Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 05 décembre 2016

LE CONSEIL D’INDISCIPLINE, Jean-Philippe Arroud-Vignod, Gallimard ( la Blanche )

Prof de Lettres dans un collège de banlieue ( et écrivain discret, un peu raté ), Philippe Beaujeu mène une vie terne entre sa gentille femme Catherine, ses deux filles ( de 8 et 10 ans ) qui grandissent trop vite, ses élèves et ses collègues. Il fréquente surtout Marlot, qui l’a pris en amitié et est devenu son confident en matière d’aventures extra conjugales.

Empêtré dans les débats qui animent la salle des prof et divisent ses collègues, Philippe, lui, est fidèle – même s’il se sent parfois quelque peu has been.

Or, au cours d’un voyage scolaire à Venise, il a une liaison rapide, torride et presque inattendue avec Marie-Paule, une prof de SVT célibataire de quinze ans sa cadette.

Une passade ? Oui, il veut se ( et la ) convaincre que ce canif au contrat était une erreur.

Sauf que Philippe se sent peu à peu emporté dans un univers nouveau, inconnu et grisant, d’autant plus que la jeune femme, très lucide, semble demandeuse.

Un soir, n’y pouvant plus, Philippe décide de quitter Catherine ; il se rend pour la première fois chez sa jeune maîtresse, à Clichy, bien décidé à emménager chez elle…

Ce roman dont le sujet peut sembler banal est en réalité un portrait au vitriol ( et très réaliste ) du monde de l’enseignement en général, et de celui du collège en particulier.

Les décors, l’ambiance, les problèmes pédagogiques, syndicaux, disciplinaires ( et ceux de la vie privée de ces anciens-et-brillants-universitaires-condamnés-à-revenir-à-l’école-pour-ne-jamais-la-quitter ) ne manqueront pas de faire écho chez les enseignants qui liront ce roman d’une facture classique, écrit par un agrégé de Lettres – et à l’humour décapant !

Oui : on se retrouve, on soupire… et on rit ( parfois jaune ) en se reconnaissant ici ou là, au détour d’un débat syndical ou d’une réunion chez la Principale pour lui signaler qu’il devient impossible d’enseigner avec une chaudière en panne et des classes où règne une température inférieure à 10° ( le seuil légal étant fixé à… 13° ) !

Mais ce Conseil d’indiscipline est avant tout le portrait haut en couleur d’un enseignant comme les autres, certes un peu coincé, dont la vie terne, aussi bien sur le plan scolaire que familial, est tout à coup bouleversée par un événement imprévu. La chute, dont il est préférable de laisser la surprise, fera retomber Philippe ( et les lecteurs ) sur terre.

Ajoutons que Jean-Philippe Arroud-Vignod maîtrise son sujet. Il est un auteur ( et un vieux camarade ) aux multiples talents puisqu’il est prof de Lettres, auteur pour la jeunesse, et qu’il fut longtemps responsable, chez Gallimard, de l’excellente ( mais défunte ) collection « Page Blanche », pour jeunes adultes.

Son roman a vingt ans… mais à l’heure de la Réforme des collèges, il n’a ( heureusement… ou malheureusement ? ) pas pris une ride !

Lu dans sa version classique et indémodable, la « Blanche » de Gallimard.


Lundi 28 novembre 2016

Clara Malraux « Nous avons été deux », Dominique Bona, Grasset

Née en 1897 ( à Paris XVIe ), dans une grande famille bourgeoise ( son père est un riche négociant de peaux ), Clara Goldschmidt est d’origine juive allemande.

Elle a une enfance heureuse, encadrée par de sévères gouvernantes teutonnes avant d’entrer… à l’école Ste Clotilde ! A 9 ans, elle est très affectée par la perte de son père qu’elle adorait.

Le premier conflit mondial la déchire ( ses grands-parents sont allemands ! ), même si elle se sent profondément française – en 1917, sa mère échappe de justesse à une éventuelle dénationalisation - la future déchéance de nationalité, la chasse aux Juifs est déjà ouverte.

En juin 1921, quand elle rencontre André Malraux ( à la Comédie Française ! ) elle est une jeune fille libre et cultivée, ouverte aux arts ; et elle parle plusieurs langues.

Elle a 24 ans – et Malraux 19. Déjà taciturne et secret, « lunaire et affligé de tics inquiétants » ( maladie de Gilles de la Tourette ), mais intelligent et convaincant, André va tenter de cacher ses origines modestes. Né dans le XVIIIe, il a grandi entouré de femmes, chez sa tante Marie, épicière à Bondy. Mais il affiche une culture solide, une intelligence vive, des amis artistes prometteurs ( écrivains, peintres )… et une certaine prétention – bien que désargenté, il dort au Lutétia !

Les deux amants, qui aiment la bohème, la danse et les voyages, se marient en octobre.

Jean Lacouture dira d’André Malraux qu’il était alors « un adolescent dominé par sa femme ». Le couple va côtoyer les milieux artistiques et ( grâce à la famille fortunée de Clara ) mener la grande vie avant d’entreprendre de nombreux voyages culturels. Fasciné par l’Asie, André entraîne Clara à Angkor ( en 1923 ) où il va dérober des statues… et se faire prendre !

Arrestation, procès, menaces de prison, rapatriement, restitutions… ils l’ont échappé belle.

Le couple repartira pourtant en Indochine en 1925 : Singapour, Bangkok, Hanoi…

Là-bas, les Malraux se font journalistes et militent pour la cause des Annamites. André y puisera la matière pour ses futurs romans et récits : La tentation de l’occident, Les Conquérants… Aussitôt publiés, ses ouvrages impressionnent l’intelligentsia ( Gide, Valéry, Paulhan, Aron… ) et Gaston Gallimard, qui embauche André comme éditeur- au sens anglo-saxon. Clara, elle, traduit Freud et Virginia Woolf. Et elle rumine sa colère : pendant dix ans, si elle a partagé le sort et les risques qu’a pris le couple ( avec l’aide et l’argent de la famille de Clara ), André la délaisse : il se détache d’elle, dont il continue d’utiliser les talents de rédactrice et de traductrice. Malraux ne parle aucune langue étrangère, il n’a pas le permis de conduire ! Il la relègue dans l’ombre et Clara en souffre. Ils continuent de voyager ( aux frais de Gallimard ) tout en menant une vie de plus en plus séparée.

André Malraux devient l’amant occasionnel de Louise de Vilmorin – et celui, clandestin et permanent, de la jeune auteure Josette Clotis, rencontrée chez Gallimard après la sortie de La Condition humaine,qui a décroché le Goncourt. On est en 1933.

Clara donne le jour à Florence qu’André négligera et appellera « l’objet » - toute leur vie, la fille unique et sa mère entretiendront un rapport fusionnel.

En 1936, ils militent dans les rangs des antifranquistes avec leurs amis Madeleine et Léo Lagrange ( alors que Léon Blum refuse d’engager son gouvernement dans le conflit ), de quoi alimenter l’action du futur Espoir d’André Malraux. Un récit dont la « virilité » va irriter Clara, de plus en plus anarcho-féministe, vexée de voir son époux nier le rôle des femmes en général, et le sien en particulier. Les récits faussement autobiographiques de Malraux convainquent les lecteurs qu’il est un révolutionnaire solitaire.

Clara finit aussi par comprendre qu’André vit désormais avec Josette, à laquelle il fera deux enfants. Elle tente de se suicider. Mais les premiers succès de son amie Elsa Triolet la pousse à écrire… ce qu’elle fait ( avec Livre de comptes, Grisélidis ) : des récits teintés d’autobiographie dont la hardiesse érotique préfigure le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir ( qu’elle connaît ) et le futur Bonjour Tristesse.

A 17 ans, sa fille Florence deviendra d’ailleurs la meilleure amie de Françoise Sagan.

Bien qu’ayant été réformé, Malraux s’engage au début de la guerre, il est vite fait prisonnier. Son frère l’aide à s’évader… et à vivre l’occupation de façon paisible, avec Josette Clotis.

De son côté, Clara, juive et en danger, doit fuir ( avec sa fille ) vers Cahors et Toulouse ; elle s’engage dès 1940 dans la Résistance. André Malraux, lui, refuse de passer à l’action, jugeant que «  la défaite allemande sera une victoire des anglo-saxons qui coloniseront le monde et probablement la France ». Et surtout, il pouponne : Josette a donné naissance à leur second fils. Il n’entrera ( réellement, et vaillamment ) dans la résistance qu’en mars 1944 : « Il se bat, il s’expose », reconnaîtra Clara. Josette meurt dans un accident le 11 novembre…

A la Libération, De Gaulle décore Malraux et le nomme Ministre de l’Information.

L’écrivain entre de son vivant dans La Pleiade et redore la maison Gallimard, après le suicide De Drieu la Rochelle, dont il était l’ami.

Laissée dans l’ombre, Clara obtient le divorce en 1947 et élève sa fille seule ; elle survit en écrivant des piges pour des journaux engagés ; elle devient la maîtresse du jeune Jean Duvignaud et fréquente Robbe-Grillet, Barthes, René de Obadia…

Pendant ce temps, André Malraux a épousé sa belle-sœur Madeleine ( veuve de son frère qui lui a fait trois enfants ) ; ces derniers fréquenteront Florence, une façon pour elle d’approcher un père qu’elle connaît à peine. Malraux et elle ne se voient pas. André n’ouvre même plus le courrier que Clara lui adresse. Avant de mourir, il se fâchera aussi avec Madeleine…

En 1958, De Gaulle revient et nomme Malraux Ministre des Affaires Culturelles, au grand dépit de Clara : en effet, elle milite avec l’extrême gauche pour l’indépendance de l’Algérie et contre la torture alors que son ancien époux rejoint les rangs du Pouvoir ! En 1968, à 71 ans, elle est aux côté des étudiants alors qu’André mène une vie luxueuse et mondaine avec… son ancienne maîtresse Louise de Vilmorin.

Une vraie surprise attend Clara… à la fin de l’année 1976, juste après la mort d’André Malraux : elle aura de sa part une sorte de reconnaissance posthume, autant envers elle que pour Florence. Laquelle ?

Vous le saurez à la page 462 de cette stupéfiante et passionnante biographie !

Pourquoi Clara Malraux ?

Et pourquoi lire sa biographie écrite par Dominique Bona alors que Clara a écrit l’histoire de sa vie ( notamment six volumes regroupés sous le titre : Le bruit de nos pas… parus chez Grasset ! Merci à François Nourissier ! )

Toute sa vie, André Malraux aura été menteur, dissimulateur, mythomane et mystificateur.

Pourtant, l’homme et l’écrivain continuent de fasciner, grâce à un destin patiemment construit, un talent évident et un engagement permanent ( habilement choisi ) pour la justice, l’art et la culture. Les confidences de Clara brossent du personnage un portrait moins glorieux...

Les Malraux ont ( eu ) l’âge de mes parents et j’ai vécu dans leur ombre politique et littéraire : dans leur vie ( et dans leur biographie ) les noms et les faits n’ont cessé, de faire écho de page en page… quel plaisir, quels vertiges !

En même temps, et après avoir lu deux biographies de Simenon, je me fie moins aux faits rédigés par l’auteur lui-même ( ses Mémoires intimes ) que par ceux relatés avec un regard extérieur : le Simenon de Pierre Assouline est un vrai bijou ! Et je fais ici confiance à Dominique Bona, experte en biographies. Son Clara Malraux se lit comme un roman et il dépasse le simple aspect biographique : c’est une magnifique leçon d’histoire en général et d’histoire littéraire ( et politique ) en particulier !

On y croise des dizaines de ( non : entre 100 et 200 ! ) personnages qui ont marqué le XXe siècle : écrivains, éditeurs, journalistes, peintres, musiciens, directeurs de revues, de journaux, ministres, hommes ( et femmes ) politiques… Il est vrai que ce récit me touche aussi parce que j’ai eu la chance de fréquenter les lieux que cite Clara, de côtoyer ou de rencontrer certains personnages qui ont joué un rôle dans la vie du couple, de Pierre-Aimé Touchard ( qui fut un ami de mon père ) à Jean Lacouture ( qui , comme Malraux… vouvoyait sa femme – on peut être de gauche et garder les habitudes de la grande bourgeoisie ! )

Certes, ce qui ressort de la vie de Clara Malraux, c’est un sentiment d’injustice teinté d’amertume, celle que le sous-titre suggère : oui, les Malraux étaient deux – mais c’est André qui a tiré son épingle du jeu en utilisant l’argent de la famille Goldscmidt et les talents de sa première épouse, laissée dans l’ombre. Comme pour le couple Mitterrand, on a souvent l’impression que sur le plan de la sincérité et de l’engagement, l’épouse avait plus de qualités que le mari… Clara était une femme extravertie, vive, bavarde, franche, ouverte, généreuse – prête à tout sacrifier pour les causes qu’elle jugeait justes : une féministe avant l’heure, voyageuse, courageuse, dévouée. Dominique Bona fait d’elle un portrait juste et saisissant, d’une rare densité. Elle « rectifie le tir », comme on dit, sans gommer les défauts de son héroïne, aveuglée un temps par l’URSS des années cinquante.

Rarement une biographie m’aura touché, voire bouleversé – autant grâce à la personnalité de Clara Malraux qu’aux qualités narratives de celle qui a si bien raconté sa vie.

Lu dans une belle version grand format ( avec une photo de Clara Malraux à 16 ou 17 ans ), papier et typographie aérée de très belle qualité, ce qui augmente le plaisir de la lecture.

Lundi 21 novembre 2016

Le Domaine, Jo Witek, Actes Sud Junior

Florine a été embauchée pour l’été comme servante au Domaine de Delphine et Pierre-Marie de la Guillardière, un vieux couple qui habite une grande propriété dans les Landes, près de l’Océan. Son fils Gabriel l’accompagne ; il sera ( presque ) traité comme un invité. Tous deux sont originaires de La Réunion

Gabriel, qui va sur ses 17 ans, est un garçon droit, calme et solitaire, passionné d’ornithologie, orphelin d’un père biologiste mort dans un accident d’hélicoptère.

Il ne sympathise guère avec la propriétaire, très vieille France, qui traite la valetaille comme au XIXe siècle - ni avec son mari, condamné à se déplacer en fauteuil roulant depuis un mystérieux accident ; il juge qu’il lorgne un peu trop la jeune Kun-Thea, une Cambodgienne exilée ( pour des raisons obscures ) dont la bonne, Brigitte, a la charge. Il ne voit pas non plus d’un très bon œil le cuisinier Boisset, un type grossier qui semble trouver sa mère à son goût. Florine et son fils entretiennent des rapports cordiaux, étroits et fusionnels.

Par chance, Vincent, le jardinier, le prend vite en amitié : tous deux partagent le même goût pour la nature. D’ailleurs, au Domaine, c’est surtout la nature qui intéresse Gabriel : les étangs, les insectes – et les oiseaux, qu’il observe à l’aube et au crépuscule, dont il note soigneusement les noms et les allers et venues sur son précieux carnet.

Peu après leur arrivée débarquent les enfants, petits enfants et cousins du couple : leur fils Nicolas et ses trois enfants : Grégoire ( 20 ans ), athlète brillant promis à une carrière militaire, Estelle, une ado provocante et sexy et la belle Eléonore, dont Gabriel tombe vite amoureux. Désormais, c’est elle qui bénéficie de l’attention du héros : il note ses faits et gestes sur un carnet et l’observer à la jumelle. Mais voilà : Eléonore a un cousin, Adrien, qui la chaperonne et auquel elle semble attachée comme à un frère. Adrien est vulgaire, possessif et joueur. Gabriel veut séduire Eléonore, il espère qu’elle tournera enfin ses regards vers lui. Mais ce combat est sans doute perdu d’avance : même si Eléonore ne semble pas indifférente au fils de la nouvelle domestique, même si elle est fragile, elle évolue dans un milieu si différent du sien !

Dès les premières lignes du roman, le lecteur accroche au récit grâce à un style efficace, actuel et pourtant littéraire – enfin, un récit pour jeunes adultes au vocabulaire exigeant, au ton nerveux et franc ! Aussi, le lecteur s’attache à ce héros solitaire, amoureux fou de la nature – trop franc et trop intransigeant pour ne pas être heurté par l’attitude de celles et ceux qu’il observe et croise chaque jour et qui, tous ( même Vincent ! ) semblent cacher un secret. Secrets que Gabriel, au fil des jours, va finir par percer. Jusqu’à une soirée de beuverie mémorable et catastrophique dont il portera en partie la responsabilité.

Jo Witek dresse ici avec soin le portrait de protagonistes hauts en couleur, aux rapports subtils et complexes – un tableau familial digne de François Mauriac, que l’auteur cite comme modèle – l’ouvrage a d’ailleurs été écrit dans le chalet où il a vécu et écrit, à deux pas de sa résidence de Malagar.

Lundi 14 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ? ( deuxième partie)

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la deuxième et dernière partie de ma contribution à ce numéro ( la première est en ligne depuis lundi dernier ! ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Energies nouvelles & pollution

Dénoncés autrefois par des classiques de la littérature jeunesse ( La ville sans soleil** de Michel Grimaud, R. Laffont, Plein Vent ou L’énergie du désespoir**de Michel Corentin et Gil Lacq,Duculot,Travelling sur le futur), les méfaits de la pollution, de l’industrialisation aveugle et de l’énergie nucléaire font moins recette. Sans doute, là encore, parce la réalité a rejoint la fiction !

Souvent, ce thème est traité au moyen d’un récit post-atomique ; il met en scène une société qui a survécu à un cataclysme, comme dans comme dans Niourk** de Stefan Wul ( Gallimard, Folio Junior ), Le monde d’en haut** de Xavier Laurent Petit ( Casterman Poche ) ou Rem le rebelle** de Jean-Yves Loude( Tertium ). Le problème des déchets à longue durée de vie ( strontium, césium ) produits par nos centrales à eaux sous pression est traité dans Le soleil va mourir** ( Pocket jeunesse ) et celui des énergies du futur ( éoliennes, gaz de compost, etc. ) dans Ecoland** ( Rageot, Métis ) de Christian Grenier.

Mais là encore, dans un grand nombre de récits d’anticipation, ces énergies sont présentes de façon anecdotique, comme toile de fond.

Informatique & réalité virtuelle

Les fulgurants progrès de l’informatique dopent l’imaginaire des auteurs depuis la sortie du classique mais méconnu Simulacron 3 de Daniel Galouye ( 1964 ! ) jusqu’au récent Jardins virtuelsde Sylvie Denis ( Gallimard, Folio SF ), en passant par la plupart des ouvrages de Bruce Sterling comme Les mailles du réseau ( Gallimard, Folio SF ), qui évoque un futur gouverné par le web… et les multinationales.

Depuis les films Total Recall, Matrix et Avatar, on sait que la problématique de ces récits concerne la réalité de la perception, thème abordé par Platon dans son « mythe de la caverne » et qui pose la question : si le monde dans lequel nous évoluons était un leurre, nous dissimulant une « réalité supérieure » ?

Cette rubrique mériterait à elle seule  un article, voire une thèse !

Sa bibliographie complète nécessiterait plusieurs pages, même si certains récits utilisent ces thèmes comme décor sans offrir de réflexion critique.

Les jeunes adultes ont l’embarras du choix, entre Pixel noir**de Jeanne A-Debats ( Syros, Soon ), La fille de mes rêves** de Christophe Lambert ( Syros, Soon ), le recueil Virtuel, Attention danger !** ( Milan, Zanzibar ) ou La musicienne de l’aube** ( Bayard, Les Imaginaires ) de Christian Grenier.

Je me permets de signaler que Logicielle, l’enquêtrice de mes romans policiers ( publiés chez Rageot, Heure Noire ) utilise des ordinateurs qui génèrent des univers virtuels contemporains ( L’Ordinatueur**, Simulator** ), historiques( @ssassins.net**), ou susceptibles de s’interconnecter pour prendre le pouvoir, ce que Vernor Vinge appelle « la singularité » ( dans @pocalypse**)

Et les écrans ?

Leur usage, leur abus et leurs dangers ont donné naissance à de nombreux récits pour la jeunesse, comme Le garçon qui savait tout* de Loïc le Borgne ( Syros, Mini Soon ), Hashtag Bleu** de Florence Hinckel ( Syros, Soon ), Mort sur le Net** ( Rageot, Heure Noire ), Mon frère est un hacker** ( Oskar ) ou encore Virus LIV 3 ou la mort des livres** de Christian Grenier.

Réchauffement & changement climatique

De nombreuses sciences ( climatologie, océanographie, écologie, glaciologie – mais aussi économie et politique ) sont associées  à ce phénomène pointé du doigt dès 1962 par J.G. Ballard dans Le Monde englouti et Sécheresse

L’urgence du phénomène et la multiplication des congrès depuis le Protocole de Kyoto de 1997 a dopé l’imaginaire des auteurs : les recueils Nouvelles vertes** ( Thierry Magnier ) et 10 façons d’assassiner notre planète** ( Flammarion ),proposent des visions futuristes et édifiantes d’auteurs pour « jeunes adultes ». Océania**d’Hélène Montardre( Rageot-romans ), Cinq degrés de trop**( Rageot, Heure Noire ) et2115, Terre en péril( Tertium ) de Christian Grenier évoquent les nombreuses et diverses conséquences du réchauffement : climat mais aussi montée des eaux, afflux des réfugiés, nouvelles maladies, etc.

Les adultes, eux, liront avec profit Aqua de Jean-Marc Ligny ( L’Atalante ), Bleue comme une orange de Norman Spinrad ( J’ai Lu ), Gros Temps de Bruce Sterling ( Denoël, Présence du Futur ), et Le grand hiver de John R. Gribbin et Douglas Orgill ( Le Seuil )

Biologie & génétique

Les récentes découvertes en biologie ont renouvelé ce thème classique dans la littérature en répondant à des questions comme : quelles sont les conditions d’apparition de la Vie ? Et celles de l’intelligence ? Dresser la liste des ouvrages ( innombrables et inégaux ) qui traitent de ces thèmes serait vain. Le plus édifiant est le classique et superbe Rendez-vous avec Rama ( J’ai Lu ) d’Arthur C. Clarke.

Après l’informatique, le génie génétique est sans doute le thème le plus utilisé dans les fictions scientifiques actuelles. Les limites du clonage ont freiné l’imaginaire des écrivains, même si Christophe Lambert en évoque les conséquences avec Papa, maman, mon clone et moi*.Dans Rana et le dauphin*, Jeanne A-Debats imagine qu’on peut doper l’intelligence des animaux. Florence Hinckel,dansMémoire en mi*, qu’on stocke les souvenirs. Eric Simart évoque la création de chimères dans L’enfanfaon* et sa série desHumanimaux* ainsi que Karina Rosenfeld dans Moi, je la trouve belle* ( tous ces ouvrages sont sortis chez Syros, en Mini Soon ).

La manipulation du génome humain a aussi été abordée par Danielle Martinigol dans Les oubliés de Vulcain** ( Hachette, L. de P. jeunesse) etsa suiteC.H.A.R.L.E.X.**( Syros, Soon ). La musicienne de l’aube** de Christian Grenier ( Bayard, Les Imaginaires ) évoque la possibilité de connecter le cerveau à un ordinateur… le rêve du transhumanisme !

Médecine et transhumanisme

Comme l’illustrait le film d’Andrew Niccol Bienvenue à Gattaca ( 1997 ), les progrès de la génétique permettront sans doute de concevoir avant la fin du siècle des « bébés zéro défaut » : longue durée de vie et capacités maxima : plus de prédisposition aux cancers, au diabète, etc. Que ces recherches soient ou non légales est accessoire : ce que la recherche peut accomplir sera adopté un jour par une frange aisée de la population avant d’être réclamé par la majorité. Ce problème aux conséquences multiples est abordé par Yves Grevet dans Des ados parfaits* ( Syros Mini Soon ), Florence Hinckel ( Théa pour l’éternité**, Syros Soon ), Johan Heliot ( Les amants du génome**, Syros Soon ), Christian Grenier ( Un amour d’éternité** Hachette, L. de P. jeunesse ) et par les auteurs du recueil Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ).

Il y a dix ans, le public ignorait l’existence de Ray Kurzweil, le pape du transhumanisme, aux recherches financées par Google. Avec pour objectifs d’améliorer l’Homme ( voir plus haut ) puis de lui faire gagner… l’immortalité.

Comment ? En transférant en fin de vie les milliards de neurones de son cerveau ( avec souvenirs, expérience, personnalité ) sur un ordinateur !

Son corps ? Un clonage préventif assurera sa pérennité au fil de transferts successifs.

Fiction ou réalité future ?

La France… et les sciences

Les fictions scientifiques utilisent l’actualité pour brosser le tableau de nos sociétés de demain, mondes qui seront modifiés en profondeur par les applications des sciences déjà à l’œuvre.

Pour vous en convaincre, songez qu’il y a 50 ans…

  • les superordinateurs de la NASA qui effectuaient les calculs pour les expéditions lunaires coûtaient des millions de dollars. Aujourd’hui, une calculette à 5 euros possède plus de capacités que ces vieilles machines !

  • personne n’aurait cru qu’une clé USB de 64 go de quelques grammes finirait par coûter 6 euros chez E-bay.

  • Internet, les smartphones, les tablettes et les réseaux sociaux nous occuperaient cinq heures par jour en moyenne.

  • peu de gens imaginaient que le réchauffement climatique serait une menace pour l’humanité.

Pourtant, certains auteurs avaient envisagé ces bouleversements et leurs conséquences sur nos sociétés.

Dans son roman 1984 ( publié en 1949), George Orwell évoquait l’utilisation de la novlangue et l’avènement de Big Brother. Aujourd’hui, on n’utilise plus les vilains mots de capitalisme et de chômage mais ceux plus adoucis, d’économie de marché et flexibilité de l’emploi ; il imaginait la surveillance de la population par des caméras, celles-là mêmes qui se multiplient dans nos villes et nos banlieues, sans parler de Google qui piège chacune de nos connexions.

L’homme amélioré ? On y travaille déjà.

Le réchauffement climatique ? On s’y habituera…

Des récits boudés par les lecteurs

Hélas, les ouvrages qui mettent en garde contre les dérives futures de nos sociétés sont loin d’avoir lune large audience !

Si la France a longtemps été « le pays des lumières », les lecteurs du XXIe siècle semblent bouder les récits tournés vers les sciences. L’élan des encyclopédistes du XVIIIe siècle se serait-il déplacé vers la Silicon Valley ?

Pourtant, les technologies nous ont envahis : nous sommes cernés de robots et d’informatique. Du lave-vaisselle à l’ordinateur, en passant par la voiture et les smartphones, nous passons ( volontairement ) notre vie à utiliser ces technologies. Sans nous interroger sur leurs limites et leurs dangers, sans avoir conscience de leur impact sur notre mode de vie, de réflexion et de pensée.

Si certaines fictions dérangeantes nous interrogent à ce sujet, aucune n’est un des best-sellers actuels de la littérature...

Le lectorat adulte, féminin à 75%, préfère les récits réalistes ou à tendance fantastique. Les seniors, eux, se tournent plus volontiers vers les récits de terroir.

Le lectorat adolescent privilégie les best-sellers anglo-saxons. On y trouve

surtout de la fantasy et des dystopies où la place des sciences est très réduite.

* 13,7 milliards d’années, 4,5 milliards d’années ; plus de 2 000 exoplanètes.

Les enfants des classes primaires ont des lectures très diverses. On y privilégie toujours le conte alors que l’intérêt des enfants est important pour des récits de type scientifique.

Ces choix, dès l’enfance, seraient-ils la conséquence de la féminisation de l’enseignement et de la littérature jeunesse ? Quand j’avance cet argument, on me taxe de machisme. Les faits sont pourtant là : combien d’hommes dans les écoles, dans les bibliothèques ( où ils sont souvent responsables des CD, DVD ou de la BD ! ) et dans les directions littéraires des collections pour la jeunesse ?

Peu nourris de récits scientifiques à l’école, tout se passe comme si les jeunes lecteurs se trouvaient au collège, confrontés à la lecture des classiques.

Les sciences et les technologies ? Ceux qui s’y intéressent les trouveront dans les documentaires… ou dans l’usage intensif de l’informatique, des tablettes, des écrans, des jeux vidéo – ces gadgets qu’évoquait la littérature de SF, et que les jeunes adultes peuvent justement utiliser aujourd’hui !

Conclusion

La science irrigue la fiction, c’est un fait. Mais la question mériterait d’être inversée : et si la fiction influencerait la science ?

Eh oui : j’ai coutume d’affirmer que si l’homme a conquis la Lune, ce n’est pas grâce à J.F. Kennedy ni à Werher von Braun, mais parce que Lucien de Samosate, Cyrano de Bergerac, Fontenelle, Jules Verne et Hergé ( entre autres ) ont inscrit ce rêve au programme de l’humanité.

Le prochain objectif, déjà formulé dans Gilgamesh, c’est la quête de l’immortalité. Une utopie dont certains écrivains ( dont Simone de Beauvoir ) ont décrit les conséquences, et que le transhumanisme a mis à son programme. Les lecteurs des fictions qui l’évoquent jugeront s’il s’agit là d’un rêve… ou d’un cauchemar.

Si vous souhaitez vous abonner à ( ou obtenir des renseignement sur ) Nous Voulons Lire, adressez un mail à : contact@nvl-cralej.fr

Lundi 07 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ?

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la première partie de ma contribution à ce numéro ( la seconde suivra la semaine prochaine ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Le mot science recouvre des notions diverses. Ainsi, on distingue les sciences dures ( plutôt qu’exactes ! ) et les sciences molles ( ou douces ) dont feraient partie les sciences de la vie et les sciences sociales.

Quant à la fiction ( la littérature mais aussi le cinéma ! ), elle s’inspire et traite davantage des technologies que des sciences elles-mêmes, les technologies étant les applications pratiques des sciences : l’astronomie a ainsi donné naissance à l’astronautique.

Science et littérature ont toujours entretenu des rapports difficiles. Faut-il croire que les scientifiques se méfient de l’imaginaire… et que les amoureux de la littérature sont peu attirés par les sciences ?

Science et littérature : historique.

Pour faire court, disons que la littérature se nourrit des sciences depuis la Renaissance.

L’astronome Johannes Kepler fut sans doute le pionnier de la « hard science » avec son récit Somnium, écrit ( en latin ) en 1608, un voyage imaginaire sur la Lune nourri de ses propres observations. Si Léonard de Vinci, un siècle auparavant, avait écrit des romans, il aurait été un pionnier de la science-fiction !

Écrit en 1654 par Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde, sous titré Histoire comique des états et empires de la Lune & du Soleil, était nourri des dernières découvertes scientifiques. Elève de Gassendi, Cyrano inventait même la fusée à étages ! Poète frondeur athée et homosexuel, il a été poursuivi par l’Inquisition...

Swift et Voltaire se sont illustrés dans les contes philosophiques, où les sciences sont surtout sociales.

Il faudra donc attendre le XIXe siècle et Jules Verne ( puis R.L. Stevenson, Jack London, H.G. Wells et Rosny Aîné ) pour que les nouvelles découvertes alimentent l’imaginaire des auteurs. Leurs ouvrages, notons-le, ont surtout touché le jeune lectorat. Comme s’il fallait être jeune pour être intéressé par l’union ( contre nature ? ) des sciences et de la fiction.

En réalité, c’est au XXe siècle que le genre hard science va s’épanouir grâce :

  • aux progrès de la médecine et aux prémisses de la génétique ( L’île du Dr Moreau en 1896, Le meilleur des mondes de Huxley en 1932 )

  • aux applications indirectes ( le « Voyageur de Langevin » ) de la Théorie de la relativité générale publiée par Einstein en 1916.

  • aux progrès des fusées qui, de Tsiolkovski L'Exploration de l'espace cosmique par des engins à réaction fut publié en 1903 ) à Wernher von Braun, permettront la conquête de l’espace.

  • à la découverte des galaxies ( par Hubble, en 1920 ) et l’estimation de la taille et de l’âge de l’univers, de quoi nourrir l’imaginaire des écrivains !

En 1967, accompagnant mes élèves au Palais de la Découverte, j’ai reçu un rejet cinglant de la part des scientifiques présents après leur avoir révélé que j’écrivais des romans de SF ! La même année, aux Etats-Unis, les 60 000 acteurs du projet Apollo étaient pourtant abonnés d’office à des magazines de SF, la NASA jugeant que ces récits pouvaient aider la conquête spatiale.

Aujourd’hui, les salons du livre et les congrès se multiplient. Aux Utopiales de Nantes, aux Imaginales d’Epinal, au salon Scientilivres de Labège ( à deux pas de La Cité de l’Espace et d’Airbus Industrie ), écrivains, chercheurs et ingénieurs de tous bords échangent et se côtoient. Désormais, l’information circule ! Et les scientifiques ne considèrent plus l’imaginaire comme un ennemi.

Aussi, la réponse à la question posée en guise de titre pourrait se résumer à : « Oui ! Plus que jamais ! »

Toutefois, il conviendrait de nuancer cette affirmation : si la science irrigue la fiction, les lecteurs ne sont pas toujours au rendez-vous. Et il serait bon d’en analyser les raisons.

Quelles sciences sont le terreau de la fiction ?

Les sciences sociales ( problèmes de société, comportements humains ) ont toujours nourri l’imaginaire des auteurs, de Mme de la Fayette à Michel Houellebecq en passant par Voltaire, Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, Henry Bordeaux, François Mauriac, René ou Hervé Bazin. Elles sont aussi le terreau de nombreux récits de SF dans lesquels une découverte ou de nouvelles lois modifient en profondeur les comportements sociaux. C’est le cas des dystopies actuelles pour jeunes adultes ( Uglies, Hunger Games, Divergente, la trilogie du Labyrinthe, etc. ). Ces ouvrages se contentent de mettre en scène, dans le futur, des ados luttant contre une dictature. Ces récits font bien partie du genre SF, mais on y trouve peu de sciences ; et leurs technologies relèvent du gadget.

Si l’ont tient l’Histoire pour une science sociale, l’uchronie a retrouvé un nouvel élan : nombreux sont les auteurs ( Eric Emmanuel Schmidt avec La part de l’autre, Albin Michel ) à imaginer une société contemporaine différente de la nôtre à la suite d’un événement historique qui a modifié le futur : dans l’exemple cité plus haut, le simple fait qu’Adolf Hitler soit reçu ( il a été en réalité recalé ) au concours des Beaux-Arts de Vienne en 1908.

Les sciences dures, elles, flirtent souvent ( mais pas toujours ! ) avec la science-fiction. Les récits de SF qui les utilisent se classent alors dans la « hard science », un genre qui requiert de la part de l’auteur ( et des lecteurs ) de bonnes connaissances dans un domaine particulier.

Autrement dit, les récits qui utilisent les sciences sociales relèvent rarement de la SF ; et les récits de SF n’utilisent pas toujours les sciences dures.

Voici à présent un bilan ( certes incomplet ) des sciences et des technologies que certains récits mettent en scène ; le choix d’ouvrages qui les illustrera sera hélas loin d’être exhaustif.

Astronomie & astronautique

    Le genre space opera a connu son heure de gloire des années 40 aux années 70 : le film 2001, L’Odyssée de l’espace sort en 1968. Le 20 juillet 1969, Armstrong pose le pied sur la Lune ; la réalité rejoint la fiction. Désormais, l’imaginaire des auteurs se focalisera peu à peu sur l’avenir de la Terre et se tournera vers les sciences touchant l’environnement, puis vers l’informatique et la biologie.

Pourtant, la conquête spatiale nourrit encore l’imaginaire des écrivains, surtout ceux qui oeuvrent pour la jeunesse : Le très grand vaisseau* d’Ange ( Syros, MiniSoon ), Il faut sauver Laïka* de Philippe Barbeau ( Hatier ), Les robinsons de la Galaxie, Le passager de la Comète* ( SEDRAP, La science en tête ), Allers simples pour le futur** ( Mango, Autres Mondes) Contes et récits de la conquête du ciel et de l’espace** ( Nathan, Contes et légendes ) ou encore Le satellite venu d’ailleurs** ( Milan ) de Christian Grenier.

    Mars semble être l’objectif le plus proche : adultes, lisez la magnifique et très réaliste trilogie de Kim Stanley Robinson Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue ( Pocket ) ou le plus récent Au loin, une lueur : le projet Mars d’Andreas Eschbach ( L’Atalante ). Lisez aussi le classique Mission Gravité de Hal Clément ( Robert Laffont, Ailleurs et demain ), Go Ganymède d’Antoine Bello ( Gallimard ), et Jardins d’Aleph 2 de Colin Marchika ( L’Atalante ).

Robotique & cybernétique

A l’image de la conquête spatiale, les robots ont eu leur heure de gloire dans les années 50, à l’époque où ils avaient forme humaine et semblaient menacer l’emploi - voire supplanter l’humanité. Aujourd’hui, dans l’industrie ou dans la vie quotidienne, ils nous envahissent de façon efficace et plutôt pacifique. Du coup, ils monopolisent moins la littérature de SF que les cyborgs, les « hommes modifiés » qui font nous interroger sur les liens ( et les frontières ) entre l’homme et la machine. Le cinéma en a usé ( et abusé ? ) avec Robocop, Terminator et I, Robot..

Si les plus jeunes peuvent voir le joli film d’animation Wall-E, ils liront surtout avec profit L’enfant-satellite* de Jeanne A-Debats ( Syros, MiniSoon ), Robot mais pas trop* et Roby ne pleure jamais* d’Eric Simart* ( Syros, Mini Soon ) ou encore Gare au robot-prof* de Christian Grenier( Magnard, Les Pt’its Fantastiques ). Les aînés doivent connaître l’incontournable trilogie des Robots d’Isaac Asimov mais aussi le classique et méconnu Les Humanoïdes de Jack Williamson. Notons que robots et cyborgs, sans être au centre d’un récit, sont des perturbateurs ou ( pour citer Propp ) des adjuvants tour à tour efficaces et dérangeants, comme les chenilles des Mange-forêts de Kim Aldany ( Nathan poche ), les« hommes-écrans » de Virus LIV 3** les protagonistes du recueil préfacé par Axel Kahn Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ) ou, au cinéma, les répliquants du chef d’œuvre de Ridley Scott Blade Runner( d’aprèsla novella de Philip K. Dick Les robots rêvent-ils de moutons électriques ? )

La suite ( et la fin ) de cet article la semaine prochaine.

Si vous souhaitez vous abonner à ( ou obtenir des renseignement sur ) Nous Voulons Lire, adressez un mail à : contact@nvl-cralej.fr


* à partir de 8 ans : CE2, CM1, CM2

** 11 ans et + : collège, ados et jeunes adultes

Mercredi 02 novembre 2016

LA VIE EN SOURDINE, David Lodge, Rivages

Double à peine modifié de David Lodge, Desmond, prof d’université ( et de linguistique ) récemment retraité, rédige son journal intime et confie au lecteur les conséquences du problème qui, depuis des années, lui gâche l’existence : il devient sourd, un handicap qui, malgré le port ( acrobatique ) de discrètes prothèses auditives, est l’objet de mille et un tracas quotidiens…

A la suite d’u cocktail et d’un malentendu ( à tous les sens du terme ), il devient le tuteur illégal et clandestin d’Alex Loom, une étudiante trentenaire très collante au comportement ambigu qui rédige une thèse sur « les lettres des suicidés ». Eh oui : Desmond doit cacher bien malgré lui cette relation professionnelle à Winifred ( dite Fred ), sa seconde épouse divorcée ( lui-même est veuf ) que la surdité de son mari encombre, irrite et compromet de plus en plus l’avenir de son entreprise : Décor ( aménagement et ameublement d’appartements luxueux ), dont elle partage la responsabilité avec sa vieille amie et complice Jakki.

Autre handicap de Desmond : son père ( sourd, lui aussi ! ), un vieillard avare et têtu qui se néglige et refuse de quitter sa maison et ses ( mauvaises ) habitudes.

Comment Desmond va-t-il…

1/ se débarrasser de cette « groupie doctorante, importune et peu scrupuleuse » ( page 333 )

2/ apaiser son épouse et faire avec elle la paix ( professionnelle et sexuelle )

3/ convaincre son père, atteint peu à peu de démence sénile, d’entrer dans une maison de retraite ?

A lire ce résumé, on pourrait croire que La vie en sourdine est un récit banal et plutôt tragique. Il n’en est rien !

C’est un roman trépidant et drôle – peut-être parce que je partage avec David Lodge un léger début de surdité et qu’il m’arrive de vivre les inconvénients et quiproquos qui font tout le sel de cette lecture. Mai aussi parce que, comme l’indique son titre ( en anglais : Deaf sentence ), ce handicap en apparence mineur est le leit motiv, le fil conducteur des 400 pages de ce récit !

Bien sûr, Desmond prend souvent un mot pour un autre ( félicitations aux traducteurs ), mais c’est surtout l’enchaînement des conséquences ( cocasses, inattendues ) de son handicap qui font l’intérêt de cet ouvrage, sans parler des savoureux portraits de tous les protagonistes, conjoints et enfants du narrateur.

J’admets : j’ai depuis longtemps un faible pour David Lodge, son syle ( phrases à rallonge, dialogues de sourds ) et sa façon tour à tour drôle et dramatique de juger les aléas de l’existence… un humour typiquement anglais.

Le récit s’achève sur un bref séjour de Desmond en Pologne où il s’oblige à aller visiter ( au galop ) le camp d’Auschwitz-Birkenau, la porte de la mort, étonnant prélude à ce qui attend le narrateur… et son père : une « sentence de mort » ( death sentence ). Parce que la surdité, aux yeux ( pardon : aux oreilles ) du narrateur, c’est le crépuscule de la communication, le deuil de l’écoute d’autrui, une forme d’enfermement progressif, inexorable, comme l’avait déjà exprimé Beethoven dans son fameux « testament d’Heiligenstadt ».

Bref, si l’on exclut une conclusion grave, émouvante ( voire grandiose, presque philosophique ), La vie en sourdine offre une lecture jouissive et réjouissante qui fait écho aux meilleurs ouvrages de Julian Barnes et de Jérôme K. Jérôme.

Lu dans sa version d’origine, un fort élégant et sobre grand format, d’une lecture bien agréable.

CG

Lundi 24 octobre 2016

GUINGOIN, UN CHEF DU MAQUIS, Yann Fastier, L’Atelier du Poisson Soluble

Georges Guingouin ( 1913-2005 ), instituteur dans le Limousin, s’engage dans la Résistance dès 1940. Maquisard et clandestin, il rassemble très tôt autour de lui un groupe de jeunes résistants et imprime des tracts invitant à la désobéissance civique au régime de Vichy.

A la Libération, il devient le maire de Limoges.

Si Georges Guingouin est le personnage central de cet album, l’auteur, Yann Fastier ( Limougeot d’adoption ), s’est attaché à relater par le menu les faits des années 39/45, tout particulièrement dans le Limousin, qui a subi les assauts de la barbarie nazie.

Le principe de l’ouvrage ? Faire s’exprimer, à la première personne, une quinzaine de protagonistes réels ou imaginaires : résistants, collaborateurs, gens du peule, commerçants… et même des responsables allemands !

Ainsi, la lecture de Guingouin, un chef du maquis bénéficie de multiples points de vie relatés de façon personnelle, vivante – avec le ton ( et les mots ) très particuliers des personnages de cette époque.

Vulgarisateur, pédagogique, ludique et historique sont les adjectifs qui définissent ce bel album à mettre dans toutes les mains ( particulièrement celles des collégiens ) On y trouve, clairement relatés, les faits principaux de la guerre de 39/45 : photos, dates et événements. C’est là une façon nouvelle, vivante et réaliste de comprendre les causes du conflit mondial, tout en entrant dans le quotidien de celles et ceux qui l’ont subi et vécu, qu’il s’agisse de l’attaque de Pearl Harbor ou du massacre d’Oradour-sur-Glane.

C’est aussi un hommage appuyé et mérité à Georges Guingouin, personnalité forte et encore peu connue de la Résistance.

Lu dans son unique version, un très bel album cartonné, illustré de dessins et de photos, imprimé sur un beau papier épais – un objet comme le Poisson Soluble sait les faire !

Lundi 17 octobre 2016

L’ESPACE PREND LA FORME DE MON REGARD, Hubert Reeves, Le Seuil

A 60 ans, en Sicile, au cœur de la nature et non loin de la mer, l’auteur réfléchit à la fragilité de l’Homme face à la nature, au cosmos et au Temps. Il nous fait partager sa fascination, le « vertige de cette formidable aventure de cette vie sur la Terre. »

Inspiré d’un vers de Paul Eluard, ce titre souligne l’anthropomorphisme de notre regard :

Et si l’univers n’existait que parce que nous le contemplons ?

Question philosophique plus pertinente qu’il n’y paraît, à laquelle s’ajoute, chez Reeves, une autre interrogation angoissante et liée à la première : y a-t-il, dans l’Univers, d’autres intelligences capables d’appréhender le cosmos de la même façon que nous ?

Notre univers visible et perceptible est-il vu et perçu ailleurs et par d’autres ?

Reeves se permet de citer une allégorie poétique ( de Gaston Bachelard ) qui pose la même ( ? ) question - autrement :

« J’ai vu une herbe folle.

Quand j’ai su son nom,

Je l’ai trouvée plus belle.

Elle est devenue plus belle d’être vue et plus belle encore d’être nommée. Depuis que Monet a peint les nénuphars d’Ile-de-France, ils sont devenus plus beaux, plus grands. »

Ainsi, la science s’interroge en se mêlant de linguistique – parce que cette affirmation traduit l’objectif de toute œuvre artistique : nommer, traduire, exprimer ( par les mots, la musique, le peinture… ) ce qui nous entoure, que ce soit de l’ordre du réel ou de la pensée…

Ceux qui ( comme moi ) ont lu les essais d’Hubert Reeves sur l’astronomie et l’univers ne seront pas étonnés que notre astrophysicien québécois préféré associe astronomie et philosophie.

Ses réflexions aiguës, profondes, émaillées de descriptions poétiques ( et de quelques photos en noir et blanc ) sont un tremplin pour la pensée scientifique… et l’imaginaire en général.

Hubert Reeves, on le sait, est un humaniste. Son essai a le pouvoir étrange d’apaiser, de rendre lucide, humble et ( paradoxalement ) euphorique.

En confidence, Reeves se souvient avoir menti à sa mère, en se penchant sur elle, sur son lit de mort, pour lui affirmer : « tu vas bientôt aller mieux ». Il le regrette ; pourquoi ne lui a-t-il pas déclaré : Tu vas mourir, et c’est le moment d’en parler. Pas d’accord ? La question mérite réflexion…

Science ou philosophie ?

A l’image des grands savants grecs, cette frontière est vite franchie.

Modestement, cette invitation ( savante et poétique ) à la sagesse et à la sérénité nous invite à « capturer un instant d’harmonie », à nous émerveiller d’être là – et à pouvoir prendre conscience que l’Homme est le fruit miraculeux d’une évolution lente et complexe, dont nous ne sommes, hélas, qu’un hasard provisoire.

CG

Lundi 10 octobre 2016

MMA RAMOTZWE DETECTIVE, Alexander Mac Call Smith, 10/18

A Gaborone, capitale du Botswana, Precious Ramotzwe ( dit Mma Ramotzwe ) décide de créer « l’agence N° 1 des Dames détectives » avec l’argent du bétail de son père récemment décédé. Débuts lents et modestes – même si Mma Ramotwe s’offre un local et une secrétaire !

Sa première cliente, Happy Bapetsi, lui demande de confondre l’homme qu’elle a recueilli qui prétend être son père ( perdu de vue depuis très longtemps ) mais dont la conduite semble louche. Une enquête qui va permettre à l’auteur de l’ouvrage de relater par le menu…

  • la vie du père de l’héroïne, Obed Ramotzwe, qui travailla jusqu’à 60 ans dans les mines de diamants de ce pays devenu récemment indépendant.

  • le mariage ( cauchemardesque ) de Mma Ramotzwe avec Note Mokoti, un trompettiste alcoolique et violent dont elle était tombée amoureuse et qui mourut en la laissant veuve.

Avec l’affectueuse complicité de son ami le garagiste J.L.B. Matekoni, Mma Ramotwe va démêler une sombre affaire de sorcellerie, retrouver la trace d’un fils disparu, suivre discrètement la fille du riche M. Patel, qu’il soupçonne ( elle a 16 ans) de fréquenter des garçons ; une femme lui demandera aussi de prouver que son mari la trompe – ce qu’elle parviendra à faire… à ses dépens et euh… à son corps défendant !

Cette première série d’enquêtes offre une joyeuse rupture avec les romans policiers traditionnels. D’abord parce qu’on est en Afrique. Ensuite parce que Mma Ramotzwe, 35 ans, un certain embonpoint et beaucoup de sagesse, de perspicacité et de gentillesse, est un personnage à la fois fort, original… et plus complexe qu’il n’y paraît. Enfin grâce au ton particulier de l’auteur, tendre complice de tous les personnages qu’il fait défiler – y compris d’ailleurs certains coupables, qui bénéficient de l’indulgence de notre enquêtrice.

On l’aura compris : ce premier opus est une série d’enquêtes, parfois interrompues, souvent liées les unes aux autres, qui se déroulent dans un pays attachant, où les paysages, les traditions, les mœurs et le langage offrent un dépaysement total et bienvenu.

Certaines chutes sont cocasses – tour à tour inattendues et très émouvantes.

Et la conclusion, pleine de bons sentiments ( on sait qu’à mon avis, contrairement à un méchant dicton, les bons sentiments font parfois de l’excellente littérature ! ) est un vibrant hymne d’amour à l’Afrique – et à ses habitants.

Voilà un récit ( et une enquêtrice ) qu’il faut absolument découvrir. Je suis tombé sous leur charme, grâce à Anne-Marie Latapie, prof-documentaliste de choc qui eu la gentillesse et l’excellente idée de m’offrir ce livre !

Lundi 03 octobre 2016

DES LECTEURS… AUX ZAPPEURS !

Eh oui : en vingt ans, les lecteurs sont devenus des zappeurs.

Apprendre à lire n’a jamais été une partie de plaisir. Pourtant, je continue d’affirmer que face aux méthodes globales, syntaxiques, syllabiques ( j’en passe… ) il n’existe qu’une seule bonne méthode pour apprendre à lire : il suffit que le futur lecteur ait envie de lire.

Si c’est le cas, il apprendra vite, quelle que soit la méthode.

Sinon, ce sera très dur

Or, pour avoir envie de lire, il faut être persuadé que lire est un plaisir : être entouré de livres, de gens qui lisent… et semblent trouver du bonheur dans ce qu’ils ont sous les yeux !

Déjà, le problème se corse : les livres font de moins en moins partie du décor familial. Souvent scotchés eux-mêmes devant des écrans ( télé, ordinateur, tablette, smartphone ) les adultes ne donnent plus l’image de lecteurs épanouis et demandeurs. Si l’on ajoute que les lecteurs ( surtout à partir du collège ) vont être obligatoirement confrontés à des textes classiques dont le vocabulaire, le style et les univers sont aux antipodes de ce qu’ils connaissent et apprécient, on comprend que lire ne va pas être à leurs yeux une partie de plaisir.

Avec son infinité de possibilités et d’accès ( Internet ), avec ses dizaines de chaînes ( la télé ) et ses milliers d’interlocuteurs potentiels ( les réseaux sociaux, j’en passe là aussi ), les écrans offrent aux jeunes des plaisirs plus immédiats que l’entrée dans un texte.

Là encore, je continue d’affirmer que l’écran pousse au zapping : combien de temps son ( jeune ) utilisateur reste-t-il sur la même image, la même page ? Quelques secondes !

Si l’information recherchée ne lui convient pas, il passe ailleurs.

Si le film ou l’émission le lasse, il passe à une autre chaîne.

On me dira que si la première page ( ou les premiers mots ) d’un livre ne retiennent pas son attention, rien ne l’empêche d’en prendre un autre. A condition qu’il en ait plusieurs à sa portée. Et que l’un d’eux, enfin, lui soit accessible ou lui offre la promesse d’un suspense, d’un plaisir ou d’une satisfaction quasi immédiate.

Car le zappeur veut du bonheur. Très vite.

Et le livre n’en fournit qu’aux lecteurs attentifs, patients et persévérants.

*

Venons-en… là où je veux en venir : au fait que le livre, cet objet de plus en plus ringardisé et considéré comme un repoussoir par une quantité grandissante de jeunes, le livre donc, pour plaire, doit séduire très vite. Surtout si le lecteur est jeune, et a par conséquent des exigences que n’ont pas les vieux routiers de la littérature.

Les éditeurs l’ont bien compris, qui désormais demandent aux « écrivains jeunesse » de faire simple, de ne surtout pas employer de mots compliqués ou inconnus, de termes vieillis, d’expression peu usitées – au risque de voir le lecteur abandonner l’ouvrage.

Car la priorité d’un éditeur ( disons… d’un grand nombre d’entre eux ! ) n’est plus de publier de bons textes ou de la « bonne littérature », mais… de survivre. Donc de vendre. Donc de plaire, sinon au plus grand nombre, du moins à son lectorat supposé. Un lectorat qui semble se restreindre et ne s’élargira qu’en diminuant un peu plus ses exigences.

De gré ou de force, le futur lectorat devra s’apparenter à un public familier des écrans : un public qui attend surtout de la variété, de l’humour et des jeux.

Loin de moi l’idée de généraliser ! Car j’entends les protestataires s’écrier :

- Voyons, même à la télé, il y a la Cinq, Arte, la chaîne Histoire ou LCP !

C’est vrai.

Mais additionnez donc les publics des chaînes citées plus haut… et vous n’arriverez jamais au score de TF1. Ou à celui des amateurs fidèles de Plus belle la vie ou de l’amour est dans le pré.

Désormais, quand je propose un récit – notamment pour les plus jeunes – à un éditeur, on me bombarde en marge de réflexions du genre : non, trop compliqué, trop long, personnage à enlever, mot vieilli, expression obsolète, réflexion trop complexe, implicite trop subtil…

Autrefois, un auteur jeunesse pouvait se permettre deux mots ( supposés ) nouveaux sur une page. Aujourd’hui, plus question de prendre ce risque.

Il faut aller au plus simple. Au plus court.

Les lecteurs et les parents n’en ont pas toujours conscience ; ils ignorent que certains auteurs ( dont je suis ) se battent pour que leur texte conserve une qualité, une densité qui diminuent d’année en année, de récit en récit.

Si les éditeurs suivent l’exemple de la télé qui donne aux spectateurs ce qu’ils semblent préférer, la littérature risque de disparaître peu à peu au profit d’un produit insipide, répétitif et convenu. Restera le club ( ouvert à tous… mais restreint ) des lecteurs fidèles, gourmands et exigeants.

Lundi 26 septembre 2016

REM LE REBELLE - Jean-Yves Loude - Tertium

Rèm, qui vient de perdre son père, doit prendre sa place : celle du conducteur de la draisine qui assure la liaison entre La Réserve, où il vit avec des compagnons d’infortune, et le mystérieux « Centre » – certes inaccessible, mais qui livre aux habitants de la Réserve les provisions qui leur permettent de subsister. En échange de quoi, Rèm leur livrera le bois qui, semble-t-il, leur est nécessaire. A cette responsabilité nouvelle ( jusqu’ici, il conduisait surtout avec sa draisine les élèves de l’école ) qui le hisse au niveau adulte, s’ajoute l’annonce de son mariage avec la belle et athlétique Raga – un choix qui n’est pas le sien…

Eh oui : dans la Réserve, les lois sont strictes et les tâches préétablies, comme le prouve le surnom de certains responsables comme le Mouchard, l’Epervier et les Membres du Conseil qui gèrent le quotidien. En effet, une fois par mois, il faut accueillir ( selon des règles strictes et discrètes ) les mystérieux Bûcherons, dont on ne voit jamais le visage…

Qui sont-ils, et pourquoi aucun contact n’est-il possible avec eux ?

Pourquoi ( et depuis combien de temps ? ) Rèm et ses compagnons sont-ils ainsi confinés dans ce lieu fermé, aux règles immuables ?

La cause en est-elle cette fameuse et mystérieuse « Catastrophe Primordiale » ?

Grâce à Raga la téméraire et à plusieurs incidents fortuits, Rèm finira par avoir la réponse à ces questions qui ne cessent de s’accumuler au fil du récit...

Il faut attendre les révélations finales pour comprendre ( mais les lecteurs les plus perspicaces l’auront deviné) que ce récit, dont l’action se déroule dans le futur, relève à la fois de la science-fiction… et de l’écologie ! A l’époque où fleurissent les fameuses « dystopies » ( le plus souvent anglo-saxonnes ), il serait bon que les adolescents lisent ce récit publié à l’origine chez Gallimard Jeunesse ( c’est le dernier de la défunte et excellente collection Page Blanche, destinée aux jeunes adultes ) et fort heureusement réédité – son titre d’origine était La réserve des visages nus. Son auteur, Jean-Yves Loude, est avant tout un ethnologue ; et sa connaissance des peuples et de leurs coutumes rend ce récit crédible et réaliste. Son épilogue fait d’ailleurs la jonction avec des événements de la fin du XXe siècle… et le sort de certaines populations condamnées à court terme par une catastrophe… Ici, le langage utilisé par les indigènes est celui des Kalashs ( à la frontière du Pakistan ) que Jean-Yves Loude connaît bien puisqu’il a partagé leur sort, appris leur langue et étudié leur culture pendant de nombreux mois.

CG

Lu dans son unique version actuelle, un joli mais modeste grand format. Belle couverture colorée et papier blanc épais.

Lundi 19 septembre 2016

ELDORADO - Laurent Gaudé - Actes Sud

A Catane, le commandant Salvatore Piracci se fait aborder par une jeune femme à laquelle il a autrefois sauvé la vie : officiant sur un navire chargé de repérer les migrants, il l’a recueillie alors que leur radeau allait sombrer – puis…livrée aux autorités, c’est là son métier.

L’inconnue lui demande un ( nouveau ) service : lui confier une arme avec laquelle elle tuera le responsable des passeurs, un certain Hussein Marouk. Ce malfrat l’a ruinée avant de l’abandonner en pleine mer avec des dizaines d’autres migrants, la plupart on péri.

Elle y a perdu son enfant ; désormais, sa vie n’a plus de sens.

Parallèlement au récit de ce destin ( relaté au passé et à la 3ème personne ), on suit la longue odyssée du jeune Soleiman qui, avec son frère Jamal, a décidé de quitter son pays pour gagner l’Europe. Un long périple solitaire ( Jamal, malade du Sida, le laissera à la frontière ) au cours duquel le jeune homme se fera lui aussi dévaliser avant d’être aidé par Boukabar le boiteux – une quête qui les mènera à Ceuta, face à une double haie de barbelés que tenteront de franchir, avec eux, cinq cent migrants soucieux de gagner le sol espagnol…

Entre-temps, bouleversé par la rencontre de cette migrante, Piracci agresse un passeur et se fait arrêter ; refusant de livrer son identité, il achète un bateau et part, devenu une sorte de migrant volontaire ; il a perdu le goût de la vie, «  tari comme une vieille outre sèche (…) son corps pouvait encore durer, il n’était ni vieux ni malade. Mais l’esprit était sec »

Le récit s’achève avec la ( brève ) rencontre entre Soleiman et lui, au moment où le premier gagne enfin la liberté alors que Piracci perd la vie…

Publié en 2006, ce récit n’a pas ( hélas ) pris une ride. Saluant l’œuvre de l’auteur du Soleil des Scorta ( Prix Goncourt 2004 à ne pas rater ! ), L’Express évoquait « voyage initiatique, sacrifice, vengeance, rédemption »… Tous ces thèmes sont en effet traités ici avec une grande pudeur et une économie de moyens qui rend ce court roman ( 220 pages ) accessible à un jeune public. C’est d’ailleurs ma petite-fille Camille ( 16 ans, en Seconde ) qui, bouleversée, me l’a recommandé. Avant Eric Emmanuel Schmidt ( Ulysse from Bagdad ) et l’auteur jeunesse Jean-Christophe Tixier ( Le passage ), Laurent Gaudé nous offre ici un double destin ( mais un point de vue multiple, jamais manichéen), une réflexion sur les migrants et aussi une grande leçon d’humanité.

CG

Lundi 12 septembre 2016

L’ODYSSEE - Homère ( traduction de Philippe Jaccottet ) - La Découverte

Faut-il résumer ici le destin et les aventures d’Ulysse ?

Non : l’objectif de cette fiche est de présenter cette traduction inédite du poète Philippe Jaccottet, entré récemment ( en 2014 ) dans la Pleiade.

L’Iliade et L’Odyssée, le lecteur a l’impression de les connaître : chacun de nous en a ( de gré ou de force ) lu des extraits en classe de 6ème.

Mais quels extraits ?

Et dans quelle traduction ?

Rappelons les faits : datées approximativement du VIIIe siècle avant J-C, les deux fois 24 chants ( 17 000 vers pour L’Iliade, 15 000 vers pour L’Odyssée ) auraient été imaginés par Homère, un hypothétique poète aveugle sur lequel on ne sait à peu près rien.

En revanche, on estime que ces poèmes ont été, vers 650 avant J-C transcrits, puis chantés par des aèdes au cours de longues soirées. Chantées ? Oui : les troubadours de l’époque devaient s’accompagner d’une lyre ou d’une cithare. Par la suite, il semblerait que ces textes aient été seulement scandés, en rythme – le rap ne date donc pas d’hier.

Ces faits ont leur importance : ils montrent que la poésie est sans doute née avec la chanson. Et aussi que les rimes offraient aux aèdes un moyen mnémotechnique pour mémoriser ces textes dont la longueur pourrait effrayer le lecteur – ou plutôt le narrateur et l’auditeur de l’époque.

Sur le fond, on s’est longtemps interrogé sur les origines de ces deux récits...

La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ? Achille ( et Ulysse ) ont-ils un modèle historique ?

Les voyages d’Ulysse, certes imaginaires, suivent-ils un parcours réel – comme semblent le prouver les cartes qui tentent de reconstituer son périple ?

Je laisse le problème de côté, car celui qui retient mon attention ici, c’est la forme.

Avec, toutefois, une dernière remarque sur le fond : aujourd’hui, on grappille ici ou là des extraits des poèmes homériques pour en restituer les faits en laissant habituellement de côté le problème des dieux. Grave erreur – mais elle est récurrente dans la littérature ancienne dont on veut ( dont on croit vouloir ) garder l’essentiel : l’action.

En 1985, invité par Gallimard à rédiger préface et jeux pour le Folio-Junior Edition Spéciale de Robinson Crusoé, j’ai été stupéfait de constater que le texte, dans la collection 1000 soleils, avait été amputé… de la moitié ! Les coupures ( faites par Michel Tournier à la demande de Gallimard ) avaient pour but de rendre le texte plus attrayant. On lui a donc ôté les descriptions jugées trop longues et la plupart des considérations morales de l’auteur.

Il ne restait que le squelette du récit, ce qui en changeait les objectifs et le fond.

Le cinéma fait pire encore - même si je regarde avec intérêt le film Troie.

Pour en revenir au sujet de cette fiche de lecture, dans L’Iliade et L’Odyssée, les hommes sont des marionnettes dont les dieux tirent les fils – mais où sont-ils dans les « adaptations » ( même littéraires ) contemporaines ?

Enfin ( et surtout ), la plupart des traductions sont en prose – et fidèles au texte à l’adjectif près. C’est ( affirme le poète Jaccottet ) une erreur. Parce que l’original était en vers. Avec un rythme particulier, des assonances ( hélas, impossibles à restituer ) et des couleurs d’autant plus particulières que le texte n’était pas lu mais chanté, voire scandé à la façon d’un opéra « sprech Gesang » ou d’un rite religieux. Osons la comparaison : le destin de Jésus a fait l’objet d’oratorios ou de passions suivis par le public du XVIIIe siècle… de la même façon que le public grec écoutait L’Iliade et L’Odyssée il y a plus de 2000 ans !

Bref, le projet de Philippe Jaccottet tente d’approcher la vérité historique.

Si les vers de sa traduction ne respectent pas les rimes, ils obéissent à un hexamètre ( de 14 pieds le plus souvent ) avec six temps forts.

Jaccottet est persuadé ( et je le crois ) que les adjectifs qualifiant les héros d’Homère ( Achille au pied léger, Ulysse le rusé, l’endurant, l’inventif ) varient moins en fonction de la situation des personnages… que du nombre de pieds ou des assonances utiles à boucler le vers – une remarque d’autant plus pertinente qu’elle émane d’un poète.

Homère ( ou les aèdes ) a-t-il été davantage préoccupé par le rythme du récit que par le sens de l’adjectif ? Sans doute ! Cette remarque me fait d’ailleurs penser à l’accompagnement, dans les passions de J. S. Bach, du terme « qui trahit Jésus » systématiquement accolé à Judas : « Judas, der ihn verriet ». Un procédé répétitif et… pédagogique, destiné à rappeler aux fidèles la trahison de ce disciple, « mettez-vous bien ça dans la tête ».

Pour illustrer le problème de la traduction, je signale que je possède deux Iliade :

1/ au Livre de Poche ( Les Belles Lettres 1962 pour la traduction de Paul Mazon, 1963 pour la préface de Jean Giono ). Avec le début suivant :

« Chante, Déesse, la colère d’Achille, le fils de Pelée ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel – pour l’achèvement du destin de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d’abord divisa le fils d’Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille. »

2/ aux Editions de Crémille, 1970, 2 volumes reliés et illustrés, dos cuir et signet, traduction d’Albert Demazière qui a latinisé les noms des dieux grecs.

Avec le début suivant :

« Déesse, chante la colère d’Achille, fils de Pelée, cette colère funeste qui causa tant de malheurs aux Grecs, envoya prématurément chez Pluton les âmes fortes de tant de héros, et les livra eux-mêmes en proie aux chiens et aux vautours ( ainsi s’accomplissait la volonté de Jupiter ) depuis le jour où une querelle divisa le fils d’Atrée, chef des hommes, et le divin Achille. »

De même, je possède deux Odyssée – ou plutôt, comme pour L’Iliade, mon épouse a la sienne, la seconde étant à moi.

Avec le début suivant ( et je me permets d’ajouter le chiffre 12 quand, d’instinct, le traducteur éprouve le besoin de… faire un alexandrin – ou la moitié d’un ! ):

1/ au livre de poche ( Armand Colin 1960 pour la traduction de Victor Bérard, 1960 pour la préface et les notes de Jean Bérard, chez Galimard/LGF ). Avec l’Invocation suivante :

« C’est l’homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire ( 12 ). Celui qui tant erra (6) quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, (12 ) Celui qui visita les cités de tant d’hommes (12 ) et connut leur esprit (6 ). Celui qui, sur les mers, passa par tant d’angoisses ( 12 ), en luttant pour survivre et ramener ses gens (12 ). Hélas, même à ce prix tout son désir ne put ( 12 ) sauver son équipage ( 6 ): ils ne durent la mort qu’à leur propre sottise (12), ces fous qui, du Soleil, avaient mangé les bœufs (12 ) ; c’est lui, le Fils d’En Haut, qui raya de leur vie ( 12 ) la journée du retour (6).

Viens, ô fille de Zeus ( 6 ), nous dire à nous aussi quelqu’un de ses exploits (12 ). »

2/ Rive-Gauche Production, 1980, un volume relié façon cuir, doré sur tranche, traduction de Mario Meunier.

Avec l’Invocation suivante :

« Quel fut cet homme, Muse,(6) raconte-le moi,

cet homme aux mille astuces, qui si longtemps erra,(12)

après avoir renversé de Troade

la sainte citadelle (6) ? De bien des hommes il visita les villes

et s’enquit de leurs moeurs ( 6) ;

il souffrit sur la mer, dans le fond de son cœur,( 12 )

d’innombrables tourments, tandis qu’il s’efforçait (12)

d’assurer sa vie et le retour de ses compagnons.

Mais à ce prix même

il ne put les sauver, quelque envie qu’il en eût,(12)

car ils périrent par leur propre folie. Les insensés !

Ils avaient dévoré les bœufs du Soleil fils d’Hypérion,

et le Soleil leur ravit en revanche la journée du retour.

De ces exploits, déesse fille de Zeus, à nous aussi,

débutant à ton gré, redis-nous quelques uns ! (12 ) »

Je laisse au lecteur le soin de juger ( et d’aller vérifier dans sa bibliothèque l’auteur de la traduction et la façon dont il se dépêtre du texte original ! )

On comprendra alors tout l’intérêt que j’ai pris à acquérir l’ouvrage de Jaccottet, qui nous propose la traduction suivante  de l’incantation qui ouvre le Chant 1 ( avec, je le rappelle, des hexamètres de 6/8 ) :

« O Muse, conte-moi l’aventure de l’inventif :

celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra

voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,

souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer

pour défendre sa vie et le retour de ses marins

sans en pouvoir pourtant sauver un seul quoi qu’il en eût :

par leur propre fureur ils furent perdus en effet,

ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d’En Haut,

le Soleil qui leur prit le bonheur du retour…

A nous aussi, fille de Zeus, conte-nous un peu ses exploits ! »

Enfin, à celles et ceux qui l’ignoreraient, il faut apprendre que pendant deux mille ans ( en gros jusqu’à Montaigne, et même après ! ), ces deux récits furent l’unique livre de lecture et d’aventures avec lequel les enfants des classes aisées apprenaient à lire, à écrire – en passant, s’il vous plait, par l’apprentissage du grec ! Un ouvrage qui, selon la culture et les opinions des parents, fut peu à peu supplanté par la Bible ( pour les protestants, grâce à sa traduction dès 1455 ) et surtout, pour les catholiques, par le best seller hors catégorie que fut L’Imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ ( notamment sa traduction par Pierre Corneille – il reste le livre le plus imprimé au monde après la Bible ! ), ouvrage édifiant destiné au jeune public et qui devait à l’origine être lu comme des psaumes.

Avec Jules Ferry et l’école laïque, les enfants des écoles françaises eurent un autre manuel ; Le tour de France par deux enfants, avec lequel vos arrières grands-parents ont appris à lire, tout en s’imprégnant d’une morale nationaliste bien ancrée dans son époque : 1877-1945 !

Aujourd’hui, nos classiques ont changé.

Mais L’Iliade et L’Odyssée résistent. Le plus étrange est que tout le monde en connaît l’auteur présumé, Homère, alors que pas une personne sur mille ne se souvient de l’auteur de L’Imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ ( sans doute Thomas a Kempis, texte écrit en latin vers 1400 ) ou celui du Tour de France par deux enfants ( G. Bruno, pseudonyme d’Augustine Fouillée ), avec 7 millions d’exemplaires vendus entre 1877 et 1914.

Depuis, en nettement moins de temps, Mme J.K. Rowling a fait beaucoup mieux !

CG

Lundi 05 septembre 2016

Le livre jeunesse progresse… et pourtant, la lecture baisse !

Les chiffres sont optimistes – mais trompeurs.

Après une brève stagnation après 2010, les ventes des livres jeunesse ont progressé de 1,4% en 2015, avec 80 millions d’exemplaires vendus ( 35% pour les romans, 21% les albums).

Le livre jeunesse représente 18% de l’édition française – et le chiffre d’affaires de la littérature jeunesse augmente ( + 5,4% en 2014 avec 11 100 nouveautés ! )

Donc tout va bien ?

Il faut nuancer : les sagas anglo-saxonnes écrasent le reste de la production romanesque avec, en tête : L’Epreuve ( Pocket Jeunesse ), Divergente ( Nathan ), Héros de l’Olympe ( Albin Michel ) et John Green ( Nos étoiles contraires, etc. ).

Comme le notent Dominique Korach, Soazig Le Bail, Isabelle Nières-Chevrel, Jean Perrot et Colombine Depaire dans leurs récents essais, « La moitié des romans destinés aux plus de 10 ans sont traduits de l’anglais (… et ) 8 des 10 meilleures ventes de fiction en 2015 sont liées… au cinéma ( si bien que ) la politique d’auteurs tend à céder le pas à une logique de coups marketing (…) De plus en plus de livres sont écrits par des pools d’auteurs, à la manière des scénarios. »

Traduisons : les meilleures ventes sont adaptées au cinéma… ce qui les dope un peu plus encore ! Et le livre étant devenu une marchandise comme les autres, il faut plaire pour provoquer l’achat. Donc livrer ce que les ( jeunes ) lecteurs semblent attendre. D’où la tendance, issue des U.S.A., à faire de la série jeunesse comme on fait du scénario : en convoquant plusieurs auteurs invités à viser le cœur de cible et à raboter tout ce qui dépasse pour ratisser large. Notons au passage ( mais c’est là une réflexion personnelle ) que les auteurs jeunesse français sont de plus en plus tentés par l’autocensure : livrer à l’éditeur ce qu’il attend ( ou plutôt ce que les commerciaux et représentants croient savoir que « ça va plaire » ), c'est-à-dire des textes faciles, rapides, avec de l’humour, un peu de fantastique et des sentiments, et pas de mots compliqués... je caricature ? Vraiment ?

Trompeurs, ces chiffres le sont notamment à cause de la part ( énorme ) faite à certaines séries pour enfants souvent relayées par l’image ( T’Choupi, Kirikou ou Dora l’exploratrice avec ses 49 références… ) Mais série ne rime pas toujours avec médiocrité, heureusement !

Toutefois, force est de constater que la diversité, l’originalité et les textes forts ou exigeants disparaissent peu à peu, éliminés pour cause de ventes trop faibles.

*

La vérité, c’est que la lutte entre le livre et les écrans est d’autant plus inégale que les médias ne valorisent que ce qui est déjà tendance.

Or, le papier et l’écrit n’ont plus la cote.

Certes, à l’école, les livres continuent de circuler : il faut bien ( de gré ou de force ! ) apprendre à lire ; et les parents responsables relaient les enseignants pour y veiller.

Mais au collège, lire ( surtout des classiques, comme le recommandent les instructions ) devient vite une corvée ; bibliothécaires et prof-documentalistes déplorent la désertification du lectorat après la 6ème. Quant aux ado-lecteurs qui résistent, ils lisent en priorité… Divergente, Nos étoiles contraires – ou « ce qu’il faut avoir lu pour ne pas passer pour un plouc ». Un comportement qui, notons-le, touche aussi le public adulte !

Si les chiffres de vente se maintiennent, c’est donc avec les nuances qui précèdent.

Depuis une quinzaine d’années, après le pic des années 80 et une fois achevé « l’effet Harry Potter », la lecture baisse ( surtout à partir de 12 ans ) au profit de l’usage des écrans : en France, 5 h quotidiennes en moyenne dont 2 réservées au smartphone !

Oui, je sais : on lit aussi sur écran ( mais quoi ? Et comment ? )

*

Les parents prennent rarement le risque d’offrir un livre à leur ado de 13 ans ; et si celui-ci a de l’argent de poche, il achètera rarement un livre ! Ajoutons ( même s’il n’est pas correct de le révéler ) qu’aujourd’hui, un livre acheté n’est pas toujours un livre lu ( il y a cinquante ans, un livre acheté était lu deux ou trois fois ! ), y compris quand cet achat est effectué pour une bibliothèque ou un CDI.

L’avenir ( commercial – mais y en a-t-il un autre ? ) du livre jeunesse semble passer… par l’image et les jeux – L’Ecole des loisirs l’a compris en lançant sa collection d’ « albums filmés » ( ! ) – et privilégier le public captif, celui de l’école primaire ( les 6-11 ans )

Quant au livre numérique, si ses ventes progressent ( en France, beaucoup plus lentement que prévu ! ), son pourcentage dans le secteur jeunesse reste dérisoire : 1,4% en 2014 !

Pessimiste, ce constat d’un vieux schnock ?

Peut-être.

Mais comme l’affirmait Robert Lamoureux : le canard est toujours vivant !

Eh oui : le livre et la lecture résistent – avec notamment l’appui des libraires indépendants, des bibliothécaires, des profs-documentalistes, des parents… et des enseignants qui, en dépit des instructions, continuent de faire vivre et lire des ouvrages jeunesse de qualité, qui réconcilient les jeunes avec la lecture, ce plaisir qui peut se transformer en passion.

CG

Lundi 27 juin 2016

No et moi, Delphine de Vigan, Le Live de Poche, édition illustrée

Lou ( dite Pépite ), lycéenne de 13 ans surdouée, timide et introvertie, s’apprête à faire devant sa classe de Seconde ( et devant M. Marin, son prof de Lettres sévère et sarcastique ) un exposé sur les SDF. Eh oui : elle a récemment fait la connaissance de Nolwenn ( dite No ), 18 ans, une jeune fille paumée qu’elle tente d’apprivoiser et d’interviewer. Pas si simple, car à la maison, la mère de Lou est dépressive depuis qu’elle a perdu son bébé, Thaïs, l’an dernier, par mort subite du nourrisson

La vie de Lou, à Paris, au 5ème étage de son immeuble, est solitaire, banale et très convenue, avec un père qui nie la réalité. En classe, Lou est brillante – et très attirée par le beau Lucas, provocateur et bourreau des cœurs de la classe.

Entre eux deux naît peu à peu une complicité étrange. Puis, après l’exposé ( brillant ) de Lou, No disparaît. Déçue et désemparée, Lou part à sa recherche, dans les centres d’accueil, bien décidée à la récupérer… et à imposer sa présence à la maison à ses parents…

Retrouvée, recueillie et mise en confiance, No finira par raconter son histoire : sa mère violée, son enfance anonyme et dévastée…

Peu à peu, dans ce récit intimiste que Lou relate à la première personne, le sort et le mutisme de l’héroïne s’éclairent – comme s’éclairent ceux de No, que sa mère n’a jamais prise dans ses bras, n’a jamais appelée par son prénom…

L’auteur de Réparer les vivants prend son lecteur à la gorge grâce à un monologue quasi ininterrompu – et son récit se lit d’une traite, comme une seule et même longue phrase débitée sur le ton de la confidence et avec un style qui « colle » étonnamment à son personnage de jeune fille surdouée précoce.

Aussi impuissante que sa narratrice, Delphine de Vigan se contente de nous livrer des émotions et des faits bruts, d’où se dégage une humanité profonde C’est là une ( belle ) histoire double ( car No est le double de Lou, ce qu’au fond elle aurait pu devenir ? ) d’où le lecteur conclut que rien n’est jamais gagné – ni peut-être perdu ni désespéré.

Un livre à mettre entre ( presque ) toutes les mains, qui fait vibrer et réfléchir.

Lu dans sa version de poche luxueuse, avec une belle couverture colorée à rabats, des illustrations ( peu utiles ) et un superbe papier blanc épais.

Lundi 20 juin 2016

Les pierres qui pleurent, Danielle Martinigol, Actu SF

Sur le chantier du château de Guédelon ( qui se construit réellement dans l’Yonne avec les techniques du Moyen Age ), Timothée ( dit Tim ), son jumeau Pierre-Eloi ( dit Pierrel ), leur amie Najoie, la jeune Tessa et son frère ( acrobate ) Wally découvrent dans la poterne un étrange « chat casqué » doué de la parole, et surtout un escalier qui débouche directement sur… le XIIIe siècle !

Effectuant plusieurs allers-retours d’une époque à l’autre, ils font la connaissance de la jeune et pauvre Paqueline dont le père, un tailleur de pierre occupé à bâtir Notre Dame de Paris, est accusé d’impiété et de sorcellerie pour avoir sculpté… une salamandre, animal diabolique ( il faudra attendre le règne de François 1er pour qu’il soit réhabilité ! ).

Par chance, le même animal est en train d’être sculpté à Guédelon par les tailleurs de pierre du XXIe siècle. D’autre part, Louis IX ( qu’on n’appelle pas encore Saint Louis ) va bientôt faire escale au château voisin de Saint Fargeau où Paqueline a été embauchée pour préparer la royale visite…

Nos jeunes héros pourront-ils rencontrer le roi – et surtout intervenir auprès de lui pour sauver le père de leur amie moyenâgeuse ?

Ce roman d’aventures temporelles réalise un triple exploit :

  • il met en scène, dans un décor réel, de jeunes héros contemporains entraînés dans un vrai petit « time opera » :

  • il nous fait partager le travail des « bâtisseurs », artisans contemporains bénévoles occupés de fait à reconstituer dans son jus, et avec les moyens d’époque, un château du XIIIe siècle.

  • il nous permet de côtoyer des personnages historiques en les faisant s’exprimer dans leur langue d’origine, un vieux Français mâtiné de latin, dans lequel religion et superstitions sont fréquemment mêlés.

Ultime clin d’œil de l’auteur : la rencontre des héros avec le futur poète Rutebeuf !

Ce récit, qui se lit d’une traite, est certes un roman d’aventures et de SF ( abordable dès 9 ou 10 ans ) mais aussi un ouvrage fort documenté sur l’outillage, l’architecture et le mode de vie de cette période riche et méconnue du Moyen-Age.

CG

Lu dans son unique version ( de poche ), un ouvrage de 150 pages où domine, sur la couverture, la couleur orange… celle de la terre de cette région de Bourgogne !

Lundi 13 juin 2016

Personne n'y échappera, Romain Sardou, Xo éditions

Dans le New Hampshire sont découverts, soigneusement empilés au pied d’un chantier d’autoroute, 24 cadavres d’hommes et de femmes inconnus récemment abattus d’une balle dans le cœur. Aucune autre violence, aucun signe de résistance de leur part.

Suicide collectif ? Exécution des membres d’une secte ?

Impressionné et intrigué, le colonel Stu Sheridan aimerait bien enquêter… mais voilà : le FBI s’empare aussitôt de l’affaire et livre des consignes de discrétion absolue.

Peu après, l’adjoint de Sheridan, le lieutenant Garcia, découvre non loin de là des locaux désaffectés dans lesquels les victimes ont sans aucun doute été séquestrées – et même torturées – une façon de poursuivre discrètement l’enquête en laissant le FBI de côté puisque seule la police sait que ces deux découvertes sont liées...

Parallèlement ( et à deux pas des lieux de ce drame ), le jeune universitaire Frank Franklin, auteur d’un brillant essai sur l’écriture romanesque ( mais écrivain raté – il rêve d’écrire un roman mais ne sait par quel bout le commencer ), se rend au Durrisdeer College pour y assurer des cours de « creative writing » à un groupe de futurs grands élèves très demandeurs, à peine moins âgés que lui, des jeunes gens très farceurs...

Mais voilà : le Durrisdeer College est isolé dans un domaine immense, hostile, presque gothique – et l’accueil assez étrange, sans doute justifié par la personnalité excentrique du riche fondateur décédé de cette vieille institution : Ian E. Iacobs.

Heureusement, la jeune et jolie Mary Emerson, la fille du Directeur, devient rapidement ( et discrètement ) la maîtresse de Frank.

De son côté, Stu Sheridan découvre ( enfin ! ) un indice, un lien qui semble relier les 24 ( en réalité 25 ) victimes : toutes ont lu, possédé ou emprunté l’un des nombreux ouvrages d’un mystérieux ( et très provocateur ) auteur contemporain : Ben O. Boz.

En effet, dans chacun de ses ouvrages est décrit par le menu un meurtre qui rappelle ( et préfigure ! ) ceux dont l’actualité se fait l’écho. Faute de pouvoir dénicher Ben O. Boz, Stu Sheridan décide de faire appel à un spécialiste du roman, un jeune universitaire ( Franck Franklin, évidemment ) qui explique précisément comment et pourquoi un écrivain utilise la réalité pour nourrir ses fictions ( à moins… que ce ne soit l’inverse ).

La principale qualité de ce polar ( qui se révèle un vrai policier, même si le principal suspect est vite identifié ) est qu’il se lit facilement – c’est ce qu’on surnomme un page turner. Nul doute que le jeune ( 32 ans ) Romain Sardou maîtrise son sujet et sait entraîner son lecteur. Il souffle tour à tour le chaud et le froid – comme le font avec Franck Franklin les élèves rassemblés en un club rigide, inquiétant et macabre.

A chaque meurtre, l’assassin tue ses victimes d’une façon horrible et originale afin de rédiger son récit de la façon la plus réaliste possible – l’écriture est donc une façon ( littéraire ) de signer officiellement ses crimes. Un procédé dont l’humour n’est pas exclu puisque le manuscrit sur lequel travaille Ben O. Boz s’appelle très officiellement… le Cercle des suicidés !

Deux petits bémols : ce roman ( français ) baigne dans une ambiance et des paysages typiquement américains, que l’auteur connaît bien : noms, rues, chansons, références… pas une page sans qu’il en soit fait mention, d’une façon si précise que le lecteur peut se demander si Romain Sardou n’a pas un peu de Ben O. Boz en lui… A cet égard, on comprend assez mal comment deux personnages « en viennent vite à se tutoyer » puisque de toute évidence, ils communiquent en anglais ! Le dernier ( petit ) reproche concerne la fin du récit, qui semble quelque peu forcée et conduite artificiellement afin que le retournement final cadre jusqu’au bout avec le plan diabolique du meneur de jeu.

Lu dans sa version grand format, très classique, sobre – un vrai livre à la typographie large et aérée.

Lundi 06 juin 2016

La Révolte de Sarah, Jennifer Dalrymple, Bayard ( D-Lire)

1887, Amérique du nord...

Le père de Sarah, Jason Plumbee, descendant de migrants anglais, quitte son Maine d’adoption pour devenir trappeur. Sauvé par des Chakopee ( un clan sioux ), il se fait un ami de Sam-Œil-qui-écoute et épouse l’une de ses soeurs, Trois Oiseaux.

Sarah naît en 1890 – et une scène la marque à jamais : comme une louve affamée s’en prenait aux poules et que son père s’apprêtait à la tuer, sa mère s’y est opposée. Elle a même tué une vieille poule pour la donner à la louve, en remerciement de sa visite !

Une scène initiatique essentielle...

Alors que Sarah a 9 ans, elle perd ses parents lors d’un naufrage du bateau à aubes qui les emmène à Minneapolis. Orpheline, elle n’est pas recueillie, comme elle l’espérait, par son oncle Sam d’origine indienne, mais par sa tante Mary-Jane, « celle qui n’embrasse pas ».

En effet, cette dame comme il faut exige que Sarah soit bien élevée, propre, polie – et se plie aux exigences de la civilisation – à l’image de la jolie poupée de porcelaine dont elle lui a fait cadeau ; mais Sarah lui préfère en secret la vieille poupée de chiffon que lui a confectionnée sa mère... Dépitée et effrayée par l’impossibilité de dresser Sarah, elle se résigne à confier la petite fille... à Sam-œil-qui-écoute, où elle va enfin s’épanouir dans la nature.

Or, le deuil des parents de Sarah n’a pas été fait : ils ont été enterrés dans la fosse commune. Un oubli que Sam veut réparer, au cours d’une cérémonie funéraire traditionnelle à laquelle, de façon inopinée et émouvante, la tante Mary-Jane finira par venir y prendre part.

Comment et pourquoi tant de lignes sont nécessaires pour résumer une histoire aussi courte ?

C’est simple : elle est d’une densité étonnante et d’une force peu commune. Des auteurs moins scrupuleux en auraient fait un roman de plusieurs centaines de pages !

Ce beau, ce superbe récit universel a été publié en janvier 2011, dans la revue D-Lire ( N° 145 ). Bayard a ainsi eu la chance de publier ce vrai bijou, certes accessible dès le Cours Moyen, mais qui est de taille à bouleverser bien des ados... et les adultes !

Rarement le talent ( connu et reconnu ) de Jennifer Dalrymple s’est déployé avec tant d’efficacité. L’ouverture, avec l’incident de la louve affamée, cache une métaphore qui poursuivra Sarah tout au long de son enfance, déchirée entre la nécessité de se plier à une civilisation aux lois souvent absurdes, et les traditions de ses origines indiennes, auxquelles finira par se plier la Tante Mary-Jane.

Je sais aussi pourquoi ce récit me touche : il est caractéristique de son auteur, dont l’ascendance est plurielle, comme elle s’en explique dans la courte biographie qui suit son histoire. La révolte de Sarah pourrait être celle d’une de ses ancêtres...

Aussi stupéfiant que cela paraisse, ce texte hors du commun n’a pas été réédité.

Quel éditeur aura la chance d’en avoir la bonne idée, afin que les lecteurs qui l’ont raté puissent enfin y avoir accès ?

CG

Lundi 30 mai 2016

SF jeunesse (2) : Quel lectorat ? quel « format » littéraire ? Quels questionnements la SF propose-t-elle ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs ( Joëlle Wintrebert, Pierre Bordage, Danielle Martinigol et moi ) pour leur poser cinq questions. Voici mes réponses aux trois dernières

Ce choix ( cf « écrire de la SF pour la jeunesse » ) vous a -t-il apporté des satisfactions spécifiques ? Quels sont vos rapports avec ce type de lecteurs ?

Oui ! Les contacts ( salons, courrier, mails, rencontres en milieu scolaire ) sont fréquents et le plus souvent cordiaux, sincères, gratifiants.

Le dialogue avec les jeunes lecteurs offre sans aucun doute des satisfactions que ne procure pas un contact ( plus rare et plus formel ) a vec le public adulte. Certes, les échanges sont souvent éphémères, mais ils se multiplient.

Dommage, toutefois, que la question ne porte pas sur les difficultés qu’on les auteurs… avec les éditeurs jeunesse. Leurs exigences, les ajustements que certains demandent pour que le récit soit conforme à l’attente supposée des lecteurs… tout cela mériterait un long développement !

Pourquoi, d’après-vous, la SF se prête-t-elle bien au format de la littérature jeunesse ? Peut-on d’ailleurs évoquer un « format » littéraire à son propos ?

Oui, le « genre SF » touche le jeune public – cette conviction, j’essayais déjà de la faire partager dans mon premier essai, Jeunesse et science-fiction, en 1971 ! Le jeu avec le « Si majuscule » de la SF est ludique, intrigant, c’est un vrai tremplin pour l’imaginaire et un défi pour l’esprit de déduction.

Car une fois l’hypothèse de départ posée, la SF propose « logique et rigueur dans l’enchaînement des faits ».

Ses univers doivent être sinon vraisemblables, du moins cohérents - ce qui n’est pas le cas des deux autres genres de la littérature de l’imaginaire : le merveilleux et le fantastique.

La SF se projette souvent dans l’avenir ; et les jeunes, de gré ou de force, sont concernés !; elle propose aussi :

  • une réflexion sur la science, les nouvelles technologies et

  • une interrogation permanente sur le rôle ( et les responsabilités ) de l’homme face aux machines qu’il crée, aux lois qu’il change, aux êtres qu’il rencontre, aux univers qu’il visite.

L’exploration des autres lieux, des autres temps, des autres êtres, des autres sociétés est l’un des nouveaux ( et fascinants ) terrains d’aventure pour les jeunes lecteurs.

Même si le principe de la SF ( hypothèse en décalage avec la réalité… mais récit réaliste ! ) est séduisant, cela ne fait pas d’elle un genre littéraire privilégié. Aucun genre n’est meilleur qu’un autre : le conte, la poésie, le théâtre… ces genres semblent nobles, ils ont la cote. Mais il y a des contes médiocres, de la mauvaise poésie et du théâtre bas de gamme...

La SF n’y échappe pas : on y trouve des récits banals, peu originaux – mais aussi des perles, des textes magnifiques, des modèles du genre. L’écarter a priori est une erreur commune à beaucoup de lecteurs – souvent adultes et lettrés !

Qu’apporte la singularité de la SF aux jeunes lecteurs ? Une dimension morale ? Philosophique ? Une manière de réfléchir aux choix que les plus jeunes devront faire pour le futur en termes d’écologie par exemple ?

Mais oui ! La réponse est dans la question.

Encore faut-il que l’ouvrage traite ces sujets de façon honnête, précise… et passionnante. Gérard Klein affirme que l’important, dans un roman de SF, c’est son hypothèse philosophique.

Hélas ! Davantage que les pistes offertes par les utopies, la SF privilégie presque toujours les impasses : les dystopies évoquent les voies qu’il faut éviter, les catastrophes qui attendent l’humanité si elle persiste dans des choix désastreux...

Mais l’important, ce ne sont pas les réponses que la SF pourrait apporter mais les questions qu’elle livre en pâture aux lecteurs.

Souvent, je conclus mes conférences sur la SF par le poème de Peter Handke qui sert de leit motiv au film de Wim Wenders Les ailes du désir :

Als das Kind Kind war, war es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich, und warum nicht Du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Quand l’enfant était un enfant, c’est l’époque où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi ; et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici, et pourquoi pas là-bas ?

Wann begann die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?

Quand le Temps a-t-il commence et où finit l’Espace ?

Et si la vie ici sous le soleil n’était qu’un rêve ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt ?

Et si tout ce que je vois, j’entends, tout ce que je respire

N’était que le reflet d’un monde me cachant le monde réel ?

Ces grandes questions, l’humanité se les pose depuis la nuit des temps ; la dernière n’est rien d’autre que le fameux mythe de la caverne…

Ces questions concernent notre identité, notre destin, le Temps, l’Espace – et la perception de la réalité. Autant de thèmes qui obsèdent les scientifiques, les philosophes… et les enfants.

Des questions fondamentales que les adultes, souvent, ne se posent plus.

On trouvera les réponses de mes trois autres camarades dans le N° de mars de la NRP !

Lundi 23 mai 2016

SF jeunesse (1) : quel public ? quel type d’écriture ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs pour leur poser cinq questions.

Voici mes réponses aux deux premières


Pourquoi, en tant qu’écrivain de science-fiction (entre autres), avez-vous choisi d’écrire pour un jeune public ?

C’est un hasard, pas un choix.

J’ai écrit dès mon plus jeune âge, et dans les domaines les plus divers.

A vingt-deux ans, jeune prof, je n’imaginais pas être publié. Je venais de découvrir le nouveau roman et le genre policier ; à temps perdu, j’écrivais un récit sans ponctuation, inspiré des ouvrages de Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Michel Butor. J’ai aussi bouclé ( sur un cahier, je n’avais pas encore de machine à écrire ) un roman policier que mes amis ont décidé d’adapter en film. Le tournage fut rapide, avec vingt-deux volontaires, tous amateurs. Je n’avais aucun rôle : j’étais le scénariste et le metteur en scène.

C’est l’année suivante, à la suite du chagrin de mon épouse qui venait d’achever, en pleurs, La nuit des temps, que j’ai décidé d’écrire spécialement pour elle « un roman de SF qui se terminerait bien ».

Elle venait justement de m’offrir une machine à écrire. Ce galop d’essai m’a permis d’apprendre à taper. 700 pages plus tard, j’avais rédigé un gros récit d’aventures – certes de la SF, de la spéléologie-science-fiction - même pas du space opera puisque J’abandonnais mes héros quand ils quittaient la Terre. ..

Soyons honnête si j’ai choisi, cette année-là ( en 1968 ) d’écrire de la SF, Barjavel et les mission Apollo y étaient pour beaucoup. Depuis l’adolescence et le lancement du premier Spoutnik ( le 4/10/57 ), j’étais passionné par l’astronomie et je suivais les progrès de la conquête spatiale.

Ecrit au fil de la plume, ce récit avait un seul destinataire : ma femme. Elle m’a encouragé envoyer mon manuscrit – sans même que je l’aie relu ! - à un éditeur ( Hachette ) qui l’a refusé tout en me conseillant de l’adresser à Tatiana Rageot. Cette éditrice de 70 ans l’a publié après que je l’ai raccourci, remanié – et amélioré ! Voilà comment, à ma grande surprise, je suis devenu ( à l’époque ) un « écrivain de SF pour les garçons de 14/15 ans ».

Tatiana Rageot m’a demandé d’autres romans pour sa collection ( Jeunesse Poche Anticipation ). Le troisième, destiné au même public, a décroché en 1973 le prix de l’ORTF. D’autres éditeurs ( GP Rouge & Or, Magnard, La farandole, Robert Laffont ) m’ont alors demandé des récits… de SF pour jeunes adultes.

J’ajoute qu’à l’époque, j’étais prof de Lettres dans un collège, avec face à moi, 18 heures par semaine, un public de l’âge de mes lecteurs.

Ecrire à leur intention me paraissait évident, facile et naturel ; mon succès inattendu a fait le reste. Rejoindre Jules Verne, Robert Louis Stevenson, Jack London, Saint Exupéry et George Sand ( dont les récits avaient bercé mon enfance et mon adolescence ) ne me semblait pas du tout indigne !

Très vite et à mon grand étonnement, j’ai compris ( et vécu ) l’ostracisme dont la « littérature jeunesse » était l’objet. Au lieu de m’en écarter, j’ai choisi de faire face. Et d’essayer de lui livrer le meilleur.

Existe-t-il une manière d’écrire différemment pour les jeunes et pour les adultes ?

J’ai consacré à ce problème quelques centaines de pages dans mon essai « Je suis un auteur jeunesse ».

Je poserais la question autrement. Ou j’y répondrais en biaisant : à mes yeux, il existe des récits tout à fait accessibles aux jeunes ; et d‘autres qui les rebutent ou dans lesquels ils sont incapables d’entrer. Eh oui : la question posée sous-entend qu’un auteur peut, à volonté, changer sa manière d’écrire. La plupart du temps, un écrivain n’est pas maître de sa façon de faire. Une façon qui peut être simple, directe, efficace – ou au contraire élaborée, savante, nécessitant d’emblée la maîtrise d’un vocabulaire étendu.

Rares sont ceux qui sont capables de toucher deux publics différents et d’avoir deux casquettes, même si ( dans le domaine qui nous intéresse ) Pierre Bordage, Fabrice Colin ou Jean-Pierre Andrevon ( j’en passe ! ) s’y sont essayés avec succès. Quand je gérais Folio-Junior SF, je puisais fréquemment chez Bradbury, Gérard Klein, Robert Silverberg ( et même Philip K. Dick ou Richard Matheson ! ), et je publiais des nouvelles ou des romans qui, au départ, n’étaient pas destinés au jeune public. Destiné à l’origine aux adultes, Niourk ( de Stefan Wul ) n’a connu un vrai et durable succès qu’en Folio-Junior SF.

Disons, pour simplifier, que le jeune public est plus sensible au suspense ; il faut ( sans généraliser, mais la place manque pour nuancer ! ) que le récit avance, qu’il y ait une dynamique, un élan. Les exigences d’un récit destiné à un lectorat exigeant ( je ne dirais pas « adulte » ! ) sont différentes.

Cependant, les meilleurs récits pour la jeunesse doivent pouvoir être lus avec intérêt et bonheur par les adultes. Michel Tournier, mais c’est peut-être une coquetterie, a longtemps affirmé que son Vendredi ou la vie sauvage était meilleur que ( il le jugeait être…  la quintessence de ) son original, Vendredi ou les limbes du Pacifique.

Autre aspect de la question : non plus « la manière d’écrire » mais le thème du récit. La plupart des « ouvrages jeunesse » parlent du monde contemporain et des passions des jeunes : le cinéma, la musique, l’informatique, les nouvelles technologies … Pour que le ( jeune ) lecteur trouve un écho, il faut qu’il puisse se reconnaître dans ( ou être attiré par ) un décor contemporain, des personnages auxquels il peut s’identifier. L’ouvrage ( dans le domaine jeunesse comme ailleurs ! ) doit souvent être conforme à ce que Jauss appelait l’horizon d’attente du lecteur.

La suite… la semaine prochaine !

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