Communiante… L’un des fans de Lang va se suicider en laissant une confession douteuse. Affaire classée ? Pas tout à fait...

Car en 2018, c’est la propre femme d’Erik Lang qui est découverte assassinée… dans des conditions atroces qui, là encore, rappellent une scène d’un des derniers romans de cet auteur de plus en plus suspect.

On retrouve alors le capitaine ( ex commandant… il a été rétrogradé entre-temps ) Servaz. Il n’a rien oublié. Et il reprend l’enquête, certain qu’un lien existe entre ces trois meurtres.

Bien sûr, L’auteur Eric Lang redevient le principal suspect. Mais ces trois meurtres, s’ils sont bien liés, ont eu lieu dans des circonstances très particulières – et Servaz va devoir dénouer les fils d’une affaire beaucoup plus tordue qu’il ne le croyait !

Les lecteurs de Bernard Minier connaissent déjà Martin Servaz. Mais ici, l’auteur a trouvé un magnifique subterfuge pour nouer les fils de deux affaires, dont la première est vieille de vingt-cinq ans.

Martin Servaz a vieilli. Il s’est aguerri. Il est devenu le père de Margot ( qui vit à Montréal, et a un enfant : Martin-Elias ) et surtout le père de substitution de Gustav, un enfant fragile ; et il va s’entêter, à juste titre, pour tenter d’éclairer les motifs de ces étranges meurtres. La lumière ne jaillira que dans les toutes dernières pages de ce gros ( 460 pages ) thriller, comme dans un roman policier classique. C’est pourquoi le lecteur de Sœurs est tenu en haleine jusqu’au bout.

Au centre du récit, deux personnages  s’affrontent : Martin Servaz et Erik Lang, un écrivain sulfureux et malsain qui se complait dans la description de meurtres morbides – de quoi fasciner des milliers de lecteurs ( et de lectrices ) fragiles, vite devenus des fans inconditionnels. Aussi, c’est indirectement dans un décor littéraire que baigne ce roman : il invite le lecteur ( par l’intermédiaire d’Erik Lang ) à réfléchir sur les liens étroits et parfois troubles qui relient la réalité à la fiction.

À l’image des motifs et des conditions d’exécution de ces trois meurtres, rien n’est vraiment simple ; et les vérités, comme les culpabilités, sont parfois plus partagées qu’on l’imagine.

Ce récit est aussi ( grâce à l’intervention, en italiques, d’un inconnu qui tire toutes les ficelles ) l’histoire d’une vengeance terrifiante. Celle de quelqu’un dont on ne découvrira l’identité qu’en fin de parcours. De quoi montrer que la littérature ( et les mots ) sont parfois fort dangereux. Ce passionnant thriller possède de jolis clins d’œil pour un lecteur averti : on y voit passer quelques personnages tirés de la réalité, comme un certain Guillard qui ressemble fort à Christophe Guillaumot ( capitaine de police et auteur de polars ! ), que Bernard Minier remercie d’ailleurs dans une courte postface.

Un roman d’un style vif et efficace à dévorer d’une traite, même si vous n’avez encore jamais lu les enquêtes précédentes de Martin Servaz ( Glacé, Le Cercle, N’éteins pas la lumière, Nuit… )

Lu dans sa version grand format, un magnifique ouvrage, couverture verte et noire. Papier épais, lecture aisée


La semaine prochaine : "La dictature pourquoi pas" ...

Lundi 26 novembre 2018

Le problème à trois corps, Liu Cixin, Actes Sud

1967, en Chine – et en pleine révolution culturelle, le règne des fameux Gardes Rouges ...

La jeune astrophysicienne Ye Wentje assiste à l’exécution de son père, un savant accusé de déviationnisme scientifique. En mesure de rétorsion, elle-même est exilée à vie dans une base militaire isolée ( Côte Rouge ) dotée d’un radiotélescope chargé de piéger d’éventuels signes d’une civilisation extraterrestre...

Trente-huit ans plus tard, le professeur Wang Miao, spécialiste en nanotechnologies, est soupçonné par Shi Kiang, un officier de police grossier, de se livrer à des recherches douteuses. De fait, Wang Miao participe à un jeu de fantasy scientifique très étrange, Les trois Corps, qui met en scène une civilisation en proie à des cataclysmes climatiques incontrôlables, cataclysmes dus à la présence de trois soleils dont la courses est apparemment erratique. Un phénomène qui oblige les habitants à se « dessécher » pendant de longues périodes pour survivre.

Entre-temps, on retrouve Ye Wentje qui a bel et bien pris contact avec une civilisation extraterrestre, les Trisolariens, dont la Terre pourrait bien être le dernier refuge. Une Terre en proie à de telles contradictions et de tels conflits que la jeune scientifique a trahi les siens en livrant sa planète à une civilisation en danger nettement plus évoluée que la nôtre.

De fait, un stupéfiant compte à rebours semble lancé... et des phénomènes incompréhensibles se multiplient sur Terre, faisant douter les savants... de la Science elle-même.

Des phénomènes dont la justification n’est livrée que dans les toutes dernières pages, au moyen d’explications scientifiques dignes de Stanislas Lem ( dans Feu Vénus ) sur « un monde microscopique à onze dimension » et sur « la structure profonde de la matière ».

Mes lecteurs me reprochent parfois d’en dire trop. Pour le coup, le résumé ci-dessus en livre beaucoup moins que... la 4ème de couverture de ce roman de SF !

Ma première surprise, en lisant cet ouvrage offert par mon Webmaster Patrick Moreau ( qui en sait autant que moi sur la SF, et même davantage ! ) a été de constater qu’il avait été publié par Actes Sud.

En effet, la SF n’est pas vraiment le genre de la maison ; et on se serait plutôt attendu à trouver Le problème à Trois Corps publié en Ailleurs et demain, chez Robert Laffont.

Mais voilà : ce roman est très... réaliste.

Et l’univers de ( fausse ) fantasy du « Jeu des Trois Corps » a bel et bien une réalité sur un monde proche de nous, dans le triple système stellaire d’Alpha du Centaure.

Non seulement ce récit ne se déroule pas ( pour l’instant ) dans le futur, mais surtout, il plonge le lecteur ( grâce au jeu éponyme des Trois Corps ) au cœur de l’histoire de la Chine – oui, c’est une véritable encyclopédie, et les notes en bas de page se succèdent pour aider le lecteur peu familiarisé avec la civilisation chinoise ! Un coup de chapeau en passant au traducteur, Gwennaël Gaffric !

Autre caractéristique qui le différencie de la SF actuelle : les nombreuses références ( souvent historiques ) à la physique, l’astrophysique, les mathématiques... et l’informatique !

On est là dans un univers de hard science qui pourrait dérouter et rebuter celles et ceux qui ne sont pas familiarisés avec les bases de toutes ces sciences...

A contrario, le jeu Les trois corps entraîne le lecteur dans des péripéties historiques qui mêlent de façon très inattendue les sciences, l’histoire... et l’imagination scientifique ( à la mode chinoise ! )

Que penser de ce roman ?

Il est original et déroutant, même si sa trame peut se résumer à un thème très classique de la SF ( que j’ai moi-même utilisé en 1976 dans Le satellite venu d’ailleurs ! ) : la Terre reçoit des messages venus d’une civilisation extraterrestre – thème que le cinéma a souvent traité, notamment avec Contact, le film de Jodie Foster.

Mais cette « révélation » ( faite dès la 4ème de couv ) n’apparaîtra que dans la deuxième moitié de ce roman, qui est en réalité... le premier tome d’une trilogie, la suite étant censée se dérouler avec l’arrivée ( ? ) sur Terre des Trisolariens dans quatre siècles et demi. A condition que les Terriens n’aient pas trouvé d’ici là une parade pour contrer cette invasion extraterrestre.

Le lecteur pourra être également gêné par les allers-retours que le narrateur lui impose, en s’intéressant de façon alternée à Ye Wentje, son époux, leur fille – mais aussi et surtout à Wang Miao, qui cherche à percer la nature de l’infiniment petit – et là, on aborde la cosmogonie la plus audacieuse....

Bref, il s’agit là d’un thriller de SF exigeant et haut de gamme, qui flirte à la fois avec le polar, le récit historique et l’essai scientifique.

Né en 1963, Liu Cixin semble être devenu l’étoile montante de la SF chinoise.

Il a remporté à neuf reprises le Galaxy Award ( le Hugo chinois ) et... le Prix Hugo en 2015.

Lu dans son unique version, un superbe grand format à la couverture noire dotée d’une illustration vert sombre très cinématographique.

Papier et typographie impeccables.

CG

Lundi 19 novembre 2018

L'été assassin, Liz Rigbey, Belfond

Lucy Shaeffer travaille dans un cabinet de New York.

D’origine russe, elle a quitté la Californie et son mari Scott après la mort ( subite du nourrisson ) de leur bébé Stevie . Elle a aussi et surtout quitté sa famille : sa sœur Jane, ses tantes, son père et sa mère – devenue folle elle aussi peu après la noyade de son troisième enfant, le petit Nicky.

Mais à l’annonce de la mort ( suspecte ) de son père, noyé dans l’océan au même endroit que Nicky ( il avait alors quatre ans ), elle se voit contrainte de revenir dans la maison familiale. Elle va y subir, comme beaucoup d’autres proches et amis de la famille, l’interrogatoire d’une jeune policière et de son vieux collègue, Rougemont, qui a participé à l’enquête à la mort du petit Nicky.

Lucy a d’étranges souvenirs ; elle a déjç été traumatisée par l’étrange légende familiale de sa famille qui a dû quitter la Russie au début du XXIe siècle : un long et terrifiant périple au cours duquel sa grand-mère a perdu son bébé dans un train…

Bref, beaucoup d’enfants décédés ( y compris parmi les amis de la famille Shaeffer ), dans des conditions parfois bizarres et/ou suspectes.

A contrecœur, Lucy va donc retrouver sa famille et ses anciens voisins, qu’elle a bien connus quand elle était petite. Et mener un peu malgré elle sa propre enquête sur la mort de son père et, à l’occasion, sur celle d’autres bébés – dont le sien !

Je suis tombé sur ce vieux thriller ( il date de 2004 ), une « lecture de vacances » improvisée.

Un long récit ( 500 pages ) à la première personne, relaté par une femme qui se croit coupable de tout et a parfois du mal à savoir si ses souvenirs sont authentiques ou inventés – c’est là le ressort principal et psychologiquement pertinent - du récit.

Une histoire pleine d’apartés, de souvenirs d’enfance, de descriptions et de rebondissements.

Car les circonstances de la mort du père vont l’entraîner très loin dans le passé.

Et la présence d’un inconnu qui s’introduit clandestinement dans la maison du défunt va peu à peu la mener à suivre d’autres pistes… il faut attendre la fin de la première moitié du récit pour obtenir un renseignement capital… et lire les cinquante dernières pages pour comprendre que tous ces événements étaient bel et bien liés.

C’est un roman sans aucun doute facile et agréable à lire, un récit familial édifiant – et terrifiant en définitive.

Liz Rigbey sait tenir son lecteur en haleine, même si elle a parfois tendance à ralentir l’action en insérant des descriptions ( parfois sans lien avec l’action ) et des souvenirs entre les dialogues. Certains chapitres pourraient sans doute en faire l’économie, mais c’est la liberté de l’auteur ! Au final, un thriller bien ficelé, aux personnages multiples – mais là, prudence : la plupart d’entre eux ont de près ou de loin un rôle dans le cœur de chacune des énigmes.

Et la fin ( à la manière d’Agatha Christie ) justifie les attentes ( et parfois les impatiences ou l’agacement ) du lecteur.

CG

Lundi 12 novembre 2018

Le grand jour, Grace Dane Mazur, Autrement

Demain, Adam Cohen va épouser Eliza Barlow.

Et ce soir, les Cohen ont convié les Barlow à dîner dans leur jolie propriété entourée d’un jardin anglais où règne un harmonieux désordre.

Mais voilà : les Cohen sont une famille d’intellectuels et de chercheurs.

La vieille Léah Cohen, nonagénaire, a été autrefois une fille qui a tourné les cœurs.

Son fils, le père d’Adam ( Pindar, la soixantaine ), est un spécialiste de… la gastronomie babylonienne !

Son épouse Célia s’interroge longuement sur la façon de placer les invités et sur la nature des mets à servir. Quant à leurs enfants, ce sont tous des originaux un peu déjantés, avec une Sara solitaire et mystique qui affectionne la station prolongée sur les toits et une Naomi ( trop ) discrète, anorexique et voyageuse, spécialiste des scorpions, une femme-enfant que les parents n’osent guère interroger et vont avoir bien du mal à la faire participer au repas.

Quant aux Barlow, ils sont spécialisés dans les affaires, l’immobilier, le droit, la finance… et le golf. Leur ancêtre, Nathan Morrill, est un libidineux un peu embarrassant.

Leur arrivée ( avec une demi-heure d’avance ) sème la panique et la perplexité à la fois chez les Cohen mais aussi chez leurs fidèles domestiques.

Le sujet de cet ouvrage ?

Eh bien chacun de ces ( nombreux ) personnages, dont le passé et les passions sont disséqués par l’auteur, va étudier à la loupe ( et juger ) chacun des autres participants à cette « répétition générale » du mariage.

Si vous êtes amateurs de thrillers passionnants… passez votre chemin !

Ce récit, où ( selon certains critiques ) plane l’ombre de Virginia Woolf, ne comporte bien sûr aucune action, aucun suspens. C’est la description minutieuse et psychologique de personnages hauts en couleur, dont le monologue indirect libre livre des souvenirs, des tics et des jugements sur des étrangers dont le comportement leur paraît évidemment bizarre – chacun voit midi à sa porte, comme on dit.

Salué comme un chef d’œuvre par certains libraires ( et par une amie qui me l’a vivement conseillé ), ce livre peut séduire un certain lectorat… et en irriter vivement un autre.

Pour ma part, j’ai certaines réserves : si les personnages sont originaux et toujours attachants, ils sont très ( trop ? ) nombreux ( ancêtres, parents, enfants, petits-enfants, serviteurs, chien ) – faire des fiches devient indispensable, même si l’ouvrage est court : 250 pages.

L’écriture est certes littéraire ( et parfois, ça se sent… l’auteur nous suggère : voyez comme j’écris bien ! ), mais les procédés redondants : les entractes descriptifs, avec la nappe posée sur la grande table dans le jardin comme leitmotiv, sont rédigés au présent ; et le reste du récit au passé.

Enfin, on passe d’un personnage à l’autre sans lien, un peu au petit bonheur la chance, selon l’humeur - en évoquant ( ou pas ) son passé, ses passions, ses phobies, ses envies, le tout assaisonné d’une sauce à la fois horticole ( superbes descriptions de plantes rares, d’odeurs, de couleurs … ) et gastronomique : amateurs de plats exotiques et rares, prenez des notes !

Bref, un récit très… décalé qui peut autant séduire qu’ennuyer.

Lu dans son unique version, un joli format dont la photo d’un joli vert vif pourrait illustrer la Garden Party de Katherine Mansfield.

CG

Lundi 05 novembre 2018

L'âge des low tech, Philippe Bihouix, Essai (Anthropocène, SEUIL)

Ce titre obscur cache un bilan nécessaire et édifiant : notre société actuelle court à sa perte. Mais des solutions existent, qu’il serait souhaitable de mettre en œuvre dès aujourd’hui, conformément au sous-titre : vers une civilisation techniquement soutenable.

Ingénieur spécialiste des métaux, Bihouix commence par nous livrer un historique édifiant : puiser dans les ressources énergétiques ( et surtout fossiles ) de notre globe ne date pas d’hier. Nul doute que certaines extinctions animales, à la Préhistoire, sont dues à l’œuvre de l’Homme, même si notre Terre était fort peu peuplée. Plus tard, on a détruit des forêts pour construire des vaisseaux. Un navire de guerre nécessitait… deux mille chênes centenaires !!!

Quant aux métaux, certaines mines ont été souvent vidées de leur contenu il y a deux mille ans… pour des raisons de conflit, le plus souvent.

Très vite, Bihouix nous montre ( et nous démontre ) que notre société actuelle ne vit et ne survit qu’avec le ( et grâce au ) PETROLE.

Du stylo à bille aux revêtements routiers en passant par l’agriculture ( oui ! ) nos ordinateurs et nos smartphones, le pétrole en est l’un des composants essentiels. Quant aux métaux et aux terres rares… si leur extinction n’est pas encore proche pour certains d’entre eux, le coût de leur exploitation sera bientôt prohibitif. Ce qui revient à peu près au même.

L’explication est simple : quand il fait dépenser plus d’énergie que la quantité qu’on va récolter, il n’est plus question d’en chercher, et pour cause !

A la fin du XIXe siècle, exploiter un puits de pétrole rapportait beaucoup et ne coûtait pas cher. Du pétrole ? Oh, il y en a encore beaucoup, mélangé aux sables bitumineux et sous les mers… mais on va devoir bientôt dépenser plus de pétrole pour en trouver que celui qu’on récoltera… c’est donc inutile !

Tout le monde a entendu parler de la fameuse « courbe en cloche » du « pik oil » - c'est-à-dire le moment où la production mondiale de pétrole plafonnera avant de commencer à déclinerJ’entends votre question : « c’est pour quand ? »

Euh… mauvaise pioche : le pik oil  c’était en 2006 !

Donc on commence à descendre. Et viendra un moment ( entre 2030 et 2040 ) où il faudra vivre… sans pétrole.

Là, les problèmes vont devenir aigus. Très vite.

Bihouix prévoit ( il n’y a là nulle prédiction… les statistiques sont hélas formelles ) un retour à la terre cultivable et à une existence liée… à l’essentiel : le fameux âge « low tech » du sous-titre.

Bihouix ne s’en émeut pas.

Il nous dit simplement : il faut s’y préparer. Tout de suite. Ne serait-ce que pour garder les réserves de pétrole et de métaux pour des biens essentiels – et pas pour les smartphones ou les voitures, qu’on juge indispensable de changer tous les deux ans ou tous les six mois !

Ce n’est pas un retour à l’âge de pierre mais la nécessité de vivre de peu ( de 20 à 25% de ce que nous consommons aujourd’hui ), en rationnant l’eau potable, les déplacements…

Et ça, c’est le prix de la survie de l’humanité, surtout si elle frôle les dix milliards d’habitants ( d’ailleurs, il serait temps de songer à limiter les naissances… ).

Bihouix passe en revue à peu près tous les thèmes, de la naissance à la mort en passant par le travail, les terres cultivables, les énergies de l’avenir…

Les éoliennes ?

Les panneaux solaires ?

Oubliez ! Il faut les entretenir et les réparer tous les trente ans.

Les centrales nucléaires ? Gros problème…

Même leur démantèlement, Bihouix n’y croit pas : cela coûterait beaucoup trop cher, il va donc falloir se résoudre à… les entretenir ( pour faire simple : gérer leur refroidissement ! ) pendant leur longue agonie de quelques milliers d’années.

Bref, j’en passe – mais Bihouix, lui, n’oublie rien ! Il passe tout en revue, allant jusqu’à nous expliquer que l’incinération, non, ça n’est pas écologique. Et faire durer la vie d’un vieillard sous forme de légume, c’est coûteux et déraisonnable. Il faut un simple linceul et que le corps revienne à la terre. Vous souriez ? Vous protestez ?

Pas moi. Tout ce que Bihouix passe en revue m’est déjà passé par la tête ; et les solutions que je préconisais sont les mêmes que les siennes.

Autant vous prévenir avant de lire cet ouvrage.

Bihouix nous démontre aussi et surtout que la civilisation actuelle est celle d’un effrayant gâchis : de papier, de déplacements, de production de biens inutiles, qu’il est plus coûteux de remplacer que d’entretenir – vive le vélo, la lenteur – et la convivialité retrouvée  !

Oui : il nous explique qu’il y a moyen de vivre autrement – en étant au moins aussi heureux qu’avant, et surtout en partageant davantage et en communiquant - mieux qu’avec des SMS, c'est-à-dire… en fréquentant ses voisins !

Si Bihouix effectue un bilan complet et édifiant, d’abord de nos erreurs et enfin des conditions indispensables de notre survie ( et c’est… pour demain ! ), il avoue ne pas avoir le pouvoir de légiférer. Notre économie de marché risque hélas de fonctionner jusqu’au bout – c'est-à-dire de frôler la catastrophe. Plus tôt nous nous préparerons à cet âge des low tech, et plus douce ( enfin… moins dure ) sera la transition.

Si vous jugez que cet ouvrage va vous démoraliser… alors évitez de le lire.

Mais c’est ce qu’on appelle la politique de l’autruche : quand des faits paraissent évidents mais trop difficiles à supporter, on préfère fermer les yeux ou retarder le moment de les affronter.

C’est exactement ce que nous faisons.

Avec la bénédiction de notre économie de marché et de leurs actionnaires, uniquement soucieux de s’en mettre plein les poches avant de sauver les meubles… s’il en reste.

CG

Lundi 29 octobre 2018

Journal d'un lecteur, Alberto Manguel, Babel (Actes Sud)

En 2002, Alberto Manguel a décidé de tenir un « journal de lecteur » en relisant un livre chaque mois. Il nous livre alors ses impressions – non seulement celles de sa lecture, mais d’autres, parfois en vrac, concernant l’actualité ( notamment la guerre en Irak décidée par George Bush ), ses souvenirs, ses amis écrivains, sa bibliothèque, sa chatte, ses déplacements professionnels en Europe et ailleurs, ses rapports avec les journalistes et les éditeurs, l’achat récent d’une vieille maison en pierre, près de Poitiers, le jardin situé sur un ancien cimetière et dans lequel poussent des légumes et des fleurs ( dont s’occupe surtout son compagnon Craig, auquel l’ouvrage est dédié ) …

Quels sont les livres qu’Alberto Manguel a choisi de relire ?

Ceux qu’il a aimés, bien sûr, et qui, même s’il ne l’avoue pas, seraient sans doute ceux qu’il emporterait sur une île déserte.

Il sera donc essentiellement question de :

* en juin : L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, un classique de la SF – ou du fantastique, selon l’angle de lecture ! - d’un compatriote argentin.

* en juillet : L’île du docteur Moreau, de H.G. Wells/

* en août : Kim de Rudyard Kipling

* en septembre : Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand.

* octobre : Le signe des quatre ( une enquête de Sherlock Holmes ) d’Arthur Conan Doyle.

* novembre : Les affinités électives de Goethe.

* décembre : Le vent dans les saules de Kenneth Grahame.

* janvier : Don Quichotte de Cervantes

* février : Le désert des Tartares de Dino Buzzati.

* mars : Notes de chevet d’Hervé Guibert.

* avril : Faire surface de Margaret Atwood.

* mai : Mémoires posthumes de Bras Cubas de Machado de Assis.

Avouons-le d’emblée : la passion d’Alberto Manguel pour les livres et la lecture, ses confidences, ses apartés et ses capacités d’analyse font de lui à mes yeux un auteur exceptionnel. Mon enthousiasme sera donc entaché de subjectivité !

Cet ouvrage, passionnant à tous les égards, est toutefois inclassable. Il tient surtout du journal de bord. Chaque ouvrage est le prétexte à de multiples réflexions, de tous ordres, mais qui, témoignent d’un intérêt vif et approfondi pour l’œuvre – et pas seulement les douze ouvrages choisis, car les références à d’autres œuvres sont nombreuses, diverses et pertinentes..

Faut-il l’avouer ? J’ai été surpris de constater que j’avais lu une bonne partie ( 9 sur 12 ! ) des récits choisis par cet essayiste hors pair. Seuls manquent à mon palmarès Le vent dans les saules, Notes de chevet et ces Mémoires posthumes… j’ignorais jusqu’ici, à ma grande honte, le nom de Kenneth Grahame ! Et je n’ai encore rien lu du Brésilien Machado de Assis.

Manguel est un grand voyageur : argentin, il a la nationalité canadienne, a vécu longtemps en Israël et est désormais, en France, propriétaire d’une vieille maison de village.

Si vous n’avez pas lu son Histoire de la lecture ( Actes Sud, 1998 ), précipitez-vous dessus.

Ce nouvel essai, plus libre et plus personnel, m’a fait prendre conscience que je partageais avec Alberto Manguel un grand nombre de choix, de passions et de convictions : c’est un lecteur compulsif, qui relit souvent, annote ses ouvrages, les classe dans une bibliothèque qu’il aime visiter. Il émet des jugements sur les oeuvres et sur l’actualité qui pourraient être les miens – même si je suis loin d’avoir les qualités de ses réflexions universitaires !

A cent reprises, ici ou là, j’ai surligné ou annoté ses phrases, ses jugements.

En voici un choix hélas limité…

La lecture est une tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle ; l’écriture aussi possédait jadis certaines de ces qualités ( p 13 )

L’ignorance du lecteur anglophone ne cesse jamais de m’étonner. ( p. 24 )

Svedenborg a dit que les réponses à nos questions sont toutes étalées devant nous mais que nous ne les reconnaissons pas en tant que telles parce que nous avons d’autres réponses en tête. ( p. 27 )

Je découvris avec dépit combien la gloire est éphémère ( disait Simone de Beauvoir ) p. 30

L’influence de l’avenir sur le passé ( à propos du roman L’invention de Morel p. 31 )

Citant le journal de Léon Bloy ( p. 40 ) : « J’ai toujours dit que j’écris pour les lecteurs, mais le fait que je continue à écrire à cette époque où les lecteurs ont disparu ( les lecteurs inconditionnels, authentiques ) prouve irréfutablement que j’écris pour moi-même. »

Nous lisons ce que nous avons envie de lire, pas ce que l’auteur a écrit. ( p. 61 )

Dans les périodes de ténèbres, nous revenons aux livres : afin de trouver des mots pour ce que nous savons déjà. ( p. 78 )

Doris Lessing, à propos du 11 septembre : « Les Américains ont eu l’impression d’avoir perdu le paradis. Ils ne se sont jamais demandé, d’abord, pourquoi ils croyaient avoir le droit de s’y trouver ». ( p. 82 )

Il semblerait que nous ayons autant besoin pour survivre de langage que de nourriture. ( p. 120 )

Je dois arrêter de travailler à ce journal afin d’écrire un texte gagne-pain pour une certaine publication illisible. ( p.165 )

Citant Flaubert : « Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres. » ( p. 173 )

Ecrire consiste à voir clairement quelque chose qui était là depuis le commencement. (p. 201)

Citant Marguerite Yourcenar : « Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres. » ( p. 209 )

Pour Machado de Assis ( de même que pour Diderot et Borges ), la page de titre d’un livre devrait comporter les deux noms de l’auteur et du lecteur, puisque tous deux en partagent la paternité. ( p. 230 )

«  Son intelligence était si active qu’elle ne lui permettait pas de lire : chaque phrase lui suggérait une foule d’idées et d’images qui le détournaient vers ses propres univers mentaux et lui faisaient perdre le fil de la pensée » ( Enrique Larreta évoquant Bioy Casares )p. 235.

Vous voulez en savoir davantage ?

Lisez Journal d’un lecteur !

Lu dans sa version de poche, un joli petit ouvrage modeste ( 7,50 euros, 250 pages ), facile à transporter… et dont mon exemplaire a été truffé de notations et de repères au crayon. Une promenade inoubliable en compagnie d’un grand amoureux de toutes les littératures.

CG

Lundi 22 octobre 2018

Mort d’une abeille

Réflexion après la diffusion d’un doc « 13H15 le dimanche » sur la 2, en août dernier.

On y voit notamment une abeille en train de mourir. Elle gigote et agonise, victime d’un dérèglement causé par un pesticide… ou même deux pesticides réputés inoffensifs, mais dont la rencontre provoque le même effet dévastateur, comme deux médicaments sans danger peuvent se révéler incompatibles. Son système endocrinien est perturbé, elle est incapable de se diriger –les abeilles se servent du soleil pour communiquer leurs trajets et retrouver leur ruche.

Cette abeille n’est pas la seule à mourir.

En trente ans, on le sait, 80% des insectes ont disparu sur notre planète.

Ce qui rend obsolète la fameuse blague : « A quoi reconnaît-on un motard heureux ? Réponse : les moucherons, sur les dents. »

Les vieux conducteurs l’ont remarqué : autrefois, en été, leur pare-brise était vite constellé par des mouches, guêpes, moustiques et autres insectes projetés sur le pare-brise.

Il n’y en a quasiment plus… merci, Monsanto !

75% des abeilles ont disparu. Ce petit gain de 5% est le fait des apiculteurs qui se battent pour renouveler leurs ruches. Les abeilles ont deux ennemis : les parasites et les pesticides.

Dans le monde, un seul pays n’a pas vu de diminution des abeilles des ruches : Cuba.

Pourquoi ?

Parce qu’après la chute de l’URSS, l’embargo américain n’avait plus d’adversaire.

Cuba n’a plus disposé de l’envoi des pesticides de ses alliés russes.

Les apiculteurs cubains ont été contraints de… faire du bio.

Et là, miracle : les abeilles se sont montrées capables de lutter elles-mêmes, par de rapides mutations, contre leurs parasites naturels ! Sans pesticides, elles ont continué à produire ( du miel ) et à se reproduire. Merci l’Amérique  ( et Mr Bush senior ) !

On me dira : les abeilles vont disparaître… et alors ?

On connaît la phrase ( faussement attribuée à Einstein ) évoquant la fin programmée de l’humanité s’il n’y avait plus d’abeilles : elles sont responsables (à 80% ) de la pollinisation. Sans elles, la biodiversité disparaît ( ainsi que la plupart de nos cultures ).

Or, la responsabilité des pesticides semble entière : ils sont coupables de la mort des abeilles.

Monsanto ?

On sait ce qu’il en est : sans pesticides, ça va coûter plus cher de désherber.

Donc il faut attendre un peu avant d’agir, pour des raisons économiques.

Même Nicolas Hulot l’admet, l’accepte, le soutient – bizarre !

Sauf que pour les mêmes raisons, l’humanité va finir par le payer beaucoup plus cher.

Monsanto, on le sait aussi, a été racheté par Bayer, qui hérite de cette patate chaude.

Monsanto ( donc Bayer ) a été condamné à verser 289 millions de dollars ( 250 millions d’euros ) à un jardinier américain dont la cause du cancer semble bien avoir été établie.

Et ce jugement pourrait faire jurisprudence.

Sauf que Bayer, rassurez-vous, n’est pas près de payer : il fait appel. Le procès peut durer des années, avec l’aide de rapports établissant que le glyphosate n’est pas du tout dangereux. Rapports douteux rédigés par des « spécialistes » tous liés à Monsanto.

Cherchez l’erreur.

L’abeille en train de mourir lève peut-être le doigt ( si j’ose dire ) pour affirmer : ben non, je suis même la victime de pesticides jugés sans danger, alors le glyphosate, pensez donc…

A-t-on estimé le coût ( là, pas en millions mais en dizaines de milliards ) des conséquences ( sanitaires : médicaments, traitements, etc. ) de l’usage de ces pesticides ?

Les 250 millions d’euros auxquels Monsanton vient ( enfin ! ) d’être ( théoriquement, hélas ) condamné sont une goutte d’eau dérisoire.

Le coût de ces conséquences, c’est la sécu qui l’a payée – et la paiera.

C'est-à-dire nous.

Et ce qui se passe pour les abeilles n’est que la surface de l’iceberg de notre belle économie de marché : on privatise les bénéfices ( Monsanto s’est magnifiquement enrichi pendant des dizaines d’années ! Avec un dernier chiffre d’affaire de 15 milliards de dollars, il vient d’être racheté par Bayer pour… 59 milliards d’euro, qui dit mieux ?) et on nationalise les pertes : c’est la société, les impôts ( nous ! ) qui devons réparer les dégâts… quand c’est encore possible.

Ah, pour les abeilles, je rassure mes lecteurs : des sociétés privées ont trouvé la solution : des abeilles robots fabriquées par millions ( je ne plaisante pas, renseignez-vous, Walmart, 485 milliards de chiffre d’affaire, a déposé un brevet ! ).

Les trusts ont toujours une réponse : non contents de s’enrichir en détruisant la biodiversité, ils trouvent encore le moyen de continuer à le faire en inventant des remèdes pour réparer les catastrophes qu’ils provoquent.

CG

Lundi 24 septembre 2018

Un tout petit monde, David Lodge, Rivages

Le jeune Persse Mac Garrigle ( natif de Limerick ), universitaire irlandais, poète à ses heures et récent auteur d’un essai sur T.S. Eliot, tombe éperdument amoureux, au cours du congrès de Rumidge, de la belle Angelica Pabst. Bien qu’elle l’éconduise gentiment, il décide qu’elle est la femme de sa vie et il va tenter de la retrouver au cours des nombreux congrès internationaux auxquels elle ( et il ) vont participer.

Les congrès littéraires, c’est aussi la passion et la grande occupation de plusieurs autres enseignants voyageurs : Ruppert Sutcliffe, Philip Swallow, ( le directeur du Département ), Robin Dempsey – et surtout Morris Zapp, une sommité en matière littéraire qui a mal digéré son divorce et bloque désespérément sur le sujet de sa prochaine intervention : l’avenir de la critique

Tout ce petit monde possède trois points communs :

  • être coûte que coûte invité, tous frais payés, à venir ici ou là ( le plus loin possible de son domicile, hors du Royaume Uni ) pour y intervenir ( et briller ? ) dans un congrès, quel qu’en soit le sujet – dans le domaine de la littérature, bien sûr.

  • profiter de ce séjour pour séduire l’une des congressistes et passer un bon moment avec elle.

  • se hisser dans la hiérarchie, d’abord en publiant un essai, un rapport ou une thèse sur un sujet inédit ; et grâce à cette publication, accéder à un plus haut grade universitaire, notamment cette place honorifique à 100 000 dollars par an qui semble bientôt être libérée à l’ l’UNESCO – et que guigne chacun des personnages du récit.

Tout ce petit monde se rencontre, se pavane, intrigue et se fait des compliments ( se déteste, se jalouse en réalité copieusement ! ), tente de se goinfrer pendant les cessions au cours desquelles l’ennui plane… Eh oui, tous les prétextes sont bons pour échapper à l’intervention d’un confrère. Ce sont d’incessants chassés-croisés, hasards, malentendus avec, pour leitmotiv, la quête incessante de Persse à la recherche d’une Angelica Pabst qui ne cesse de lui échapper et qui semble douée d’une mystérieuse double identité…

Au fil des ans, mes lecteursl’aurontsans doute remarqué : j’ai un faible pour David Lodge !

Ce roman, préfacé par feu Umberto Eco ( il sait de quoi il parle ! ), et qui est un peu la suite de Changement de décor ( vous aurez sûrement droit à une critique de ce roman en 2019 ! On y trouve déjà un certain Philip Swallow ) nous fait entrer dans les coulisses du petit monde universitaire des congressistes.

Les personnages ( voir plus haut ) sont nombreux et typés ; chacun d’eux poursuit un objectif précis et est sujet à bien des déconvenues, surtout le jeune et naïf Persse, puceau dans bien des domaines, croyant et très entêté. Si l’auteur va de l’un à l’autre, c’est parce que ses personnages ne cessent de se croiser et qu’existent entre eux des liens anciens, des intérêts professionnels, des rivalités et des jalousies farouches.

Ce roman n’est pas une nouveauté mais il est devenu « culte », comme l’affirme Umberto Eco. Et ce, à juste titre : son humour vachard et décapant fait mouche à tous coups ; et je me suis surpris à bien des reprises en train d’éclater de rire – David Lodge a l’art de confronter ses personnages à des situations impossibles – et pourtant vraisemblables !

On peut être parfois surpris par la diversité des quiproquos– mais on le sera davantage encore en lisant les dernières pages, dans lesquelles l’auteur réunit magistralement tous les fils épars qu’il a tendus et/ou noués.

Magistral !

Si vous n’avez jamais lu David Lodge, ne ratez pas Un tout petit monde, vous le dévorerez d’une traite… et vous rirez beaucoup, même si vous n’êtes pas un familier de la littérature et des congrès.

Lu dans sa version d’origine, un joli grand format dont l’élégante couverture ressemble à un tableau de Edward Hopper ( en réalité de l’architecte français Etienne Kohlmann )

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