Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 27 juin 2016

No et moi, Delphine de Vigan, Le Live de Poche, édition illustrée

Lou ( dite Pépite ), lycéenne de 13 ans surdouée, timide et introvertie, s’apprête à faire devant sa classe de Seconde ( et devant M. Marin, son prof de Lettres sévère et sarcastique ) un exposé sur les SDF. Eh oui : elle a récemment fait la connaissance de Nolwenn ( dite No ), 18 ans, une jeune fille paumée qu’elle tente d’apprivoiser et d’interviewer. Pas si simple, car à la maison, la mère de Lou est dépressive depuis qu’elle a perdu son bébé, Thaïs, l’an dernier, par mort subite du nourrisson

La vie de Lou, à Paris, au 5ème étage de son immeuble, est solitaire, banale et très convenue, avec un père qui nie la réalité. En classe, Lou est brillante – et très attirée par le beau Lucas, provocateur et bourreau des cœurs de la classe.

Entre eux deux naît peu à peu une complicité étrange. Puis, après l’exposé ( brillant ) de Lou, No disparaît. Déçue et désemparée, Lou part à sa recherche, dans les centres d’accueil, bien décidée à la récupérer… et à imposer sa présence à la maison à ses parents…

Retrouvée, recueillie et mise en confiance, No finira par raconter son histoire : sa mère violée, son enfance anonyme et dévastée…

Peu à peu, dans ce récit intimiste que Lou relate à la première personne, le sort et le mutisme de l’héroïne s’éclairent – comme s’éclairent ceux de No, que sa mère n’a jamais prise dans ses bras, n’a jamais appelée par son prénom…

L’auteur de Réparer les vivants prend son lecteur à la gorge grâce à un monologue quasi ininterrompu – et son récit se lit d’une traite, comme une seule et même longue phrase débitée sur le ton de la confidence et avec un style qui « colle » étonnamment à son personnage de jeune fille surdouée précoce.

Aussi impuissante que sa narratrice, Delphine de Vigan se contente de nous livrer des émotions et des faits bruts, d’où se dégage une humanité profonde C’est là une ( belle ) histoire double ( car No est le double de Lou, ce qu’au fond elle aurait pu devenir ? ) d’où le lecteur conclut que rien n’est jamais gagné – ni peut-être perdu ni désespéré.

Un livre à mettre entre ( presque ) toutes les mains, qui fait vibrer et réfléchir.

Lu dans sa version de poche luxueuse, avec une belle couverture colorée à rabats, des illustrations ( peu utiles ) et un superbe papier blanc épais.

Lundi 20 juin 2016

Les pierres qui pleurent, Danielle Martinigol, Actu SF

Sur le chantier du château de Guédelon ( qui se construit réellement dans l’Yonne avec les techniques du Moyen Age ), Timothée ( dit Tim ), son jumeau Pierre-Eloi ( dit Pierrel ), leur amie Najoie, la jeune Tessa et son frère ( acrobate ) Wally découvrent dans la poterne un étrange « chat casqué » doué de la parole, et surtout un escalier qui débouche directement sur… le XIIIe siècle !

Effectuant plusieurs allers-retours d’une époque à l’autre, ils font la connaissance de la jeune et pauvre Paqueline dont le père, un tailleur de pierre occupé à bâtir Notre Dame de Paris, est accusé d’impiété et de sorcellerie pour avoir sculpté… une salamandre, animal diabolique ( il faudra attendre le règne de François 1er pour qu’il soit réhabilité ! ).

Par chance, le même animal est en train d’être sculpté à Guédelon par les tailleurs de pierre du XXIe siècle. D’autre part, Louis IX ( qu’on n’appelle pas encore Saint Louis ) va bientôt faire escale au château voisin de Saint Fargeau où Paqueline a été embauchée pour préparer la royale visite…

Nos jeunes héros pourront-ils rencontrer le roi – et surtout intervenir auprès de lui pour sauver le père de leur amie moyenâgeuse ?

Ce roman d’aventures temporelles réalise un triple exploit :

  • il met en scène, dans un décor réel, de jeunes héros contemporains entraînés dans un vrai petit « time opera » :

  • il nous fait partager le travail des « bâtisseurs », artisans contemporains bénévoles occupés de fait à reconstituer dans son jus, et avec les moyens d’époque, un château du XIIIe siècle.

  • il nous permet de côtoyer des personnages historiques en les faisant s’exprimer dans leur langue d’origine, un vieux Français mâtiné de latin, dans lequel religion et superstitions sont fréquemment mêlés.

Ultime clin d’œil de l’auteur : la rencontre des héros avec le futur poète Rutebeuf !

Ce récit, qui se lit d’une traite, est certes un roman d’aventures et de SF ( abordable dès 9 ou 10 ans ) mais aussi un ouvrage fort documenté sur l’outillage, l’architecture et le mode de vie de cette période riche et méconnue du Moyen-Age.

CG

Lu dans son unique version ( de poche ), un ouvrage de 150 pages où domine, sur la couverture, la couleur orange… celle de la terre de cette région de Bourgogne !

Lundi 13 juin 2016

Personne n'y échappera, Romain Sardou, Xo éditions

Dans le New Hampshire sont découverts, soigneusement empilés au pied d’un chantier d’autoroute, 24 cadavres d’hommes et de femmes inconnus récemment abattus d’une balle dans le cœur. Aucune autre violence, aucun signe de résistance de leur part.

Suicide collectif ? Exécution des membres d’une secte ?

Impressionné et intrigué, le colonel Stu Sheridan aimerait bien enquêter… mais voilà : le FBI s’empare aussitôt de l’affaire et livre des consignes de discrétion absolue.

Peu après, l’adjoint de Sheridan, le lieutenant Garcia, découvre non loin de là des locaux désaffectés dans lesquels les victimes ont sans aucun doute été séquestrées – et même torturées – une façon de poursuivre discrètement l’enquête en laissant le FBI de côté puisque seule la police sait que ces deux découvertes sont liées...

Parallèlement ( et à deux pas des lieux de ce drame ), le jeune universitaire Frank Franklin, auteur d’un brillant essai sur l’écriture romanesque ( mais écrivain raté – il rêve d’écrire un roman mais ne sait par quel bout le commencer ), se rend au Durrisdeer College pour y assurer des cours de « creative writing » à un groupe de futurs grands élèves très demandeurs, à peine moins âgés que lui, des jeunes gens très farceurs...

Mais voilà : le Durrisdeer College est isolé dans un domaine immense, hostile, presque gothique – et l’accueil assez étrange, sans doute justifié par la personnalité excentrique du riche fondateur décédé de cette vieille institution : Ian E. Iacobs.

Heureusement, la jeune et jolie Mary Emerson, la fille du Directeur, devient rapidement ( et discrètement ) la maîtresse de Frank.

De son côté, Stu Sheridan découvre ( enfin ! ) un indice, un lien qui semble relier les 24 ( en réalité 25 ) victimes : toutes ont lu, possédé ou emprunté l’un des nombreux ouvrages d’un mystérieux ( et très provocateur ) auteur contemporain : Ben O. Boz.

En effet, dans chacun de ses ouvrages est décrit par le menu un meurtre qui rappelle ( et préfigure ! ) ceux dont l’actualité se fait l’écho. Faute de pouvoir dénicher Ben O. Boz, Stu Sheridan décide de faire appel à un spécialiste du roman, un jeune universitaire ( Franck Franklin, évidemment ) qui explique précisément comment et pourquoi un écrivain utilise la réalité pour nourrir ses fictions ( à moins… que ce ne soit l’inverse ).

La principale qualité de ce polar ( qui se révèle un vrai policier, même si le principal suspect est vite identifié ) est qu’il se lit facilement – c’est ce qu’on surnomme un page turner. Nul doute que le jeune ( 32 ans ) Romain Sardou maîtrise son sujet et sait entraîner son lecteur. Il souffle tour à tour le chaud et le froid – comme le font avec Franck Franklin les élèves rassemblés en un club rigide, inquiétant et macabre.

A chaque meurtre, l’assassin tue ses victimes d’une façon horrible et originale afin de rédiger son récit de la façon la plus réaliste possible – l’écriture est donc une façon ( littéraire ) de signer officiellement ses crimes. Un procédé dont l’humour n’est pas exclu puisque le manuscrit sur lequel travaille Ben O. Boz s’appelle très officiellement… le Cercle des suicidés !

Deux petits bémols : ce roman ( français ) baigne dans une ambiance et des paysages typiquement américains, que l’auteur connaît bien : noms, rues, chansons, références… pas une page sans qu’il en soit fait mention, d’une façon si précise que le lecteur peut se demander si Romain Sardou n’a pas un peu de Ben O. Boz en lui… A cet égard, on comprend assez mal comment deux personnages « en viennent vite à se tutoyer » puisque de toute évidence, ils communiquent en anglais ! Le dernier ( petit ) reproche concerne la fin du récit, qui semble quelque peu forcée et conduite artificiellement afin que le retournement final cadre jusqu’au bout avec le plan diabolique du meneur de jeu.

Lu dans sa version grand format, très classique, sobre – un vrai livre à la typographie large et aérée.

Lundi 06 juin 2016

La Révolte de Sarah, Jennifer Dalrymple, Bayard ( D-Lire)

1887, Amérique du nord...

Le père de Sarah, Jason Plumbee, descendant de migrants anglais, quitte son Maine d’adoption pour devenir trappeur. Sauvé par des Chakopee ( un clan sioux ), il se fait un ami de Sam-Œil-qui-écoute et épouse l’une de ses soeurs, Trois Oiseaux.

Sarah naît en 1890 – et une scène la marque à jamais : comme une louve affamée s’en prenait aux poules et que son père s’apprêtait à la tuer, sa mère s’y est opposée. Elle a même tué une vieille poule pour la donner à la louve, en remerciement de sa visite !

Une scène initiatique essentielle...

Alors que Sarah a 9 ans, elle perd ses parents lors d’un naufrage du bateau à aubes qui les emmène à Minneapolis. Orpheline, elle n’est pas recueillie, comme elle l’espérait, par son oncle Sam d’origine indienne, mais par sa tante Mary-Jane, « celle qui n’embrasse pas ».

En effet, cette dame comme il faut exige que Sarah soit bien élevée, propre, polie – et se plie aux exigences de la civilisation – à l’image de la jolie poupée de porcelaine dont elle lui a fait cadeau ; mais Sarah lui préfère en secret la vieille poupée de chiffon que lui a confectionnée sa mère... Dépitée et effrayée par l’impossibilité de dresser Sarah, elle se résigne à confier la petite fille... à Sam-œil-qui-écoute, où elle va enfin s’épanouir dans la nature.

Or, le deuil des parents de Sarah n’a pas été fait : ils ont été enterrés dans la fosse commune. Un oubli que Sam veut réparer, au cours d’une cérémonie funéraire traditionnelle à laquelle, de façon inopinée et émouvante, la tante Mary-Jane finira par venir y prendre part.

Comment et pourquoi tant de lignes sont nécessaires pour résumer une histoire aussi courte ?

C’est simple : elle est d’une densité étonnante et d’une force peu commune. Des auteurs moins scrupuleux en auraient fait un roman de plusieurs centaines de pages !

Ce beau, ce superbe récit universel a été publié en janvier 2011, dans la revue D-Lire ( N° 145 ). Bayard a ainsi eu la chance de publier ce vrai bijou, certes accessible dès le Cours Moyen, mais qui est de taille à bouleverser bien des ados... et les adultes !

Rarement le talent ( connu et reconnu ) de Jennifer Dalrymple s’est déployé avec tant d’efficacité. L’ouverture, avec l’incident de la louve affamée, cache une métaphore qui poursuivra Sarah tout au long de son enfance, déchirée entre la nécessité de se plier à une civilisation aux lois souvent absurdes, et les traditions de ses origines indiennes, auxquelles finira par se plier la Tante Mary-Jane.

Je sais aussi pourquoi ce récit me touche : il est caractéristique de son auteur, dont l’ascendance est plurielle, comme elle s’en explique dans la courte biographie qui suit son histoire. La révolte de Sarah pourrait être celle d’une de ses ancêtres...

Aussi stupéfiant que cela paraisse, ce texte hors du commun n’a pas été réédité.

Quel éditeur aura la chance d’en avoir la bonne idée, afin que les lecteurs qui l’ont raté puissent enfin y avoir accès ?

CG

Lundi 30 mai 2016

SF jeunesse (2) : Quel lectorat ? quel « format » littéraire ? Quels questionnements la SF propose-t-elle ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs ( Joëlle Wintrebert, Pierre Bordage, Danielle Martinigol et moi ) pour leur poser cinq questions. Voici mes réponses aux trois dernières

Ce choix ( cf « écrire de la SF pour la jeunesse » ) vous a -t-il apporté des satisfactions spécifiques ? Quels sont vos rapports avec ce type de lecteurs ?

Oui ! Les contacts ( salons, courrier, mails, rencontres en milieu scolaire ) sont fréquents et le plus souvent cordiaux, sincères, gratifiants.

Le dialogue avec les jeunes lecteurs offre sans aucun doute des satisfactions que ne procure pas un contact ( plus rare et plus formel ) a vec le public adulte. Certes, les échanges sont souvent éphémères, mais ils se multiplient.

Dommage, toutefois, que la question ne porte pas sur les difficultés qu’on les auteurs… avec les éditeurs jeunesse. Leurs exigences, les ajustements que certains demandent pour que le récit soit conforme à l’attente supposée des lecteurs… tout cela mériterait un long développement !

Pourquoi, d’après-vous, la SF se prête-t-elle bien au format de la littérature jeunesse ? Peut-on d’ailleurs évoquer un « format » littéraire à son propos ?

Oui, le « genre SF » touche le jeune public – cette conviction, j’essayais déjà de la faire partager dans mon premier essai, Jeunesse et science-fiction, en 1971 ! Le jeu avec le « Si majuscule » de la SF est ludique, intrigant, c’est un vrai tremplin pour l’imaginaire et un défi pour l’esprit de déduction.

Car une fois l’hypothèse de départ posée, la SF propose « logique et rigueur dans l’enchaînement des faits ».

Ses univers doivent être sinon vraisemblables, du moins cohérents - ce qui n’est pas le cas des deux autres genres de la littérature de l’imaginaire : le merveilleux et le fantastique.

La SF se projette souvent dans l’avenir ; et les jeunes, de gré ou de force, sont concernés !; elle propose aussi :

  • une réflexion sur la science, les nouvelles technologies et

  • une interrogation permanente sur le rôle ( et les responsabilités ) de l’homme face aux machines qu’il crée, aux lois qu’il change, aux êtres qu’il rencontre, aux univers qu’il visite.

L’exploration des autres lieux, des autres temps, des autres êtres, des autres sociétés est l’un des nouveaux ( et fascinants ) terrains d’aventure pour les jeunes lecteurs.

Même si le principe de la SF ( hypothèse en décalage avec la réalité… mais récit réaliste ! ) est séduisant, cela ne fait pas d’elle un genre littéraire privilégié. Aucun genre n’est meilleur qu’un autre : le conte, la poésie, le théâtre… ces genres semblent nobles, ils ont la cote. Mais il y a des contes médiocres, de la mauvaise poésie et du théâtre bas de gamme...

La SF n’y échappe pas : on y trouve des récits banals, peu originaux – mais aussi des perles, des textes magnifiques, des modèles du genre. L’écarter a priori est une erreur commune à beaucoup de lecteurs – souvent adultes et lettrés !

Qu’apporte la singularité de la SF aux jeunes lecteurs ? Une dimension morale ? Philosophique ? Une manière de réfléchir aux choix que les plus jeunes devront faire pour le futur en termes d’écologie par exemple ?

Mais oui ! La réponse est dans la question.

Encore faut-il que l’ouvrage traite ces sujets de façon honnête, précise… et passionnante. Gérard Klein affirme que l’important, dans un roman de SF, c’est son hypothèse philosophique.

Hélas ! Davantage que les pistes offertes par les utopies, la SF privilégie presque toujours les impasses : les dystopies évoquent les voies qu’il faut éviter, les catastrophes qui attendent l’humanité si elle persiste dans des choix désastreux...

Mais l’important, ce ne sont pas les réponses que la SF pourrait apporter mais les questions qu’elle livre en pâture aux lecteurs.

Souvent, je conclus mes conférences sur la SF par le poème de Peter Handke qui sert de leit motiv au film de Wim Wenders Les ailes du désir :

Als das Kind Kind war, war es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich, und warum nicht Du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Quand l’enfant était un enfant, c’est l’époque où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi ; et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici, et pourquoi pas là-bas ?

Wann begann die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?

Quand le Temps a-t-il commence et où finit l’Espace ?

Et si la vie ici sous le soleil n’était qu’un rêve ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt ?

Et si tout ce que je vois, j’entends, tout ce que je respire

N’était que le reflet d’un monde me cachant le monde réel ?

Ces grandes questions, l’humanité se les pose depuis la nuit des temps ; la dernière n’est rien d’autre que le fameux mythe de la caverne…

Ces questions concernent notre identité, notre destin, le Temps, l’Espace – et la perception de la réalité. Autant de thèmes qui obsèdent les scientifiques, les philosophes… et les enfants.

Des questions fondamentales que les adultes, souvent, ne se posent plus.

On trouvera les réponses de mes trois autres camarades dans le N° de mars de la NRP !

Lundi 23 mai 2016

SF jeunesse (1) : quel public ? quel type d’écriture ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs pour leur poser cinq questions.

Voici mes réponses aux deux premières


Pourquoi, en tant qu’écrivain de science-fiction (entre autres), avez-vous choisi d’écrire pour un jeune public ?

C’est un hasard, pas un choix.

J’ai écrit dès mon plus jeune âge, et dans les domaines les plus divers.

A vingt-deux ans, jeune prof, je n’imaginais pas être publié. Je venais de découvrir le nouveau roman et le genre policier ; à temps perdu, j’écrivais un récit sans ponctuation, inspiré des ouvrages de Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Michel Butor. J’ai aussi bouclé ( sur un cahier, je n’avais pas encore de machine à écrire ) un roman policier que mes amis ont décidé d’adapter en film. Le tournage fut rapide, avec vingt-deux volontaires, tous amateurs. Je n’avais aucun rôle : j’étais le scénariste et le metteur en scène.

C’est l’année suivante, à la suite du chagrin de mon épouse qui venait d’achever, en pleurs, La nuit des temps, que j’ai décidé d’écrire spécialement pour elle « un roman de SF qui se terminerait bien ».

Elle venait justement de m’offrir une machine à écrire. Ce galop d’essai m’a permis d’apprendre à taper. 700 pages plus tard, j’avais rédigé un gros récit d’aventures – certes de la SF, de la spéléologie-science-fiction - même pas du space opera puisque J’abandonnais mes héros quand ils quittaient la Terre. ..

Soyons honnête si j’ai choisi, cette année-là ( en 1968 ) d’écrire de la SF, Barjavel et les mission Apollo y étaient pour beaucoup. Depuis l’adolescence et le lancement du premier Spoutnik ( le 4/10/57 ), j’étais passionné par l’astronomie et je suivais les progrès de la conquête spatiale.

Ecrit au fil de la plume, ce récit avait un seul destinataire : ma femme. Elle m’a encouragé envoyer mon manuscrit – sans même que je l’aie relu ! - à un éditeur ( Hachette ) qui l’a refusé tout en me conseillant de l’adresser à Tatiana Rageot. Cette éditrice de 70 ans l’a publié après que je l’ai raccourci, remanié – et amélioré ! Voilà comment, à ma grande surprise, je suis devenu ( à l’époque ) un « écrivain de SF pour les garçons de 14/15 ans ».

Tatiana Rageot m’a demandé d’autres romans pour sa collection ( Jeunesse Poche Anticipation ). Le troisième, destiné au même public, a décroché en 1973 le prix de l’ORTF. D’autres éditeurs ( GP Rouge & Or, Magnard, La farandole, Robert Laffont ) m’ont alors demandé des récits… de SF pour jeunes adultes.

J’ajoute qu’à l’époque, j’étais prof de Lettres dans un collège, avec face à moi, 18 heures par semaine, un public de l’âge de mes lecteurs.

Ecrire à leur intention me paraissait évident, facile et naturel ; mon succès inattendu a fait le reste. Rejoindre Jules Verne, Robert Louis Stevenson, Jack London, Saint Exupéry et George Sand ( dont les récits avaient bercé mon enfance et mon adolescence ) ne me semblait pas du tout indigne !

Très vite et à mon grand étonnement, j’ai compris ( et vécu ) l’ostracisme dont la « littérature jeunesse » était l’objet. Au lieu de m’en écarter, j’ai choisi de faire face. Et d’essayer de lui livrer le meilleur.

Existe-t-il une manière d’écrire différemment pour les jeunes et pour les adultes ?

J’ai consacré à ce problème quelques centaines de pages dans mon essai « Je suis un auteur jeunesse ».

Je poserais la question autrement. Ou j’y répondrais en biaisant : à mes yeux, il existe des récits tout à fait accessibles aux jeunes ; et d‘autres qui les rebutent ou dans lesquels ils sont incapables d’entrer. Eh oui : la question posée sous-entend qu’un auteur peut, à volonté, changer sa manière d’écrire. La plupart du temps, un écrivain n’est pas maître de sa façon de faire. Une façon qui peut être simple, directe, efficace – ou au contraire élaborée, savante, nécessitant d’emblée la maîtrise d’un vocabulaire étendu.

Rares sont ceux qui sont capables de toucher deux publics différents et d’avoir deux casquettes, même si ( dans le domaine qui nous intéresse ) Pierre Bordage, Fabrice Colin ou Jean-Pierre Andrevon ( j’en passe ! ) s’y sont essayés avec succès. Quand je gérais Folio-Junior SF, je puisais fréquemment chez Bradbury, Gérard Klein, Robert Silverberg ( et même Philip K. Dick ou Richard Matheson ! ), et je publiais des nouvelles ou des romans qui, au départ, n’étaient pas destinés au jeune public. Destiné à l’origine aux adultes, Niourk ( de Stefan Wul ) n’a connu un vrai et durable succès qu’en Folio-Junior SF.

Disons, pour simplifier, que le jeune public est plus sensible au suspense ; il faut ( sans généraliser, mais la place manque pour nuancer ! ) que le récit avance, qu’il y ait une dynamique, un élan. Les exigences d’un récit destiné à un lectorat exigeant ( je ne dirais pas « adulte » ! ) sont différentes.

Cependant, les meilleurs récits pour la jeunesse doivent pouvoir être lus avec intérêt et bonheur par les adultes. Michel Tournier, mais c’est peut-être une coquetterie, a longtemps affirmé que son Vendredi ou la vie sauvage était meilleur que ( il le jugeait être…  la quintessence de ) son original, Vendredi ou les limbes du Pacifique.

Autre aspect de la question : non plus « la manière d’écrire » mais le thème du récit. La plupart des « ouvrages jeunesse » parlent du monde contemporain et des passions des jeunes : le cinéma, la musique, l’informatique, les nouvelles technologies … Pour que le ( jeune ) lecteur trouve un écho, il faut qu’il puisse se reconnaître dans ( ou être attiré par ) un décor contemporain, des personnages auxquels il peut s’identifier. L’ouvrage ( dans le domaine jeunesse comme ailleurs ! ) doit souvent être conforme à ce que Jauss appelait l’horizon d’attente du lecteur.

La suite… la semaine prochaine !

Jeudi 19 mai 2016

Un avion sans elle, Michel Bussi, Pocket

Dans la nuit du 23/12/1980, un Airbus se fracasse contre le Mont Terrible, dans le Jura.

Seul survivant : un bébé de trois mois, une petite fille qui pourrait être… soit Emilie Vitral, aux parents dieppois d’origine modeste, soit la petite-fille de la riche et célèbre Mathilde de Carville. Après un non lieu provisoire qui permet de baptiser provisoirement le bébé Lylie, un jugement estime qu’elle est la petite-fille des Vitral.

Mathilde de Carville embauche alors un détective privé, Crédule Grand-Duc. Elle le paiera pendant 18 ans, quel que soit le moment et la teneur de la vérité.

Entre-temps, le frère ( possible ! ) de Lylie, Marc, en tombe amoureux – une passion partagée. Mais si Lylie était sa sœur ?

Quant à la trouble Malvina de Carville, la sœur ( possible ! ) de Lylie, elle est prête à tout - et au pire – pour prouver que Lylie est sa cadette.

Le récit commence le jour des 18 ans de Lylie, jour où :

  • Crédule Grand-Duc met un point final à son journal ( qu’il confiera à Lylie )

  • cesse de tomber le salaire que verse Mathilde à l’enquêteur

  • Crédule découvre la vérité en relisant la première page de l’Est républicain vieux de 18 ans.

Une ( double, voire triple ) vérité que le lecteur, lui, ne découvrira qu’à la page 465.

Avec un prolongement ( pas si ) inattendu.

Petit préambule : le livre, c’est mon médecin, Doc Ti Waq ( que les lecteurs des Enquêtes de Logicielle connaissent bien puisque c’est le médecin légiste de ma série… ) qui me l’a prêté. En m’affirmant : « Quoi ? Tu écris et tu lis des polars et tu n’a jamais lu Michel Bussi ? Son Avion sans elle a décroché je ne sais combien de prix et ses ventes approchent le million d’exemplaires ! Il faut absolument… » etc.

On connaît mes réticences envers les best-sellers. Et parfois, souvent, j’ai tort : Millénium a fait un tabac mérité. Il m’a bien fallu le lire quand mon médecin a ajouté : «  de toute façon, tout le monde en parle… tes lecteurs voudront connaître ton avis ! »

Soit. Eh bien la voici : ce livre a une grand qualité, il se lit facilement.

On a même parfois envie de passer des pages. Pour aller plus vite ; et peut-être aussi parce qu’on a ( j’ai eu ) l’impression que l’auteur… se perdait dans les détails et gagnait du temps.

Michel Bussi tenait là un sujet en or, il en avait conscience. Il a eu aussi l’habileté de mêler deux narrations : la sienne, en tant qu’auteur, à la troisième personne, en faisant vivre l’enquêteur, Marc ( en priorité ), Lilye, Malvina – d’autres protagonistes – et celle de Crédule Grand Duc, dont Marc lit par épisodes le journal intime au fil de sa quête de la vérité et de la fuite de Lylie. L’histoire est donc alternée : ce que Marc vit au présent et les 18 ans d’enquêtes du journal de Crédule.

Eh oui, dès la page 40, Lilye fuit. Elle aussi connaît la vérité, elle a lu jusqu’au bout ce journal intime qu’elle laisse à Marc… avec un paquet qu’il ne devra ouvrir que dans une heure.

L’auteur lance donc dès les premières pages un triple, quadruple, multiple suspens :

1/ Lylie est-elle une Vitral ou une De Carville ?

2/ Elle fuit Marc, quelle aime – parce qu’elle est sa sœur ou pour une autre raison ?

3/ Laquelle ( si, si, il y en a une autre ! )

4/ Que contient ce paquet ?

5/ Crédule Grand-Duc, qui voulait se suicider, a finalement été assassiné… par qui ?

C’est beaucoup.

Trop ? Non, pas forcément, mais on a une fois de plus l’impression que l’auteur tarde à parvenir à un indice majeur : une gourmette en or que portait le bébé De Carville, gourmette qu’on n’a retrouvée ni sur le bébé, ni dans l’avion… mais qui aurait pu être volée par un inconnu arrivé sur les lieux du drame le premier…

De quoi occuper le lecteur pendant cent pages de plus.

On l’aura compris : cette lecture ne m’a pas vraiment convaincu ; elle m’aura même souvent agacé, à cause de ficelles qui me paraissent un peu grosses.

Mais je suis peut-être de mauvaise foi ?

Après tout, j’attendais tant de ce polar exceptionnel que son style m’a déçu et que cette histoire me semblait ne pas en finir. Pourquoi ?

Tout simplement, je crois, parce que l’auteur nous fait comprendre que Crédule a tout compris, que lui, l’auteur, possède toutes les clés - mais pas nous, et qu’il prend un malin plaisir à multiplier les pistes et à diluer les informations.

Cela dit, je serais ravi d’avoir des avis contradictoires, justifiant la qualité de ce roman qui a tant de succès !

Lu dans sa version poche, petit livre dense et souple qu’on a très bien en main.

CG

Lundi 16 mai 2016

Martin Eden, Jack London, 10/18

A la suite d’une bagarre qui aurait pu mal tourner, le jeune Martin Eden sauve la vie d’Arthur, un bourgeois qui l’invite chez ses parents et leur présente son sauveur.

Marin solide et musclé mais brut de décoffrage et inexpérimenté, Martin est impressionné par cette société qui, à ses yeux, représente le savoir et la réussite. Et il tombe éperdument amoureux de Ruth, la sœur d’Arthur, de trois ans son aînée.

En manque d’amour et d’éducation, Martin ne manque pas une occasion de fréquenter Ruth et sa famille ; touchée par la sincérité, les attentions et le désir d’élévation du jeune homme, la jeune fille, qui fait son éducation, finit par tomber sous son charme.

Cependant, même si Arthur devient vite cultivé et fréquentable, il sait que la lutte sera longue pour qu’il puisse épouser cette certifiée de Lettres. Il se lance dans la philosophie, la politique – et la poésie.

Car Martin écrit. C’est là sa vocation. Il en a la conviction, et c’est irrévocable.

Mais Ruth en doute. Elle préférerait que Martin trouve un emploi stable ; ou même qu’il accepte l’offre d’embauche de son père, un emploi de bureau, dans son entreprise.

Martin s’entête : pour écrire, il s’isole et vit dans des conditions misérables, mettant souvent son vélo et son costume au clou, ce qui l’empêche d’aller voir Ruth en tenue de mendiant… Il écrit des nouvelles, des articles, tous refusés par les journaux.

Quand, enfin, les premiers textes sont acceptés, ils ne lui sont presque jamais payés.

Ruth, qui l’aime, le supplie d’abandonner l’écriture. Il refuse.

A la suite d’une discussion politique houleuse dans laquelle il en vient à insulter les invités  ( prétentieux et incultes ) du père de Ruth, la rupture devient inévitable…

Et c’est le moment où le miracle s’accomplit : le succès vient. Et même la gloire ; mais à l’image du titre d’un de ses derniers écrits, c’est Trop Tard : Martin est amer. Il se demande sans cesse, alors qu’il n’a pas changé et que ses récits à succès sont ceux que les éditeurs refusaient, pourquoi, devenu la coqueluche du public, il est sans cesse invité à dîner par ceux… qui le laissaient autrefois mourir de faim !

Même Ruth revient, éperdue ( réellement ? ) d’amour et de regret ; désormais, c’est lui qui la rejette.

Vidé de tout désir, il se résout à fuir.

En mer.

Si Martin Eden passe pour être le chef d’œuvre de Jack London, c’est surtout parce que l’ouvrage a toujours été considéré comme son autobiographie déguisée.

De fait, quand on connaît les détails de la vie de Jack London ( lisez sa biographie, voir ma note de lecture de janvier ! ), on devine que Martin est son double : les événements que vit son héros sont ceux qu’il a bel et bien endurés : marin voyageur, enthousiaste, maladroit, volontiers buveur et fumeur, prompt à se battre - mais soucieux de se hisser dans la société par l’éducation et la lecture, Jack, comme Martin, est tombé amoureux d’une jeune fille de bonne famille ; pour survivre et écrire douze ( parfois dix-neuf ! ) heures par jour, il est devenu blanchisseur et a fréquenté les bas-fonds qu’un Dickens a souvent décrit dans son œuvre.

Ce récit ( puisqu’on le considère à peine comme un roman ) est écrit avec fièvre. Nul doute que Jack London s’y livre tout entier avec ses conceptions littéraires, ses sujets favoris, ses colères envers les éditeurs, le mauvais goût des lecteurs et la médiocrité de ce que publient les journaux. Mais surtout, c’est une leçon de vie… et de littérature.

Que de fois, annotant ce livre ( que j’ai lu il y a… quarante ans ), je me suis surpris à murmurer : Lui aussi, il pense cela. Lui aussi, il a ces doutes, ces certitudes, ces convictions… Au cours de mes rencontres, quand on me demande qui sont mes écrivains favoris, je cite souvent Jack London ; parce que je le considère comme le frère d’armes de la plupart des écrivains sincères – et s’il a fini par obtenir le succès, c’est avec une obstination et un courage admirables.

Pourtant, Jack London s’est toujours défendu d’avoir écrit une autobiographie : « Martin Eden est individualiste et je suis socialiste ! » affirmait-il. Ce qui n’est qu’à moitié vrai.

Car si Jack London a longtemps milité, il a toujours été convaincu ( grâce aux évolutionnistes, ses maîtres à penser ) que les meilleurs finissaient par gagner, et que la race ne pouvait que s’en améliorer – une théorie qui, à l’époque, était partagée par des sociologues engagés !

Il disait aussi : « Martin Eden se suicide. Et moi, je suis toujours là. »

Dans la préface de la version que j‘ai lue, Francis Lacassin revient sur le suicide prétendu de Jack London – un fait qui figure dans toutes les biographies de l’écrivain.

Toutefois, les circonstances de la mort ( par overdose de calmants ) de Jack London ne prouvent pas qu’il se soit vraiment suicidé. Epuisé, en fin de vie ( alors qu’il n’avait pas quarante ans ), il a sans doute forcé la dose en voulant non pas abréger, mais calmer ses souffrances.

Le 17 février 1908, après avoir achevé son manuscrit, Jack London écrivit à son ami Cloudestey Johns qu’il avait achevé « une attaque contre la bourgeoisie et les idées bourgeoises. » Une formule qu’un certain Flaubert n’aurait pas reniée un demi-siècle plus tôt !

Pour cet ouvrage qui n’a pas pris une ride et se lit d’une traite, le regretté Francis Lacassin trouve peut-être la bonne formule en le baptisant d’« autoportrait (…) tracé à son insu. »

Si vous ne lisez pas la biographie de Jack London ( de Françoise Lesieur ), alors lisez Martin Eden !

Et si vous pouvez lire les deux ouvrages, vous aurez, littérairement parlant, la parfaite image du modèle… et de son double.

Lu dans une vieille version que je ne recommande à personne : un gros livre de poche publié en 1973, sur du mauvais papier, avec une police de caractères minuscules.

Il existe aujourd’hui des dizaines de version de Martin Eden… et l’ouvrage mérite une édition de luxe, n’hésitez pas !

Lundi 02 mai 2016

Facebook ? Non, merci !

De nombreux amis et correspondants s’étonnent : « Comment ? Tu n’es pas ( encore ) sur Facebook ? » Au point que les responsables d’un récent salon du livre auquel je me suis engagé à participer m’ont envoyé un mailing ( sans doute relayé à tous les auteurs du Salon ) me priant de « relayer ces informations sur votre compte Facebook. »

Puisque le premier venu sur Internet peut rejoindre Facebook, il paraît évident qu’un écrivain y a une place prioritaire.

Désolé, je ne fais pas partie du club ; et c’est évidemment un choix.

Pourquoi ?

Je pourrais répondre : parce que…

  • grâce à l’amabilité de Patrick Moreau et de nooSFere, je dispose d’un site Internet et d'un blog, et que cela me semble largement suffisant pour y diffuser des infos concernant mon actualité… ou mes billets d’humeur.

  • ceux qui désirent mieux me connaître ( mes ouvrages et ce que des lecteurs ou critiques en pensent ) disposent de ce site et de ce blog, de Wikipedia, de mes livres - et de milliers d’articles me concernant quand on tape mon nom et mon prénom sur n’importe quel moteur de recherche.

  • ceux qui veulent me joindre peuvent le faire par le biais de mon site, en cliquant, au bas de la page d’accueil, sur la petite enveloppe ECRIVEZ A L’AUTEUR ( et que ceux qui n’ont pas de réponse se s’étonnent pas : ils ont tout simplement oublié de noter leur adresse mail sans laquelle il m’est impossible de leur répondre )

  • outre ces correspondants invisibles qui ont fait l’effort de me trouver, j’ai de vrais amis, en chair et en os, avec lesquels j’échange – y compris et surtout de visu, parce que je vais chez eux, ils viennent chez moi. Et on se voit ( autrement que par le biais de Skype )

En réalité, mon principal motif est… idéologique : on connaît mes positions sur Google et son flicage permanent – mais à moins de vivre en ermite, sans adresse mail, sans Internet, sans carte bancaire, etc. ( les limites peuvent aller jusqu’au nomadisme intégral et à la vie en autarcie complète ), être en liaison Internet semble hélas aujourd’hui une pratique quasi obligatoire, faute de quoi on se coupe des éditeurs, des salons, des enseignants, des bibliothécaires… j’en passe – Internet a ses avantages…

Et ses limites.

Comme l’a fait remarquer Jean-Baptiste Roch dans un récent numéro de Télérama, la CNIL reproche ( à juste titre ) à Facebook de « collecter sur les internautes sans leur consentement des données liées à leur orientation sexuelle, à leurs croyances religieuses ou à leurs opinions politiques ( données qui ) sont ensuite envoyées au Etats-Unis pour être amassées, triées, étudiées – sans qu’on en sache plus sur leur utilisation. La CNIL pointe encore l’installation systématique sur l’ordinateur de chaque utilisateur, de treize cookies, sortes de fichiers espions qui enregistrent d’autres informations sur la navigation de l’internaute. Et qui permettent notamment un ciblage publicitaire. »

Ajoutons que la CNIL a menacé Facebook d’une amende s’il ne se conformait pas à ses instructions. Une amende qui pourrait se monter à… 150 000 euros ( j’entends d’ici Marck Zuckerberg éclater de rire à l’annonce de ce chiffre ) Une loi plus dissuasive serait paraît-il… « en préparation ».

En attendant, ( et indépendamment de Google qui joue dans la même cour ) Facebook continue de glaner et trier les informations… que tous ses membres lui livrent gracieusement !

A l’heure où certains redoutent la prolongation d’un état d’urgence qui permet à l’Etat de ratisser nettement plus large que l’écoute de suspects terroristes, je refuse de me plier à cet espionnage mondial librement consenti.

Peut-être parce que je me dis qu’aux Etats-Unis, justement, pourrait bien être élu un certain Donald Trump ( ou même… un Ted Cruz – vous connaissez ? ).

Et qu’en France, qui sait ?…

CG

Lundi 25 avril 2016

La Guerrre des Mondes, H.G. WELLS

1898… banlieue de Londres.

Alors que le narrateur, un journaliste anglais, apprend à faire du vélo, d’épais cylindres métalliques, tels des météorites, tombent les uns après les autres dans la lande. Ces objets, dont les astronomes affirment qu’ils ont été lancés depuis la planète Mars peu de temps auparavant, attirent de nombreux badauds. Une fois refroidis, ils se dévissent ! Seraient-ils habités ? On envoie une délégation pour accueillir d’éventuels Martiens à qui « on essaiera de ne pas faire de mal ».

Or, les Terriens sont loin du compte : leur délégation est balayée par un puissant Rayon Ardent. Après quoi les Martiens, sortes de grosses têtes munies d’un bec au-dessus de tentacules, surgissent hors des cylindres et assemblent d’étranges tripodes : des machines destructrices qui ne vont pas tarder à se déplacer et à semer la terreur et la désolation…

Le narrateur fait fuir sa femme à Londres ( la ville sera vite envahie ) et, comme il veut la rejoindre, il rencontre de nombreux fuyards. Notamment un artilleur – puis un pasteur, au moment où un cylindre tombe à proximité d’un pavillon où les deux hommes se sont réfugiés in extremis. Désormais bloqués, prisonniers des décombres, ils ne peuvent s’échapper et observent les probables futurs maîtres de la Terre…. de quoi devenir fou – ce qui va justement arriver au pasteur…

Au moment où les Terriens comprennent qu’ils ont perdu la guerre, aussi impuissants et vulnérables que des insectes, les Martiens vont tomber comme des mouches, victimes… des microbes de notre planète, contre lesquels ls n’ont visiblement aucun remède !

Comme quoi il est fort imprudent pour des étrangers d’envahir un monde auquel les indigènes se sont adaptés

Ce grand classique, l’un des grands textes fondateurs de la SF moderne, est sans doute le chef d’œuvre de Wells.

Lors de sa parution, il fut ( bien sûr ) classé dans la « littérature fantastique ». Et pour cause : le néologisme américain de science fiction ne serait créé ( par Hugo Gernsback ) qu’en 1929. De plus, l’action de ce roman, très réaliste, se situe dans le présent. Pourtant, c’est de la pure SF.

Un roman majeur, vraiment ? Sans aucun doute.

D’abord parce que rarement un écrivain de SF aura aussi bien maîtrisé son hypothèse de départ : relaté ( d’une façon réaliste et magistrale ) à la première personne par un narrateur qui ne livre jamais son nom ( donc… « moi-même », nous laisse entendre Wells ), ce récit tient en haleine de bout en bout – alors que dès l’incipit, Wells nous laisse entendre que l’aventure s’est bien terminée. Un réalisme qu’a su utiliser son quasi homonyme, le jeune Orson Welles, 40 ans plus tard, en lisant en direct à la radio des extraits de l’ouvrage, créant ainsi un début de panique à New York suivi de tentatives de suicide !

Ensuite parce que la vraisemblance est sans cesse au rendez-vous, à une époque où, après la découverte par l’astronome italien Schiaparelli des fameux « canaux sur Mars », il semblait évident à tout le monde – et aux scientifiques les premiers ! – que Mars, planète plus ancienne que la Terre, était habitée ! De là à imaginer que les Martiens étaient à la fois plus évolués que les hommes, et désireux de conquérir un monde plus habitable que le leur ( Mars ayant au cours des millénaires perdu son atmosphère et son eau… ), il n’y avait qu’un pas. Que Wells a franchi.

Ami de l’évolutionniste Darwin et surtout élève de Thomas Huxley ( eh oui : le grand-père du futur auteur de Brave New World en 1932 ), Wells a voulu à la fois livrer une image de l’évolution possible d’une espèce, et une leçon de modestie face à l’expansionnisme d’un Royaume Uni en pleine période de colonisation. Car La Guerre des Mondes est avant tout un avertissement : notre espèce est fragile, et les humains devraient être plus attentifs à d’autres espèces qu’ils considèrent comme inférieures à la leur. Enfin, sans le savoir, Wells – dans ce récit comme dans bien d’autres - pose non seulement les fondements de la SF mais aussi ceux de l’écologie.

Bien sûr, on peut sourire en lisant certaines descriptions. Les Martiens envahissent la Terre avec des moyens qui sont ceux de la fin du XIXe siècle : des canons et des obus, comme l’avait déjà imaginé Jules Verne trente ans auparavant, dans De la Terre à la Lune. Quant aux tripodes, leurs créateurs devront les réparer d’une façon à la fois manuelle et très… classique. On en est encore à l’ère de la machine à vapeur ; et même si Wells se taguera plus tard d’un rôle de futurologue ( voire de prophète ), il ne prédit pas ici la fusée à étages et encore moins le moteur ultra-luminique.

La Guerre des Mondes mériterait plusieurs pages de commentaires. Je lui en consacre six dans la préface que j’ai livrée, en son temps ( 1988 ), dans sa réédition en Folio-Junior

Aujourd’hui, ce roman est disponible dans de multiples éditions.

Je le possède à de nombreux exemplaires, depuis sa première traduction en français, au Mercure de France ( un collector ! ) à ses versions contemporaines, pour adultes ou pour la jeunesse ( chez Gallimard, le texte intégral est identique, à la virgule près ).

Un conseil : si vous voulez connaître La Guerre des Mondes, évitez le cinéma, notamment la dernière version ( je sais… il y a Tom Cruise… ) qui est une adaptations du récit dans notre monde contemporain. Et lisez le roman de Wells ! Par exemple en vous procurant Les chefs d’œuvre de H.G. Wells chez Omnibus, un ( gros ) ouvrage qui regroupe sept romans et onze nouvelles de cet auteur un peu oublié. Vous y découvrirez, en prime, une passionnante présentation du regretté Francis Lacassin !

Lundi 18 avril 2016

Le vieux sur la falaise, Nathalie Le Gendre, Oskar

Antoine, dont les parents viennent d’acheter un camp de camping dans une ville de Bretagne, est ( enfin ! ) en vacances avec sa petite sœur Malou.

Seulement voilà : Malou est sourde, indépendante et quelque peu surprotégée par ses parents ; Antoine vit mal le fait qu’ils soient pleins d’attention pour leur fille cadette handicapée. Bougon, il refuse d’apprendre à signer, ce qui ne facilite guère la communication…

Heureusement, Antoine s’est fait un ami de son âge, Désiré.

Un jour, Malou se lève tôt, quitte la maison et… disparaît.

Antoine et Désiré partent à sa recherche. Aurait-elle, comme la veille, été surprise par la marée – et récupérée par… « le vieux qui vit sur la falaise » ?

Le vieux, c’est Yvan Kermarrec, un homme solitaire et devenu muet qu’on soupçonne d’avoir été, il y a 20 ans, le responsable de la mort, en mer, de sa femme et de sa fille de huit ans…

En réalité, Malou a commis l’imprudence d’aller chez le vieux afin de lui donner un dessin pour le remercier de lui avoir sauvé la vie la veille. Comme il était absent, elle s’est glissée pour l’attendre et lui faire la surprise dans le coffre de son bateau de pêche, où elle s’est endormie. Sauf qu’Yvan est revenu et est parti pêcher en mer en ignorant la présence d’une passagère clandestine !

En pleine mer, quand il voit Malou sortir du coffre, il est d’autant plus mécontent et contrarié qu’il sait qu’on le jugera responsable de cette disparition – voire d’un rapt ! Et puis cette jeune sourde ressemble tant à sa fille, qu’il a perdue, et qui était elle aussi sourde…

Peu à peu, le vieux muet ( qui sait signer, lui ! ) et la jeune sourde s’apprivoisent…

C’est là une histoire simple et belle, que les collégiens les plus réticents à la lecture dévoreront d’une seule traite. Il y a beaucoup de pudeur dans les portraits : celui d’un frère aîné jaloux – et qui se jugera coupable de la disparition de sa sœur ; celui d’une fille que son handicap coupe du monde – et enfin, celui d’un homme brisé par un accident, muré dans le silence, la solitude, et rejeté par une population qui le soupçonne du pire.

Nathalie Le Gendre évite tout manichéisme. Elle nous livre un récit plein de tendresse, qui finit bien ( mais sans forcer le trait ni heurter la vraisemblance ). Et elle nous brosse le portrait d’un ado qui prend conscience, grâce à cet incident, du handicap d’une sœur qu’il a jusqu’ici rejetée pour des raisons dont il ne porte pas la responsabilité.

Lu dans son unique version, un moyen format noir ( c’est un polar ! ) dont l’illustration de couverture est particulièrement originale et réussie.

CG

Lundi 11 avril 2016

Wells : Sa vie, son œuvre...


Etude sur la pensée de Wells de Georges Connes ( Librairie Hachette )

H.G. Wells, parcours d’une œuvre de Joseph Altairac ( Encrage )

Contacté à la fin de l’année 2015 par le Centre Culturel du Pays de Grasse, j’ai ( imprudemment ) accepté d’assurer une conférence sur l’écrivain anglais H.G. Wells qui – je l’ai appris à cette occasion ! – a résidé dans cette ville une dizaine d’années.

Eh oui : il y a fait construire en 1924 la propriété Lou Pidou pour y passer une longue lune de miel avec Odette Keun, l’une de ses maîtresses préférées.

Une imprudence de ma part ? Un peu : si je connais bien une demi-douzaine de romans de Wells, si j’ai lu ( et mis en ligne sur mon site, le 1er mai 2012, la critique de ) la biographie romancée que lui a consacré David Lodge : Un homme de tempérament, je ne sais à peu près rien du reste de l’œuvre de Wells, et n’ai de sa vie que ce qu’en disent David Lodge, Wikipédia et l’Encyclopédia Universalis !

Comme il fallait s’y attendre, je me suis pris au jeu, j’ai tenté de rassembler le maximum d’ouvrages ( ils ne sont hélas pas tous traduits, loin de là ! ) de Wells, et quelques essais que lui ont consacré des amateurs de SF. Entre autres, un essai passionnant publié du vivant de Wells ( en 1926 ! Etude sur la pensée de Wells de Georges Connes) et Le parcours d’une œuvre ( de Joseph Altairac, chez Encrage, en 1998 ).

Qu’on se rassure ; je ne vais pas ici livrer l’intégralité de mon travail, mais un simple résumé de la conférence que j’ai donc, comme prévu, assurée le 13 janvier dernier au palais des Congrès de Grasse…

Dernier né d’une fratrie de quatre enfants, Herbert George Wells naît dans la banlieue de Londres en 1866, et sa famille est plutôt pauvre : un père jardinier, une mère femme de chambre... Le couple n’est pas très uni et l’enfance de H.G. ( dit Aidjie ) n’est guère heureuse.

Il refuse de devenir drapier, envisage une carrière d’enseignant et a la chance de suivre les cours de Thomas Huxley ( le grand-père, entre autres, du futur Aldous Huxley ! ), un ami très proche de Charles Darwin, qui l’a surnommé son « chien de garde ».

Sous sa direction, le jeune Wells étudie la biologie comparée et devient un évolutionniste convaincu ! Il s’initie également à l’astronomie avec Gregory – et au socialisme avec William Morris. En réalité, ce socialisme, c’est la société fabienne ( dont George Bernard Shaw est un membre éminent ), qui prône un collectivisme pacifiste et progressif, loin de la révolution et de la dictature du prolétariat envisagées par Karl Marx.

A vingt ans, il se lance dans le journalisme et publie avec succès quelques nouvelles ( il en livrera 80 entre 1887 et 1910 ! ).

Entre-temps, il se marie avec sa cousine Isabel dont il est amoureux depuis longtemps. Hélas, l’idylle dure peu car Wells la quitte vite pour… l’une de ses élèves : Amy Catherine Robbins ( dite Jane ), qu’il épousera en 1895.

Jane lui restera fidèle et dévouée jusqu’à sa mort, en 1927 ; mais la réciproque ne sera pas vraie, car Aidjie, adepte de « l’amour libre », ne cessera de multiplier les conquêtes féminines, comme le détaille David Lodge dans Un homme de tempérament. Conquêtes d’autant plus faciles que le succès est fulgurant.

Wells publie coup sur coup en :

* 1895 La machine à explorer le temps.

* 1896 L’Homme invisible.

* 1897 L’Ile du docteur Moreau

* 1898 La Guerre des mondes

* 1899 Quand le dormeur s’éveillera

* 1901 Les premiers hommes dans la Lune

En six ans, Wells il devient célèbre et riche – et il a ( faut-il ajouter « hélas » ? ) produit l’essentiel de ce que retiendra la postérité littéraire.

Car il publiera au long de sa vie 226 ouvrages : romans, nouvelles, essais, recueils…

WELLS, PERE DE LA SCIENCE FICTION ?

Souvent, ce terme est réservé à notre bon vieux Jules Verne.

Et c’est pour moi l’occasion de nuancer ici cette affirmation : si Jules Verne, avant ( et pendant ) Wells, a publié chez Hetzel ( de 1863 à 1905 ) 62 « voyages extraordinaires », quelques uns seulement de ces ouvrages ( une dizaine ? liste sur demande ! ) peuvent relever de la SF. Encore faut-il souligner que Jules Verne a certes envisagé la future utilisation de technologies existantes, mais qu’il n’a… rien inventé – sinon, peut-être, le magnétophone ( dans Le Château des Carpathes ).

Le sous-marin ? Sûrement pas : les submersibles existaient déjà en 1870. L’inventeur du sous-marin, c’est l’Américain Fulton, avec son Nautile ( auquel Jules rend hommage en baptisant celui de Nemo le Nautilus ! )

La fusée ? Encore moins puisque les héros de De la Terre à la lune et d’Autour de la Lune utilisent un obus.

On ne peut définir la SF au moyen de ses thèmes, innombrables.

Pourtant, j’ai tenté de les recenser ( dans trois de mes essais ) au moyen de quatre catégories : Autres lieux, autres temps, autres êtres, autres sociétés. Jules Verne, lui, a surtout utilisé les autres lieux… des lieux qui d’ailleurs existent déjà dans leur état actuel ( la Chine, l’Afrique, la Russie, les océans, … ah : oui, le centre de la Terre, tout de même – et la Lune ).

Mais H.G. Wells, lui, a d’un coup, en six ouvrages, conjugué tous ces thèmes : les autres temps ( avec sa machine – personne avant lui ne l’avait fait ), les autres êtres ( avec le Dr Moreau, les Martiens, son homme invisible, les Eloïs, les Morlocks, j’en passe ) – et les autres sociétés, notamment quand ses héros visitent le monde souterrain des Sélénites ( dans Les premiers hommes dans la Lune ) ou ceux du Futur de sa Time Machine

Bref, si Jules Verne privilégie les voyages et l’aventure, Wells s’attache à des inventions innovantes, originales, et surtout aux sociétés nouvelles que ces technologies génèrent.

Ce qui ( à mes yeux ) est le propre de la grande, de la vraie littérature de science-fiction.

WELLS :

UTOPISTE ?

HUMANISTE ?

VISIONNAIRE ?

Sans doute dopé par son propre succès, Wells va très vite ( dès 1901 avec son ouvrage Anticipations ) devenir une sorte de futurologue, de prospecteur de l’avenir humain, en imaginant l’utilisation d’armes nouvelles ( la bombe atomique dans La destruction libératrice ), des moyens modernes d’éducation ou de communication ( par la radio, l’hypnose ). Et surtout, il va devenir un militant infatigable qui tente d’imposer dans tous les pays la nécessité d’un gouvernement mondial.

En effet, Wells voyage et multiplie les interviews ( Lénine, Staline, Roosevelt, Chaplin… ).

Il lutte contre les préjugés, tente d’imposer la liberté et l’égalité ( notamment celle des sexes ).

Il imagine l’essor inexorable des villes, la création d’autoroutes – évidemment, il se trompe parfois.

S’il prédit ( dès 1919 ) les conséquences catastrophiques d’un traité de Versailles qui met l’Allemagne à genoux, s’il envisage la prédominance future des Etats-Unis ( et de la langue anglaise… ou française ), il juge que Staline est « l’homme le plus candide, le plus honnête et le plus juste » qu’il ait jamais rencontré – à l’époque, il n’est pas le seul !

Après avoir publié un grand nombre d’essais et d’ouvrages dans lesquels il conjugue l’utopie d’un monde meilleur et uni, il va partir en croisade pour imposer « La déclaration universelle des droits de l’homme ».

On est en 1939… et la suite, on le sait, lui montrera que son application à la lettre n’est pas pour demain.

H.G. Wells va mourir ( en 1946 ) un peu oublié et passablement amer.

Pourtant, il a jeté les bases d’un genre nouveau que conjugueront nombre d’auteurs, notamment des Américains nés en 1920 ( et après ) comme A.E. Van Vogt, Ray Bradbury, Richard Matheson, Robert Heinlein, Clifford Simak, Robert Silverberg, Philip K. Dick – j’en passe…

Un conseil : si vous voulez vraiment connaître H.G. Wells, évitez le cinéma ( même si certains films des années cinquante respectent le scénario de ses récits ) et…

Lisez ses romans !

Il se pourrait bien que pour vous en convaincre, je vous livre dans les mois à venir le résumé et la critique de certains d’entre eux…

Lundi 04 avril 2016

Dix jours sans écrans, Sophie Rigal-Goulard, Rageot

La maîtresse de CM2B, Mme Guégan, lance un défi à ses élèves : passer dix jours sans télé, ordinateur, tablette, console, smartphone... Pour Louis ( dit Loulou ), c’est mission impossible. Paloma ( dite Bichertte – et elle a, comme Louis, horreur des surnoms qu’on lui donne ) juge le pari intéressant, même si elle regretterait de rater les épisodes de son feuilleton télé favori : Secrets au collège. A la stupéfaction de Louis ( et de Gordon, son meilleur ami ), le OUI l’emporte largement à la suite d’un vote contesté.

Aussitôt, surtout chez les garçons, la résistance s’organise : ils créent l’ADDA ( les Anti Défis Débiles Anonymes ). En revanche, pour l’intello Anouk ( dite : Miss Dicoquiparle ), la fille du Directeur du musée, ce sera pour elle très facile : il n’y a aucun écran à la maison, pas même la télévision !

En réalité, grâce aux activités, sorties et créations de clubs divers ( gros succès pour celui des cupcakes ! ) tout ne se passera pas comme prévu : finalement, Louis renoue avec le sport et participe au « match du siècle » ; Gordon, lui, va enseigner à Paloma ( dont il tombe un peu amoureux ) la langue des signes, qu’il maîtrise puisque son frère Wayne est sourd. Même le chien de Paloma, Skate, devenu paresseux et passif à l’image de la famille, va reprendre goût à la promenade ! Le père de Paloma, reporter, va devenir très populaire à la suite de son reportage dans l’école... et Paloma est jalouse qu’il interviewe en priorité Anouk ! Choix d’ailleurs injuste, car Anouk n’est pas aussi anti-écran qu’elle le prétend – et ses camarades vont la prendre sur le fait...

Accessible dès le CM ( et aux moins de dix ans bons lecteurs, comme on dit ! ), Dix jours sans écrans se lit d’une traite. Bien sûr, ce récit a retenu mon attention pour plusieurs raisons : d’abord c’est le succès actuel de Rageot. Ensuite ( et surtout ? ), j’y ai retrouvé les thèmes ( réactualisés – et mis à la portée des plus jeunes ) de ma vieille Guerre des poireaux ( ici, c’est « la guerre aux écrans » ! ) et de mon Virus LIV 3, dans la mesure où sont mis en concurrence les écrans et les autres activités : lecture, sport, échanges et dialogues réels avec les amis. Et cela, avec un vainqueur connu d’avance même si, comme l’affirme la maîtresse, on ne peut pas ignorer les nouvelles technologies !

On pourra reprocher à ce récit une façon légère ( certains diront démagogique ! ) d’accrocher le jeune lecteur avec son propre langage – mais après tout, pour attirer à la lecture... tous les moyens sont bons ! La fin peut sembler convenue ou moralisatrice. Mais mes deux petites-filles cadettes ( 10 et 12 a,ns ) ont adoré ce récit ; elles l’ont jugé elles mêmes propre à réfléchir sur le bon et le mauvais usage des écrans. Finalement, les écrans, c’est comme le Mac Do, les frites et les Chamallows : on adore... mais on sait qu’en abuser, c’est mauvais pour la santé !

Lu dans son unique version, un très joli grand format peu épais. Papier très blanc, épais, illustrations nombreuses. Un très bel objet dont l’aspect séduira tous les publics.

Lundi 28 mars 2016

La reine du silence, Marie Nimier, Gallimard

La reine du silence, c’est le surnom donné à Marie Nimier, la fille de l’écrivain Roger Nimier.

En 1962, Marie n’a que cinq ans quand son père meurt dans un accident de voiture avec sa passagère, la jeune auteure Sunsiaré de Larcône.

Aujourd’hui mariée à Franck, mère de deux enfants à qui, le soir, elle lit les aventures de Pinocchio et Le merveilleux voyage de Nils Holgerson, elle tente – en vain - de passer son permis de conduire. Oui, elle échoue sans cesse à la conduite… pourquoi ?

Elle rassemble pour nous les souvenirs d’un père qu’elle a peu connu et qui, semble-t-il l’a mal aimée… négligée ? Voire niée ? En effet, Marie a longtemps signé, d’instinct : Ni(mi)er. Au point, en signant un chèque un jour, de ne pas se souvenir de son vrai nom : Tu t’imagines la panique, ne plus savoir commet tu t’épelles ? ( p 121 )

Pas si simple d’être la fille d’un écrivain royaliste et surdoué, chef de file d’auteurs rassemblés à l’époque sous le nom des Hussards ( Michel Déon, Antoine Blondin, Jacques Laurent ). Pas simple, de se souvenir ( avec un sentiment coupable de bien être ! ) d’avoir été gentiment prise dans les bras de Céline, qui l’adorait quand elle était petite.

Mille questions se posent donc à elle, qu’elle fait partager au lecteur en le tutoyant. Comédienne devenue écrivain, elle se demande si l’écriture est héréditaire ; et pourquoi, à 25 ans, sans raison apparente, elle s’est autrefois jetée dans la Seine...

Elle revoit aussi sa grand-mère, qui avait la gifle facile ; elle revit sa crise de rhumatismes articulaires, sa jambe cassée à l’âge d’un an – une enfance marquée par les accidents et par de probables tentatives de suicide de son père, souvent absent et volontiers violent…

Au fil de ses réflexions, le lecteur apprend que Marie Nimier a tenté de rencontrer le fils de Sunsiaré : leurs père et mère ont disparu dans le même accident…

Un jour, Marie apprend qu’aura lieu une vente aux enchères dans laquelle figure la correspondance de son père avec un ami. Troublée, elle s’y rend, même si elle n’a pas les moyens d’acheter ces lettres. Troublée et contrariée, aussi : Tu aimerais, toi, que l’on vende ta correspondance personnelle à n’importe qui ? Au plus offrant ? ( p. 139). Grâce à la courtoisie du vendeur, elle a pourtant accès à ces échanges épistolaires inconnus.

Notamment à une lettre datée du 27 août… le lendemain de sa naissance !

« Après avoir parlé de choses et d’autres, mon père annonçait ainsi mon arrivée au monde : Au fait, Nadine a eu une fille hier.

J’ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler.

A bientôt j’espère.

Roger Nimier. » ( p. 143 )

Son père mort, il lui avait toujours semblé qu’elle l’attendait encore : Si mon père ne revenait pas, c’était sans doute à moi de le rejoindre. ( p. 131 )

Culpabilité, remords, repentirs – le repentir, on le sait, est, pour un manuscrit, le terme indiquant un mot raturé et ( ou ) remplacé par un autre…

L’écriture ne serait-elle pas un moyen d’interroger, de comprendre, de « se faire entendre sans parler ? » « Peut-être qu’en nommant on se débarrasse de l’aspect pesant du monde.( P. 155) Se tuer pour se taire, tant les deux verbes conjugués se ressemblent. P. 173

Livré sur le ton de la confidence, ce récit d’écrivain m’a bouleversé.

Certes, il fait souvent référence à des auteurs que j’ai lus, à des faits que j’ai vécus, à des éditeurs, des conseillers littéraires que j’ai côtoyés – et il pose des questions que je me suis bien souvent posées, sur la nécessité de mettre des mots sur des faits, de formuler l’indicible. Seule Annie Ernaux est parvenue à faire vibrer en moi les mêmes émotions poignantes.

Je ne suis pourtant pas fils d’écrivain – mais comme je comprends combien la place est difficile à trouver quand pèse sur vous une telle hérédité !

Dans le même registre, j’avais également apprécié les ouvrages d’Alexandre Jardin évoquant son père Pascal dit Le Nain jaune

Récit pudique et littéraire, La reine du silence ne peut que toucher celles et ceux que fascinent l’écriture et la grande aventure littéraire de la fin du XXème siècle français.

Merci, Chère Marie Nimier ( que je ne connais pas ), pour ce témoignage dont l’écho vibrera encore longtemps en moi.

Lu dans sa version Folio, avec, en couverture, une photo de l’auteure qui, le doigt sur la bouche, semble répondre à la question posée un jour sur une carte postale envoyée par son père à sa fille de cinq ans : Que dit la reine du silence ?

« Une énigme impossible à résoudre (… ) : comment, sans perdre son titre, à la fois parler et ne pas parler ? »

Lundi 21 mars 2016

La dystopie ? C’est aujourd’hui !

Il y a quelques années, j’ai eu la surprise de découvrir dans un magazine un article dans lequel le journaliste affirmait que venait de naître ( avec Hunger Games ) pour les jeunes adultes, un nouveau genre littéraire : la dystopie. Une affirmation qui m’a fait sourire, en même temps que se popularisait ce nouveau nom qui remplaçait son vieil équivalent : l’anti ( ou la contre-) utopie.

Dès 1932, le genre s’imposa : avec Brave New World ( Le meilleur des mondes ) de Huxley, puis 1984 de George Orwell et Fahrenheit 451 de Bradbury. Dans le domaine jeunesse, après mon Face au Grand Jeu ( 1975 ), Michel Grimaud publia Soleil à crédit, Le Temps des gueux - François Sautereau La cinquième Dimension… s’il fallait établir laliste des dystopies, elle serait longue !

Au cinéma, l’ancêtre est sans doute le Métropolis de Fritz Lang, que suivront le premier long métrage ( méconnu ) de Georges Lucas THX 11 38, puis Soleil Vert, Le monde de cristal

Plusieurs remarques : ce genre, au fond assez facile à traiter, possède une structure classique : dans une société du futur où des lois injustes et un pouvoir sans partage s’imposent à un peuple docile et résigné ( là, on s’aperçoit que Wells était un précurseur en 1895 avec les Eloïs et les Morlock de sa Machine à explorer le Temps ), le héros ( et un ou deux adjuvants ) prend conscience de son aliénation. Il se révolte et parvient, in extremis, à convaincre la population de se libérer de ce joug, point final.

Oui : point.

Parce que aller plus loin, ce serait prendre des risques et se lancer dans un genre autrement plus délicat : l’utopie ou encore : « imaginer un monde aux lois permettant à tous de vivre enfin en harmonie ». Autre inconvénient majeur : une fois l’utopie réalisée, l’intérêt narratif disparaît puisque les problèmes sont résolus !

Autre remarque : l’objectif de la dystopie, c’est de montrer les dangers ( en les caricaturant ) de certaines tendances de notre société contemporaine : son consumérisme ( Face au Grand Jeu ), son désir d’évasion ( Soleil à crédit ), son chômage endémique ( Le Temps des gueux ), sa dictature de la jeunesse et de la beauté ( L’âge de cristal ) – j’en passe.

Autrement dit, les dystopies nous décrivent les impasses de certains futurs en nous suggérant d’éviter telle ou telle voie.

Eh bien c’est raté : en effet, quelles que soient ces impasses, force est de constater que nous les avons toutes empruntées. D’où le titre de ma minute du vieux schnock : la dystopie ? Allons, inutile de nous fermer les yeux : nous y sommes déjà ! Il suffit de voir l’hystérie qui s’empare des acheteurs une heure avant l’ouverture des soldes, la foule qui se précipite vers les plages ou la neige dès que la saison s’y prête, ou la vente explosive et récurrente des magazines qui vantent les recettes pour maigrir - ou les crèmes anti-rides.

Avec une petite différence : dans la dystopie, les lois tombent d’en haut ; contraignantes, elles sont imposées à la population. Mais dans notre société, dans notre réalité, c’est la population qui ( souvent majoritaire ) en redemande !

La Novlangue de 1984 ?

Elle circule à la radio, à la télé, dans les médias – et nous la pratiquons, la relayons, l’imposons – faute de quoi on passerait pour rétrograde ou vieux jeu.

Les caméras de Big Brother ?

Ce sont les conseils municipaux, élus, qui les installent et les multiplient.

L’intrusion dans notre vie privée ?

Mais nous la réclamons, en ne cessant de l’étaler dans les réseaux sociaux ou à la télé.

Là, le spectateur lambda est devenu le psy de service, à l’écoute des confidences de celle ou celui-qui-est-trop-content-de-se-déshabiller-devant-la-caméra, au sens propre ou/et au sens figuré.

On finirait presque par se demander si la dystopie, ce n’est pas comme la violence dénoncée par certains documentaires, infos ou films d’action : à force de nous montrer ( plus ou moins complaisamment ) ses dégâts supposés, c’est comme si, malgré nous, on acceptait de la prendre comme modèle.

Lundi 14 mars 2016

Croc-Blanc, Jack London ( traduction de Noël Chassériau, en 1993 ), Gallimard Jeunesse

Attention : contrairement à l’habitude, cette fiche concerne moins le résumé de ce roman et « ce que j’en pense » qu’une étude des versions et traductions de cet ouvrage.

Toutefois, il faut bien savoir de quoi il s’agit…

Nous sommes dans le Wild ( le Klondike, c'est-à-dire le Yukon, à la frontière de l’Alaska ), à la fin du XIXe siècle.

Bill et Henry, deux « aventuriers » ( trappeurs ou chercheurs d’or ) en détresse, perdus et affamés, doivent affronter les hordes de loups qui dévorent un à un les chiens de leur attelage. L’un de ces loups ( une louve couleur fauve ) a une attitude étrange : elle approche les humains sans paraître vindicative ! En réalité, elle est moitié chien, moitié loup.

Après s’être accouplée à un vieux mâle borgne surnommé Un-Œil, elle donne naissance à quatre chiots roux. Et à un gris : le futur Croc-Blanc, un quart chien, et trois-quarts loup.

Après la mort d’Un-Œil, le jeune chiot doit survivre ; sa mère et lui sont recueillis par l’Indien Castor Gris. Né dans le Wild, Croc-Blanc doit apprendre à obéir et à respecter les lois des humains, ses maîtres devenus à ses yeux des dieux. Au village, il doit affronter sans cesse Lip-Lip, un chien devenu son ennemi juré, qui ne cesse de le tourmenter et de l’humilier. Toutefois, son caractère trempé et sa force le font vite devenir le chien de tête de l’attelage…

Mais à Dawson City, où Castor-Gris s’est rendu, son maître le vend ( pour quelques bouteilles d’alcool ) à Beauty Smith, un malfrat qui maltraite Croc-Blanc afin de le rendre vindicatif.

Désormais violent et hargneux, il devient le champion des combats de chiens de tout le Yukon : il vainc et tue les adversaires qu’on lui oppose – et il enrichit son maître…

Mais un jour, interrompant un combat où Croc-Blanc manque mourir, le puissant et respecté Weedon Scott, fils d’un juge, le sauve et le rachète. Adopté, Croc-Blanc perd son nom. Il doit respecter les lois des dieux humains : un apprentissage difficile, facilité par la patience de son nouveau maître. Une nuit, il est mortellement blessé par Jim Hall, un détenu évadé venu se venger du juge qui l’a condamné. Croc-Blanc parvient à égorger l’intrus.

Il en sortira diminué… avant de se transformer en père de famille responsable.

Pourquoi relire Croc-Blanc ?

Sans doute pour répondre à la question : serai-je encore capable, 60 ans plus tard, de lire ce roman avec le même plaisir, la même puissante émotion ?

La réponse est oui. Ce roman est un chef d’œuvre ; Jack London a 29 ans quand il l’écrit ; l’ouvrage sortira un an plus tard, en 1906, cinq ans après la parution de son premier roman, Le Fils du loup, et dix ans avant son œuvre majeure et quasi autobiographique, Martin Eden.

Un chef d’oeuvre ?

Pourquoi ?

Deux raisons à cela : d’abord le réalisme et la puissance de l’écriture. Marchant sur les traces de Mark Twain ( en 1976 ) avec ses Aventures de Tom Sayer, Jack London utilise le langage de la vie courante, et c’est une révolution ( comme ce sera le cas en France avec les romans de Céline et de Raymond Queneau ). Ses descriptions ont le ton de la vérité : le Klondike, son climat, ses paysages, ses chercheurs d’or, ses trappeurs et leurs chiens… il les a bien connus ( certes, pendant peu de temps ! Lisez la biographie de London, voir ma fiche du mois dernier ! ). Ensuite, la grande originalité de Croc-Blanc, c’est que le héros est un animal. Un vrai. J’entends par là que nous sommes aux antipodes des faux animaux des contes ou des fables, et même de ceux des ( futurs ) récits animaliers : fils de loup, Croc-Blanc est un animal sauvage dont la « partie chien » aura bien du mal à dominer ses instincts de fauve. Il se bat, il tue pour se nourrir, pour se défendre – ou pour obéir au maître qui le lui a ordonné.

Jamais l’auteur ne cède à l’anthropomorphisme, y compris ( et surtout ! ) quand il tente de se mettre, avec le lecteur, dans la peau et dans la tête de son héros, dans une forme ( inédite ? ) de ce qu’on appellera « le monologue indirect libre ».

Par exemple, Jack London écrit ( p. 95 ) : « puis une chose vivante apparut entre les brindilles. Cette chose vivante se tordait, se contorsionnait, et elle était de la même couleur que le soleil dans le ciel. Croc-Blanc ignorait tout du feu. (…) Il entendit Castor Gris glousser au-dessus de lui et comprit que ce bruit n’était pas une réprimande ».

Quand son nouveau maître, Scott, tente de le caresser, Croc-Blanc, qui ignore tout de ce geste ( d’ordinaire, une main humaine qui s’approche… c’est pour le frapper ! ) «  se tassa sur lui-même et se crispa en courbant l’échine. Là était le danger, une perfidie quelconque… »

Croc-Blanc, un roman pour enfants ? Sûrement pas – même si on le croit encore, puisque le héros est un chien ! Dans ce roman, la violence le dispute souvent à la cruauté. Et les victimes ( innocentes ) égorgées par notre héros se comptent par dizaines – sans même parler des « cinquante poules leghorn blanches » qu’il tue par instinct, « en ne s’estimant nullement coupable » !

Faut-il donc éviter de le proposer à de jeunes lecteurs ?

Sûrement pas !

Parce que Croc-Blanc est un magnifique roman d’apprentissage – bien plus efficace, pour différencier le bien et le mal, que de nombreux récits de fantasy !

Et là réside un gros problème : celui de sa traduction ou ( pire ) de son adaptation.

Il faut évidemment bannir tout ouvrage baptisé Croc-Blanc qui ne soit pas un texte intégral ! Censurer les passages cruels ou tenter de les adoucir, ce serait trahir le texte – et les nombreux messages qu’il contient.

Le simple fait de le traduire suffit parfois à le trahir… eh oui : dans les collections pour la jeunesse, on a souvent choisi d’ « adoucir la rugosité du texte original ».

Je signale, par parenthèse, que le texte anglais ( ou plutôt américain ) est gratuitement disponible sur Internet ( y compris en version… audio, 6H18 de lecture ! ) – et livré en prime avec l’achat de nombreux livres électroniques – hum !

Les traductions…

La plus ancienne ( 1923 ? ) est celle de Paul Gruyer et Louis Postif ( que nous appellerons T1 ). C’est celle du livre que j’ai lu en juin 1956 ;  j’allais avoir onze ans, le livre m’a été offert, la date figure sur la dédicace du donateur.

La collection est celle de l’Idéal-Bibliothèque chez Hachette.

Est-ce une édition intégrale ? Je n’ai pas eu la patience de le vérifier.

En revanche, il me semble intéressant de comparer la traduction de la première phrase :

« De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante ( T1 ) » avec celle de la version que je viens de lire ( T4 ) :

« De chaque côté de la rivière gelée s’élevait la forêt de sapins, sombre et peu engageante. »

En 1981, pour les éditions Rouge & Or, le traducteur Philippe Sabathe nous propose ( T3 ) : « Une haute forêt de sapins, sombre et oppressante, disputait son lit au fleuve gelé ».

Parenthèse : je possède ( ou plutôt je suis parvenu à remettre la main sur ) cinq versions de Croc-Blanc – mais il en existe plusieurs dizaines !

Et les variantes sont nombreuses, comme celle proposée par le volume I des œuvres complètes de Jack London ( Gallimard/Hachette, 1976 ), qui comporte trois romans animaliers ( Croc-Blanc, L’appel de la forêt et Mickael, chien de cirque ) Elle reprend la traduction De Paul Gruyer et Louis Postif… avec la ( nouvelle ) participation de Mme de Galard, qui a parfois modifié ( amélioré ? ) la traduction ( T 2 ).

Qu’on en juge par ce court dialogue,

à la fin du premier chapitre, quand les deux trappeurs constatent la disparition d’un de leurs chiens, avec ces quatre traductions différentes :

- Enfer ! cria Henry avec colère.

Et, quittant sa besogne pour venir compter ses chiens :

- Tu as raison, Bill. Boule de Suif est parti ( T1 )

- Bon dieu ! cria Henry avec colère

Et, quittant sa besogne pour venir compter ses chiens :

- Tu as raison, Bill. Le Gros est parti (T 2 )

- Manquait plus que ça !

Henry laissa tomber sa poêle et vint compter les bêtes.

- Vu, dit-il d’un air sombre. Gros-Lard s’est fait la paire. ( T 3 )

- Nom de dieu ! rugit Henry, furieux, en abandonnant ses occupations culinaires pour aller compter les chiens. Tu as raison, Bill, reconnut-il. Gros-Lard s’est taillé. ( T 4 )

On le constatera : choisir une traduction n’est pas anodin – et celles de Croc-Blanc sont nombreuses ! Il existe des versions de poche, des versions illustrées…

Pour cette relecture, j’ai délaissé ma « version d’enfance » ( T 1 ) pour me plonger dans le luxueux volume de la collection Chefs-d’œuvre universels de Gallimard Jeunesse ( T 4 ).

Editée en format large, sur un beau papier glacé, elle est magnifiquement illustrée par Philippe Munch ( mais Philippe est l’un de mes illustrateurs, c’est un ami… je suis partisan, c’est vrai ! ) et possède, en marge de chaque page, des notices additives, croquis, photos, explications diverses concernant les animaux, le Wild, les chiens, les chercheurs d’or, la ville de Dawson City… j’en passe !

Outre la passionnante biographie de Jack London écrite par Jennifer Lesieur, les éditions Phébus ont réédité l’intégralité de son œuvre, dans de fort beaux ouvrages de poche.

J’ajoute que parmi les préfaces que j’ai lues, j’ai retenu celle de Jean Dutourd ( Tome 1 des œuvres complètes, voir plus haut ) qui évoque « l’indulgence et la compassion infinies » de Jack London pour ses personnages, et « ce plaisir suprême que communiquent les grandes œuvres : l’impression d’être temporairement réconcilié avec le monde ».

Une impression plus que jamais nécessaire : en achevant la lecture de ce grand roman, on a du mal à retenir ses larmes.

Qu’on ait 10 ou 70 ans.

CG

Lundi 07 mars 2016

La Grammaire est une chanson douce, Erik Orsenna, Stock

La jeune Jeanne aime la littérature en général et les fables de La Fontaine en particulier, grâce à son enseignante : Mlle Laurencin. Mais un jour arrive en classe Madame Jargonos, inspectrice chargée d’une vérification pédagogique règlementaire… eh oui : les instructions contraignent les enseignants à utiliser un étrange jargon que Mlle Laurencin ne maîtrise pas.

Commence alors, pour Jeanne ( et son grand frère Thomas ), un voyage sur la mer qui s’achève par un naufrage… au pays des mots ! Sur une île aux pouvoirs magiques, Jeanne est recueillie par le doux Monsieur Henri ( Salvador ? ) et son séduisant neveu un peu hippie. M. Henri emmène Jeanne au marché aux mots et sur un îlot desséché, le cimetière des vingt-cinq langues (qui) meurent chaque année, faute d’avoir été parlées ; et les choses que désignent ces langues s’éteignent avec elles… Il lui présente ensuite la très vieille « nommeuse », celle qui recueille les mots rares et oubliés. Jeanne entrera plus tard dans La ville des mots, peuplée par la tribu des adjectifs, celle des pronoms ( un peu prétentieux ) ; elle entrera dans l’hôpital où sont soignés les mots malmenés, utilisés à tort et à travers. Hélas ! Enlevée par un hélicoptère, elle fera un stage ( avec Mme Jargonos ) à la Sècherie, où l’on essaiera de la remettre sur le droit chemin. Sauvée par M. Henri, elle se rendra ensuite dans l’usine des verbes, où, grâce à trois horloges, elle apprendra à utiliser... les temps ! Car « une phrase, c’est comme un arbre de Noël. Tu commences par le sapin nu et puis tu l’ornes, tu le décores à ta guise… jusqu’à ce qu’il s’effondre. Attention à ta phrase : si tu la charges trop de guirlandes et de boules, je veux dire d’adjectifs, d’adverbes et de relatives, elle peut s’écrouler aussi. »

On l’a compris : ce conte aux allures de parabole dissimule ( à peine ) une vulgarisation de la grammaire, une déclaration d’amour à notre langue et au langage en général, pour ne pas dire à la littérature ! A travers des allégories, Erik Orsenna livre un mode d’emploi du langage, aux antipodes des méthodes et termes savants imaginés par des grammairiens distingués. Il n’hésite pas d’ailleurs à citer ses sources, comme la définition officielle ( in Programmes et accompagnement, Français, classe de 6ème, page 55 ) de… l’apposition : « cette fonction exprime la relation entre le mot ( ou groupe de mots ) apposé et le mot auquel il est mis en apposition, relation identique, pour le sens, à celle qui lie l’attribut et le terme auquel il renvoie, mais différente du point de vue syntaxique, car elle n’est pas établie par le verbe. » Malheureux profs perdus dans la nuit ! ajoute un Erik Orsenna compatissant.

Cette joyeuse et poétique allégorie a beau avoir 15 ans ( l’ouvrage est sorti en 2001 ), elle n’a pas pris une ride. Si un enfant a des difficultés avec la grammaire, ce petit récit offre une cure bienfaisante – et une recette pour se réconcilier avec le français et ses mille et un moyens d’accommoder les mots qui – attention « peuvent piquer pire que des guêpes et mordre mieux que les serpents »..

Cette « défense de la langue » prend parti : évoquant les banquiers et les économistes, Orsenna affirme que « la diversité des langues les gêne pour leurs trafics, car (… ) si la vie se résume aux affaires, à l’argent, acheter et vendre, les mots rares ne sont pas très nécessaires. » Ce récit, lui, est indispensable. Il devrait figurer aux programmes scolaires !

Lu dans sa version de poche, mince, séduisante, illustrée… et bon marché !

Lundi 29 février 2016

Yeruldelgger, Ian Manook, Albin Michel

Dans cette Mongolie contemporaine où Coréens et Chinois deviennent les nouveaux maîtres, le commissaire Yeruldelgger est un homme brisé : sa fille cadette ( Kushi, 5 ans ) a été assassinée, sa femme Uyunga est devenue folle et sa fille aînée ( Saraa ), une punk gothique en perte de repères, le hait car elle le croit responsable du sort désastreux de sa famille.

Aussi, quand Yeruldelgger découvre le ( vieux ) cadavre mal enterré d’une fillette ( de 5 ans ) sur son tricycle rose, de méchants souvenirs remontent à la surface de sa mémoire. S’y ajoute très vite la découverte de cinq cadavres : trois contremaîtres Chinois émasculés dans leur entreprise et deux prostituées ( qui furent sans doute leurs clientes ) dans un conteneur…

Deux affaires apparemment sans lien.

Avec la tendre complicité de la belle Solongo ( médecin légiste ), et malgré l’opposition de son supérieur hiérarchique ( une brute prétentieuse et macho surnommé Mickey ), l’obstiné et euh… assez rude commissaire Yeruldegger, aidé par deux collègues ( Chuluum et la jeune Oyun ), va peu à peu remonter à l’origine de ses pistes.

Des pistes qui passent par une autre brute épaisse : un certain Adolf, qui est à la tête d’un bar crapuleux et d’un groupe de petits nazillons. A la suite d’une fuite éperdue dans un ( faux ) égout d’Oulan-Bator ( la capitale de la Mongolie ), Yeruldegger sera aidé dans sa tâche par un ado zonard sympa aussi futé que fouineur : Gantulga.

Faute d’indices, Yeruldelgger comprendra que le tricycle passe par un quad dont il veut découvrir l’origine et le conducteur ; quant la petite victime, elle va entraîner le héros à s’interroger sur ses parents, introuvables – et qui n’ont visiblement pas quitté le pays.

Au bout de ce long chemin semé de violence et d’intérêts privés, un certain « camp de l’ours » au nom doublement bien porté ; et un grand père turc particulièrement odieux et pervers…

Ames sensibles s’abstenir ! Et vous, amateurs de thrillers, précipitez-vous sur ce polar décoiffant qui dissimule un vrai roman policier et une vision édifiante, forte et étonnamment documentée de la Mongolie d’aujourd’hui.

Ce récit trépidant et attachant mérite un week-end de lecture ( méfiez-vous : difficile de s’en détacher ! ). Eh oui, Ian Manook ( alias Patrick Manoukian, journaliste né en 1949 ) a fait très très fort. On le sent pénétré de l’âme de la Mongolie, de ses paysages, de ses vieilles traditions mises à mal par des voisins ( chinois, coréens ) brutaux et dominateurs – traditions que le héros respecte et connaît sur le bout des ongles.

Quant aux fils de l’intrigue, divers et multiples, l’auteur les entremêle et les réunit avec une telle maestria que le lecteur n’est jamais perdu – ni ennuyé ! Ce récit est un vrai « page turner ». Aux deux tiers de l’ouvrage, page 400, le rideau s’ouvre à moitié – mais il faut attendre les dernières pages pour obtenir les ultimes explications… et assister à un dernier petit coup de théâtre qui ne surprendra pas un amateur attentif.

Quelques cerises sur ce ( gros ) gâteau : des descriptions poétiques, une fête du Naadam euh… assez folklorique, des scènes gore qui mettent les personnages de Seven du Silence des agneaux au rang de héros de contes pour enfants, une critique féroce et réaliste des intérêts économiques en jeu dans cette région du monde… et une recette détaillée de kuushuur, les délicieux beignets de marmottes !

Certains polars laissent si peu de souvenirs qu’il arrive qu’on les relise par mégarde avant de s’apercevoir… qu’on les a déjà lus ! Avec Yeruldegger, aucun risque : vous n’êtes pas près de l’oublier. Depuis Seul contre tous ( de Jeffrey Archer ) et la trilogie Millénium, c’est sans doute le roman qui m’a le plus impressionné et passionné.

Ah : la scène finale suggère qu’il y a une suite : Les temps sauvages, sortie en 2015.

Lu dans sa version France Loisirs ( pas ma faute… ce bouquin, c’est mon camarade Alain Grousset qui me l’a donné ! ), un joli format moyen jaune-orangé !

Lundi 22 février 2016

Adieu, mes neuf ans !, Valérie Zenatti, L’Ecole des Loisirs ( Maximax )

La veille de ses dix ans, Tamara prépare son deuil parce que plus jamais on pourra écrire son âge avec un seul chiffre (…) plus jamais on pourra montrer son âge avec les deux mains.

Aussi, Tamara se pose mille questions : pourquoi ne se voit-on pas grandir ? Les adultes se souviennent-ils du jour de leurs 10 ans ? Etait-ce si important ? Et quand elle apprend que sur Terre, quelqu’un meurt de faim toutes les quatre secondes, elle se demande pourquoi ce problème n’a pas la une, chaque jour, dans l’actualité.

Elle interroge sa mère, puis sa maîtresse madame Corbière ( et même la maîtresse de l’année précédente, la si appréciée Mademoiselle Kaladjian ), son camarade Simon… sans avoir de réponse satisfaisante à sa question.

En attendant de pouvoir devenir elle-même Président de la République, elle envoie un courrier à ce dernier. Et comme elle a dû faire quinze brouillons, elle adresse un double de sa lettre au Président des Etats-Unis et à son héros vivant préféré : Zinédine Zidane.

Et elle recevra une réponse – mais si !

Et même une invitation.

J’avoue : la cadette de ma petite-fille aura 10 ans en janvier. Ce qui m’a poussé à acheter ( et à lire, avant de le lui offrir ! ) ce livre. Un choix d’autant plus judicieux que la maman de Tamara ( comme la mère de ma petite-fille, connue de certains lecteurs sous le sobriquet de Logicielle ) est née elle aussi en 1970 !

Au-delà de ces choix et coïncidences, Valérie Zenatti ( auteure à L’Olivier, Prix du Livre Inter en 2015 ) fait se poser à son héroïne des questions simples - celles que les adultes ne se posent plus - et fort pertinentes. Tamara a la candeur et la générosité de l’enfance qu’elle est sûre de perdre. Ses interrogations et ses angoisses, légitimes, méritaient bien ce récit simple, édifiant, dont la morale implicite mérite d’être partagée par les lectrices et lecteurs du même âge. Des questions qui, de façon claire, exigent des réponses complexes mais nécessaires sur le sens de la vie, la responsabilité – celle de chaque individu – en particulier ( et surtout ) celle des politiques pour lesquels on vote, et qui ne sont élus que pour défendre le bien commun. Celui de tous les êtres humains.

La fin pourra étonner ou même décevoir… mais elle a de quoi interpeller, comme on dit.

Et le lecteur est en droit de se demander quelle suite sera donnée à l’entretien entre Tamara et celui qui lui a répondu, et l’a invitée.

Lu dans la Blanche de l’Ecole des loisirs, un grand format mince et luxueux, couleur crème.

Lundi 15 février 2016

La traversée, Jean-Christophe Tixier, Rageot

Sam (plus exactement Seyba ), migrant africain de 17 ans, fuit son pays pour gagner l’Europe.

Nous suivons sa « traversée » au moment où, quittant la Syrie, improvisé « barreur » par ses passeurs, il tente de gagner l’Italie de nuit avec une barque en bien mauvais état sur une mer déchaînée, une embarcation qui va finir par chavirer avec sa centaine d’occupants.

En détresse, Sam nage pour sauver les naufragés.

Il récupère une fille de 9 ans, Nafi, à qui il confie un porte-bonheur : une médaille que lui a confiée sa soeur Meïssa. Au fil des heures qui passent, pendant que des migrants se noient sans qu’il puisse intervenir, sa mémoire lui fait revivre les étapes de sa fuite : l’amitié qui le lie depuis toujours à Youssou, son « phaco-frère » qui, au dernier moment a refusé de partir ; son attachement progressif à la jeune ( et secrète ) Thiane qui, elle, fuit vers l’Angleterre pour échapper à celui auquel on veut la marier de force ; son étape à Tripoli où il partagera le sort d’un migrant condamné et désespéré, Samory ; ses négociations avec un autre migrant, Kenjo, qui l’exploite et lui fait comprendre que la détresse de chacun abolit toute solidarité ; enfin, sa rencontre avec Sekou qui, malgré ses 8 ans, va effectuer un lien inespéré entre Thiane et lui…

Ecrit en 2014, ce roman préfigurait l’arrivée massive des migrants qui a défrayé la chronique à l’automne 2015 – et l’ouvrage de Jean-Christophe Tixier est sorti ( bien malgré son auteur ) au moment où des lecteurs indélicats lui ont cru pouvoir lui reprocher de « suivre la mode ». Quand on connaît l’auteur, on sait que seul le sort et le problème des migrants lui importent, et qu’il aurait préféré que l’actualité soit faite d’autres événements moins dramatiques.

En Europe ( en France en particulier ), les migrants apparaissent parfois comme des étrangers indésirables qui viennent déranger notre confort et « manger le pain des Français », comme l’auraient dit, par dérision, un Coluche ou, plus tôt encore, un Fernand Raynaud.

Résolument, Jean-Christophe Tixier place le lecteur du côté de celui qui souffre. Pour des raisons diverses mais qui, toujours, expliquent pourquoi on fuit un pays qu’on aime. Comme si cette souffrance n’était pas suffisante, s’y ajoutent des problèmes financiers, familiaux, sentimentaux, et des ennuis de santé. Le migrant est décidément seul, démuni, exploité – et rejeté bien avant qu’il ne parvienne dans un improbable pays d’adoption.

On a reproché à l’auteur la fin de son récit en forme de point d’interrogation. Eh oui, elle pose une question que le lecteur reçoit en pleine figure, comme pour le mettre face à ses responsabilités et à sa conscience, qu’il a parfois mauvaise…

C’est là un ouvrage court, simple et édifiant.

A mettre entre toutes les mains – mais en priorité celles des collégiens.

Lu dans son unique version, un très beau moyen format.

CG

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