Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 17 juin 2013

Cantoria, Danielle Martinigol, L’Atalante ( Le Maedre)

Sur la planète Cantoria, éclairée par le soleil Arae, le chant des habitants constitue davantage qu’un art : une source d’énergie ! Celle qui, notamment, permet aux vaisseaux-orgues d’explorer l’espace. Et, pour les plus doués, celle qui leur permet, à l’image des vestales grecques, d’honorer la Déesse Astrale grâce à la pureté de leur Note.
Dans la petite cité de Glinka, les dons exceptionnels du jeune Arth sont vite repérés par Sotto, qui l’emmène dans la capitale, Cantoria. Or, Arth est à la fois révolté contre le sort réservé aux « bas-chanteurs », et très amoureux de la belle Khena de Villanelle, dont le sort est hélas scellé : grâce à sa Note, sa vie sera vouée à la déesse !
A l’occasion d’une conjonction de trois astres ( une syzygie ) qui n’a lieu qu’une fois tous les deux cents ans, une expédition est lancée aux limites du système d’Arae… Arth et Khena font partie de cette mission périlleuse, au cours de laquelle ils devront affronter le mystérieux et maléfique Bruit Noir… et découvrir bien des secrets ;

Vous aimez la SF ? Vous aimez la musique ? Alors vous lirez Cantoria, dont l’originalité tient dans cette audacieuse  hypothèse : et si la musique était une énergie ?
Le tour de force du roman de Danielle Martinigol est d’avoir tenu jusqu’au bout cette étonnante gageure : conjuguer à tous les temps ( à tous les modes, devrait-on dire ! ) un récit dont le « si majuscule » relève de la SF, mais dont l’univers séduira les amateurs de fantasy. D’où, sans doute, le genre « science-fantasy » annoncé sur la couverture. Ajoutons que c’est aussi là un roman sentimental, dans lequel l’auteure des Oubliés de Vulcain et des Abîmes d’Autremer décline sa fameuse « règle des trois A : Aventure, Amour, Ailleurs ».

Lu dans son unique version, un moyen format à la couverture souple, superbement illustré par Manchu !

Lundi 10 juin 2013

Le Magicien du Pharaon, Alain Grousset, Nathan

En 2100 avant J.C., le jeune Djar quitte Coptos pour partir à Thèbes, d’où son oncle Chabti, architecte, n’est jamais revenu…
Là-bas, un collègue de Chabti, Horonemheb, prétend ne pas l’avoir vu depuis un an… mais l’un de ses élèves affirme qu’il a menti. En réalité, Chabti a été pris en otage par les prêtres du Pharaon Antef Ier qui veulent construire un temple où entasser leurs richesses, des biens qu’ils ne cessent d’accumuler aux dépens du peuple et de leur souverain.
Menacé de mort, Djar échappe à un attentat grâce au jeune Hotep… qui n’est autre que le frère du Pharaon !
Désormais en sécurité au palais, Djar tombe amoureux de Taho, la sœur d’Hotep… au moment où le Pharaon meurt. Hotep devient le nouveau pharaon, Antef II. Très vite, il s’assure la complicité de Djar dont l’oncle lui a enseigné la magie, un art qui va être très utile au nouveau souverain pour conserver le pouvoir. Car les prêtres, qui maintiennent toujours Chabti prisonnier, sont prêts à tout pour maintenir la pression, faire craindre les dieux au peuple et s’assurer que les offrandes continueront d’affluer…

Vous associez presque automatiquement le nom d’Alain Grousset au genre science-fiction ?
Eh bien vous avez tort ! Car ce vieux routier de la littérature jeunesse se révèle ( une nouvelle fois ! ) un auteur fort crédible de romans historiques. Très documenté, son récit nous plonge dans les intrigues de palais d’Antef II, qui a bel et bien existé, comme ont existé les magiciens dont les tours de passe-passe, destinés à éblouir le peuple,  servaient tantôt les prêtres, tantôt le souverain.
Tout en suivant les péripéties multiples du jeune Djar à la recherche de son oncle, les jeunes lecteurs seront immergés dans les us et coutumes de l’Egypte antique, en assistant aux funérailles d’Antef Ier, à l’intronisation de son frère, et aux âpres luttes que doit mener le jeune nouveau souverain face à la disette de son peuple, à l’enrichissement et au pouvoir des prêtres… ainsi qu’à la menace de son voisin d’Hérakléopolis, dont les troupes menacent d’envahir l’Egypte.

Lu dans un fort belle collection de poche de luxe : belle couverture, beau papier, et typographie tout à fait adaptée aux lecteurs de 10/11 ans. Un vrai premier roman historique ( de 180 pages ) sans illustration.

Lundi 03 juin 2013

Le roman, Michel Raimond, Armand Colin

Contrairement à son titre, Le Roman n’est pas un roman mais… un essai universitaire sur le roman ! Malgré son âge ( 1996 ), ce livre n’a pas pris une ride. Et il répond aux questions qu’on est en droit de se poser sur… l’origine historique du genre, ses variantes au fil des siècles avec une « exigence de vérité » de plus en plus affirmée, son approche, au XIXe siècle, du récit contemporain, miroir d’une société passée au crible – avec, comme il se doit, une place de choix réservée à l’étude des œuvres de Balzac, Flaubert, Zola ( intentions, personnages, structure… )
L’auteur ( spécialiste de Proust ) se penche ensuite sur la diversité apparente des thèmes que le roman aborde ( ah… au genre science-fiction, il accorde, page 31, deux lignes et demi – c’est peu, je l’admets ! ), sur sa composition et sur les problèmes de narration qui, de gré ou de force, s’imposent d’emblée à l’auteur.
Il conclut en se penchant plus particulièrement sur… les notions de temps ( « vitesse du récit, jeux avec le temps… », d’espace ( description, imaginaire et variantes ) et de personnages.
Quel plaisir de constater que Michel Raimond n’hésite pas à se référer à des auteurs souvent boudés par l’université : Alexandre Dumas, Jules Verne, Colette, Jacques Laurent. Il nous rappelle aussi que toute œuvre littéraire n’est pas la réalité, même quand elle tente de la restituer. La mission de l’art, écrivait Balzac, n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer. A méditer… comme le sont mille autres citations et réflexions de l’auteur !

Pourquoi accorder une place à ce livre relativement ancien ? Parce qu’il aborde un thème qui est cher à tout lecteur, quel qu’il soit… et aussi à tous les écrivains. Sans doute peut-on me rétorquer qu’il n’est pas utile d’étudier le mécanisme ou l’histoire de la marche pour apprécier le deux cents mètres ou se lancer dans un marathon. Mais quand on écrit ( ou quand on est un lecteur assidu du genre romanesque ), lire cet essai est un bonheur de tous les instants. D’autant que son style, certes soutenu, est tout à fait accessible.
Le romancier, affirme l’auteur, introduit le temps à l’intérieur de l’homme et il raconte l’histoire d’une destinée qui se construit peu à peu au contact des choses et qui est constamment en rapport avec le devenir du monde.

Format moyen et petits caractères, cet ouvrage est réédité – et s’il est accessible en Kindle… je le recommande évidemment sous sa forme papier ! J’ai pour ma part surligné des dizaines de passages qui sont autant de formules magiques ou d’informations essentielles !

Mardi 28 mai 2013

Les rencontres avec mes lecteurs (deuxième partie)


Il y a quelques mois, Corinne Seyral me demandait de répondre à quelques questions relatives aux motifs et aux conditions de mes rencontres avec des classes de collèges.
Il m’a semblé intéressant de livrer ce dialogue en pâture à mes lecteurs…

Voici la seconde partie de notre échange.


Quelles raisons vous poussent à accepter une rencontre ? Les vraies et sincères invitations… ?
Elles sont multiples et très subjectives.
La première est… la première impression de la prise de contact : l’enthousiasme du demandeur, la nécessité absolue affirmée qu’il faut… venir rencontrer les lecteurs !
Parfois, c’est l’ouvrage abordé ( parce qu’il m’est cher, et/ou qu’il est rarement abordé ! )
Il m’arrive de refuser une rencontre que je « sens » mal, ou parce que le lieu est trop éloigné. Parfois, je refuse pour des motifs pratiques évidents : venir assurer deux heures de rencontre à 1 000 kilomètres de chez moi est inenvisageable… sauf exception ! Deux jours de déplacement pour deux heures de rencontre, c’est beaucoup de fatigue et de frais. Mais parfois, cela vaut la peine !
La personnalité de l’organisme ou de la personne qui m’invite a son importance. Très souvent, je le ( la ) connais. Et je sais que tout est réuni pour que la rencontre soit réussie.

Etes-vous souvent sollicité ?
Oui. Plusieurs fois par semaine. Mais je n’assure qu’une trentaine de rencontres par an, et je juge souvent que c’est peut-être trop.

Etes-vous demandeur ?
Jamais.

La rémunération de ces rencontres représente, pour certains auteurs, 50 % de leur revenu, pour certains plus… Vous sentez-vous contraint  d’accepter certaines rencontres ?
Jamais. Je vis ( bien ) de ma plume, comme on dit. Je n’ai pas besoin de « mettre du beurre dans les épinards ».
C’est un vrai luxe : je ne rencontre mes lecteurs que lorsque j’en ai envie, quand le jeu en vaut la chandelle ( voir : Quelles raisons vous poussent à accepter une rencontre ? ). Il m’est arrivé d’intervenir sans être rétribué – et j’ai pas mal de camarades qui l’ont fait !

Trouvez-vous toujours la même motivation lorsque les séances sont très nombreuses ?
En général, oui.
Ce n’est jamais la durée ou le nombre des rencontres ou le nombre des élèves qui lassent ou fatiguent, c’est la mauvaise qualité de la rencontre. On peut juger décevante et épuisante une rencontre après un quart d’heure – et passionnante et trop courte une rencontre de deux heures avec trois classes rassemblées ( cela m’est arrivé, dans des lycées techniques ).
Cela dit, je limite moi-même les rencontres. Je sais qu’au bout de deux jours, après avoir vu des centaines d’élèves, je dois faire un break.
Pas question d’enchaîner trop de rencontres.
Je ne me plains jamais qu’on me pose les mêmes questions.
Pour la plupart des lecteurs, c’est la première fois qu’ils rencontrent un auteur. Toute question, même naïve ou maladroite, est légitime.

Rencontrer des enfants a-t-il un impact sur votre création ?... Lequel ?
Sans doute – mais je n’y ai jamais vraiment réfléchi.
Rencontrer des lecteurs redonne peut-être de l’élan ?
Difficile à évaluer : j’ai écrit de 7 à 23 ans sans jamais avoir de lecteurs, sans être publié – et sans même avoir envie de l’être.
Il m’est arrivé, entre 1980 et 1989, d’assurer très, très peu de rencontres ( j’étais alors directeur de collection chez Gallimard, puis journaliste, puis scénariste ). Cela ne m’empêchait pas d’écrire !
S’il m’arrivait de ne plus assurer rencontres, et même si je n’étais plus publié, cela ne m’empêcherait pas, je crois, de continuer à écrire.

Si les rencontres deviennent trop importantes, pensez-vous qu’elles puissent nuire à la création ?
Oui.
D’abord parce qu’elles dévorent du temps et monopolisent l’attention.
Ensuite, comme je le dis souvent aux lecteurs que je rencontre :
« Ce que je fais aujourd’hui est exceptionnel, inhabituel. Mon métier, c’est écrire, ce n’est pas… parler de l’écriture. Si je n’étais pas là en ce moment, je serais devant mon ordinateur, dans mon bureau. J’écrirais. Et même si je suis ravi de vous rencontrer, mon vrai plaisir, ma vraie passion… c’est d’être seul face au récit que je construis. »

D’après-vous, la banalisation de ces rencontres épuisera-t-elle cet exercice ? Peut-il y avoir un revers de la médaille ?
Il y a un danger, en effet. Une rencontre doit conserver un caractère sinon rare, du moins exceptionnel.
Le danger vient aussi de l’attitude de certains auteurs qui « racolent », qui sont très demandeurs d’interventions, le plus souvent pour des raisons financières ( que je comprends ).
Mais l’écrivain intervenant doit toujours avoir en tête cette notion de responsabilité. Intégrer dans les droits d’auteur l’argent généré par ces rencontres est très discutable – même si, à la Charte, cela fut une revendication quasi unanime. Certes, que j’aie été contre cette mesure peut s’expliquer par le fait que je vis de ma plume. Mais pendant vingt ans, cela n’a pas été le cas. J’ai donc été prof, j’ai travaillé dans l’édition avec un salaire… je ne fais pas partie de ceux qui jugent qu’un écrivain doit absolument vivre de ses droits d’auteur… surtout si ceux-ci sont essentiellement dus à des rencontres !
Dans le « bulletin de la Charte » ( je suis l’un des trois membres fondateurs de la Charte ), j’ai un jour pointé le danger de la banalisation des rencontres dans un article sévère que j’avais intitulé : auteur, animateur… ou animauteur ?
Devenir un « animauteur », c'est-à-dire un professionnel de la rencontre avec ses lecteurs, c’est le pire qui puisse arriver à un écrivain. Mais c’est hélas une demande de la part du public, et une tendance issue de la télé et des émissions people.
L’intérêt d’une rencontre doit être la littérature, au service de laquelle doit rester l’écrivain, quelle que soit la force ou l’originalité de sa personnalité.

Mardi 21 mai 2013

Les rencontres avec mes lecteurs (première partie)

Il y a quelques mois, Corinne Seyral me demandait de répondre à quelques questions relatives aux motifs et aux conditions de mes rencontres avec des classes de collèges.
Il m’a semblé intéressant de livrer ce dialogue en pâture à mes lecteurs…
Voici la première partie de notre échange.

Préparez-vous ou non vos rencontres ? Si oui de quelle manière ?
Oui, toujours. D’abord en contactant l’enseignant, en essayant de connaître sa demande, en exigeant qu’un de mes textes au moins ait été lu par ses élèves. Au besoin en échangeant des mails avec les profs, la documentaliste et même mes lecteurs – ils ne se privent d’ailleurs pas de m’écrire avant la rencontre, par le biais de mon site.

Est-ce que  vos diverses expériences vous ont amené(e) à modifier votre manière de travailler avec des enfants ?
En quarante ans, mon approche n’a cessé de varier, d’évoluer.
Mais la plupart du temps parce que le monde, la société, les attentes des enfants et surtout des ados ont changé.

Quels sont les facteurs pour qu’une rencontre fonctionne ?
1/ Que l’enseignant soit motivé, passionné.
2/ Qu’il motive et passionne sa classe, qu’il crée une attente.
3/ Qu’un ouvrage ait été lu, que l’enseignant en ait parlé avec sa classe.
4/ Que le temps de la rencontre, le lieu soient favorables – et là, tout dépend de la classe, et des rapports que l’enseignant entretient avec elle.

Quels sont, selon vous, les points essentiels ?
Voir plus haut !

Quand est-elle enrichissante ?
1/ Quand il y a eu préparation longtemps en amont, que les lecteurs ont visité mon site, lu des informations ou des textes avant la rencontre.
2/ Quand sont posées des questions précises sur le texte, le style, les personnages, la structure, le genre littéraire de l’œuvre.
3/ Quand un maximum de lecteurs participe, pose des questions, demande des précisions.

Quand devient-elle pauvre ?
1/ Quand la préparation a été médiocre, voire nulle.
2/ Quand l’enseignant n’a même pas lu l’un de mes textes, y compris celui qu’il a exigé que ses élèves lisent ( ça arrive ).
3/ Quand l’enseignant ou le demandeur de la rencontre n’est pas là ( ça arrive une fois sur cinq : congé, stage, classe verte, maladie, emploi du temps – il n’a pas cours le jour de la rencontre et ne juge pas bon de venir ) ou qu’il corrige ses copies au fond de la classe pendant que j’interviens.
4/ Quand les rapports entre le prof et les élèves sont tendus – l’échec d’une rencontre vient très souvent des rapports de force entretenus en amont par le prof et sa classe.

Que vous apporte-t-elle ?
La satisfaction d’avoir fait passer mon amour de la littérature, le désir chez mes lecteurs de lire davantage, d’élargir leur champ d’investigation, de mieux comprendre la portée des mots, de la pensée structurée par l’écrit, de l’importance de la fiction, de la force de l’imaginaire… j’en passe !
Quitter une classe en sachant qu’on a fait rebondir l’enthousiasme et la demande est très valorisant.
J’oublie : elle apporte aussi des liens parfois privilégiés avec des profs – et documentalistes - exceptionnels.

Préférez-vous que l’accueil de ces rencontres ait lieu en bibliothèque ? Oui, non, pourquoi ?
Oui !
J’exige presque toujours qu’on soit au CDI.
 Parce que j’utilise toujours les livres qui sont à ma portée pour lire un extrait, montrer comment fonctionne un dialogue, étayer une affirmation qui peut surprendre ( comme : « il n’y a que deux temps de narration : le présent et le passé. Il n’y a, sauf exception, que deux façon de relater une fiction romanesque : le je et le il )
Enfin, parce qu’on est hors du cadre de la classe.

Lors de ces rencontres, est-ce plus dans ce qui se dit ou dans ce qui s’éprouve, que l’intérêt se trouve ?
Les deux sont intimement liés.

L’expérience prouve que l’attitude de l’auteur vis-à-vis de son public est capitale. Pour ma part, j’essaie d’être proche, physiquement et mentalement – tout en ayant conscience que je n’ai pas quinze ans, et que mon statut est particulier.
J’ai devant moi non pas des élèves mais des lecteurs, que j’appelle par leurs prénoms, avec lesquels je dialogue individuellement, même un  temps très bref. Montrer sa considération pour le lecteur qui est face à vous est essentiel. Créer un  lien personnel, même ténu, même éphémère. Ce qui se dit prend alors un poids beaucoup plus grand.

Suffit-il de mettre en contact un auteur et des élèves pour que la « rencontre » ait lieu ?
Pas du tout.
Il peut ne rien se passer… même si l’on a l’impression qu’il s’est passé quelque chose. Un ratage ( dont les causes peuvent être multiples ) est même déplorable, mieux aurait valu que la rencontre n’ait pas eu lieu.

La suite la semaine prochaine !

Lundi 13 mai 2013

Les Misérables, Victor Hugo, La Pleiade

L’histoire ? On croit la connaître…

Autrefois émondeur à Faverolles, l’ancien forçat Jean Valjean, récemment libéré, cherche une auberge pour manger et dormir.

S’il a fait 19 ans de bagne, c’est moins pour le vol d'un pain que pour avoir trop souvent tenté de s’évader. Mais comme on le dirait aujourd’hui, il a la haine

Partout, on le refoule, car son passeport jaune trahit son état d’ancien prisonnier.

Il trouve finalement refuge chez Monseigneur Myriel. Accueilli comme Zeus et Hermès chez Philémon et Baucis, il part pourtant avant l’aube en emportant les couverts en argent de l’évêque.

Arrêté par les gendarmes, qui le soupçonnent de vol, il est relâché grâce à Monseigneur Myriel. L'évêque affirme non seulement qu’il lui a donné ses couverts, mais que son invité d'une nuit a de surcroît oublié les chandeliers en argent…

Stupéfait et libre, Jean Valjean croise alors la route d’un jeune savoyard, un enfant, le fameux Petit Gervais… qui perd une pièce de quarante sous que Jean Valjean bloque sous sa chaussure. Un vol indigne qui sera, chez Valjean, son dernier méfait. D’ailleurs, longtemps après, il recherchera les jeunes Savoyards et sera toujours avec eux d’une générosité suspecte !

Son forfait à peine accompli, Jean Valjean le regrette. Il cherche à rattraper le coup, comme on dit.

En vain. Mais qu’importe, cette dernière mauvaise action ajoutée au geste généreux de Monseigneur Myriel a fait son œuvre : c’est une rédemption.

Jean Valjean sera désormais non seulement honnête, mais il tentera toute sa vie durant d’être digne du modèle de celui qui lui a montré la voie…

Les vingt premières lignes de mon résumé sont trompeuses.

Parce que le nom de Jean Valjean apparaît… page 78, au fil du « deuxième livre ».

Jusque là, le héros était Monseigneur Myriel, « un juste », dont Hugo nous dresse le portrait. S'y ajoutent celui de sa sœur, de sa bonne, et en passant celui de la ville de Digne, nourri de nombreuses anecdotes : celle du brigand Cravatte, sans parler de la liste des dépenses de cet homme d’église, presque un saint, puis ses réflexions sur le monde ecclésiastique…

La diatribe sur « les évêques bien en cour, riches, rentés, habiles » montre que Hugo a sans doute lu Le Rouge et le noir ! Lire pour s'en convaincre toute la page 54 !

Le premier livre, consacré à Monseigneur Myriel, ne compte pas moins de 14 chapitres. Ce portrait unique est presque un roman à lui tout seul !

Bref, le vol de l’argenterie ne survient qu’à la page 104, et c’est moins de dix pages plus loin que Jean Valjean est relâché ( certes à regret ! ) par les gendarmes.

Si je m’étends longuement sur ce début, c’est qu’il est emblématique de l’ensemble…

Sur cent pages de récit, l’action proprement dite en occupe moins de dix. Ce sont ces dix pages que l’on connaît, encore les résume-t-on souvent à deux ou trois pages d’extraits !

Seulement voilà : pour que le lecteur soit authentiquement bouleversé, il lui faudra lire les cent pages qui précèdent. S'il n'est pas pénétré par la générosité, la bonté de ce prêtre, il lui sera difficile de sursauter, de bondir ou de sourire quand Jean Valjean, par exemple, s’écriera : « Ce n’est pas le curé ? » en constatant que les gendarmes l'appellent "Monseigneur". Car la pauvreté de la demeure de l’ecclésiastique l’a trompé.

Le Livre Troisième ( Accomplissement de la promesse faite à la morte ) commence par une description minutieuse de… l’année 1817 !

Et Hugo ne nous brosse le portrait d’un groupe de quatre joyeux fêtards, et de leur petite amie respective ( on n’est déjà pas très loin des Copains, de Jules Romains, et l’on pense parfois à certaines scènes de l’Education sentimentale de Flaubert ) que pour nous montrer les cruelles circonstances dans lesquelles… Fantine, à peine déflorée, se trouve enceinte et abandonnée par le bien volage Tholomyès.

En revenant chez elle, à Montreuil sur Mer, l'infortunée Fantine confie son enfant, Cosette, au couple Thénardier, qui saignera la mère jusqu'au dernier sou ( au dernier cheveu et à la dernière dent ! ) avant qu'elle ne rende l'âme entre les bras du héros – qui a changé d’identité.

Eh oui ! Entre-temps, devenu à Montreuil sur Mer, le maire, ainsi, que l'honorable et généreux Monsieur Madeleine, Jean Valjean est identifié ( et finalement repris ! ) par Javert - et tout cela pour avoir sauvé la vie d'un conducteur coincé sous sa charrette, un certain père Fauchelevent ! Après un débat intérieur devenu célèbre ( Tempête sous un crâne ! ), notre forçat repenti se dénonce au policier pour innocenter celui qu'on soupçonne d'être Jean Valjean ( c'est "L'affaire Champmathieu" ).

Mais Jean Valjean s'enfuit à nouveau, ou plutôt il disparaît, ne serait-ce que pour accomplir une promesse : retrouver la petite Cosette, dite "l'alouette".

Il la recueille ( ou plutôt l'achète aux Thénardier ! ) pour se réfugier avec elle, d'abord dans la "masure Gorbeau" puis, grâce à la complicité du Père Fauchelevent, dans le couvent du Petit Picpus, car il est toujours poursuivi par Javert, stupéfait d'avoir vu s'évanouir son suspect quasiment devant lui après une course-poursuite mémorable et très cinématographique...

C'est alors que Hugo revient à la fameuse "masure Gorbeau" pour s'intéresser de plus près à deux de leurs nouveaux occupants : Gavroche, le gamin de Paris, et son double argenté, Marius de Pontmercy, un garçon élevé par son grand-père et injustement séparé de son père... celui-là même que l'infâme Thénardier a détroussé à Waterloo !

Voilà enfin noués les fils de la suite de ce drame à multiples détentes, un feuilleton à la fois digne des attentes des lecteurs de 1862, mais aussi des meilleures séries télévisées contemporaines.

Hugo n’était pas seulement un précurseur en matière politique. N'a-t-il pas, il y a un siècle et demi, évoqué les futurs Etats-Unis d’Europe ?

Quelques remarques…

Ce feuilleton, ce drame, Hugo s'y est attelé des années durant, puisque le récit que l'on connaît n'est que la reprise d'un manuscrit initialement baptisé Les Misères. Un drame qui se révèle sans doute le premier grand vrai polar de la littérature française, en même temps qu'un tableau édifiant des moeurs du XIXe siècle, mœurs qui rappellent tristement certaines situations d’aujourd’hui. Sur bien des plans, hélas, Hugo reste d’actualité.

Car l'auteur nous fait évoluer dans tous les milieux, et il profite de la moindre occasion pour nous faire une leçon d'histoire, de géographie... de morale ou de politique. Il émaille son récit de mille et un détails qui sont autant de précieux indices sur la vie ( et les misères du peuple ) dans la première moitié de son siècle.

A l'image de son auteur, ce récit reste un monument, un testament ( oui... parfois, c'est quasiment biblique ! ), hélas amputé dans la plupart de ses versions actuelles de grandes digressions. Hugo en est conscient puisqu’il avertit alors son lecteur : "Ici, il est difficile de ne pas méditer un instant «  ( p 96 ) Ou en glissant, p. 521 : « Que le lecteur nous permette encore une petite digression, étrangère au fond de ce livre… » Et, p. 537 : « Encore quelques mots ».

Ou même, p. 512 : « nous nous bornerons à constater ici et à indiquer brièvement ( hum, tout est relatif, il occupe plusieurs pages ! ) un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons ».

Ces digressions échappent au lecteur des versions raccourcies.

Dommage, car Hugo nous y livre le meilleur de lui-même au moyen de portraits étonnants :

« Satan devait par moments s’accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier et rêver devant ce chef-d’œuvre hideux. » ( p. 440 )

Ou de formules exemplaires.

Comme, p. 453 :  « Jean Valjean n’avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans, il était seul au monde. Il n’avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne, il était mauvais, sombre, chaste, ignorant, farouche. Le cœur de ce vieux forçat était plein de virginités. (…) C’était ( il est question de Cosette ) la deuxième apparition blanche qu’il rencontrait. L’évêque avait fait lever à son horizon l’aube de la vertu ; Cosette y faisait lever l’aube de l’amour.(… ) Pauvre vieux cœur tout neuf !  »

Ou p. 520 : «  Car Dieu ouvrait les fleurs avant que l’homme taillât les pierres. »

Ou, p. 525 : «  Le passé a un visage, la superstition, et un masque, l’hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque. » Ou, p. 534 : « Ecraser les fanatismes et vénérer l’infini, telle est la loi ». Ou, p. 535 : « La brute jouit. Penser, voilà le triomphe de l’âme. »

Ou, p. 621 : « Toutes deux avaient des ailes, l’une comme un ange, l’autre comme une oie. »

Ou encore, p. 174/175 : " Le suprême bonheur de la vie, c'est la conviction qu'on est aimé ; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré soi-même.(...) On ne voit rien mais on se sent adoré. C'est un paradis de ténèbres."

Un magnifique hommage à la Femme... hommage tempéré plus loin ( p. 392 ) par ce jugement quelque peu dépassé digne de "La femme de trente ans" de Balzac : "Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans. Mme Thénardier touchait à la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme ; de façon qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. " ( ! )

Que dire, encore, de cette naïve et terrible parole d’enfant, phrase nichée au creux de dizaines de pages consacrées à la description ( exemplaire ! Mais c’est une description… ) du Petit-Picpus du côté de l’année 1827 ( Livre 6ème )

- Moi, ma mère n’était pas là quand je suis née !

Digressions qui sont autant de passionnants indices sur, par exemple, les raisons pour lesquelles les meuniers ne prennent pas le temps de trier le grain : " est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules ; c'est l'ivraie, c'est la luzette, c'est la nielle, la vesce, le chènevis, la gaverolle, la queue de renard..." ( p. 391 )

Ou sur une analyse quasi psychanalytique sur l'obscurité et la peur ( toute la page 40 ! )

Mais qui, aujourd'hui, est prêt à affronter le monologue de Grantaire, l’un des compagnons de Marius : trois grandes pages ( 680, 681, 682 ) !

Ou cette parenthèse de soixante pages qu'est Waterloo ( 2ème Partie, Livre 1er ) - une description précise de la bataille où, au détour d'un paragraphe ( La lune était sinistre sur cette plaine, p. 369 ), on retrouve l'écho du poème L'Expiation : Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine ! Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine.

Digressions sans lesquelles ne pourra pas naître l'émotion - grandiose - que le lecteur ressentira ( page 426 ) à la lecture de ces deux brèves lignes de dialogue, qui achèvent l'achat par Jean Valjean de la magnifique poupée à Cosette :

- Joue donc, Cosette, dit l'étranger.

- Oh, je joue ! répondit l'enfant.

Je défie alors le lecteur de ne pas pleurer.

Encore faut-il qu'il ait lu les dizaines de pages qui précèdent... comment faire ?

Quand on est jeune, se contenter d’extraits, ou d’un roman réduit, tout en sachant qu’on n’a pas eu accès à l’œuvre, mais à un seul de ses aspects.

Et un vieux lecteur sera sans doute ébloui par la lecture intégrale de ce roman colossal.

Il existe des dizaines de versions intégrales des Misérables.

Celle que j’ai choisie est l’ouvrage proposé par La Pléiade ( imprimé en 1976 ), dont l’introduction et les « notes et variantes » de Maurice Allem éclaireront le lecteur averti, qui souhaiterait connaître les retraits ou ajouts d’Hugo par rapport au manuscrit d’origine, Les Misères.

Et comment ne pas être séduit par les ouvrages de cette prestigieuse collection… un format de poche papier bible et en cuir, doré à l’or fin !

Une petite remarque : quand je travaillais chez Gallimard, on m'a affirmé que La Pléiade était la seule collection en France où l'on ne trouvait aucune coquille...

Faux !

J'en ai repéré quatre, pages 381, 514, 644 et 678.

Lundi 06 mai 2013

Fou l'amour, Yves Pinguilly, Oscar

Grégoire, dit Greg, 17 ans, part à Plouaret Trégor pour passer juillet chez ses grands-parents, dans les Côtes d’Armor. Dès son arrivée se pose un problème : Mémé, la mère de son grand-père, atteinte d’Alzheimer, doit entrer dans une maison de retraite...

Là-bas, Greg fait la connaissance d’une belle infirmière de 35 ans, Rosine, qui l’embauche pour tondre sa pelouse et ses haies. Peu attiré par Eléonore, l’amie d’enfance qu’il connaît trop bien, il lui préfère Rosine qui, très vite, va lui faire connaître l’amour. Une passion qui devra s’achever à la mi-août puisque le mari de l’infirmière, qui travaille à l’ambassade de France en Malaisie, va bientôt rejoindre son épouse – Greg, lui, partira aux Etats-Unis pour y parfaire son anglais…

Entre-temps survient, parmi les pensionnaires âgés de la maison de retraite de Mémé, un épisode inattendu : l’idylle physique ( et même le mariage ! ) de Bernard et Gigi deux pensionnaires de 80 ans !

Pour le grand bonheur du lecteur, Yves Pinguilly n’est jamais politiquement correct - qu’il en soit remercié !

Le ton est donné dès le départ du train, quand Greg, assis à côté d’une religieuse qui lit la bio de Jean XXIII, confie au lecteur : « Moi qui avais respiré les vents alizés, j’eus l’impression qu’elle sentait le pipi de chat » !

Ah, l’amour et l’âge… ou la différence d’âge ! Ceux qui ont lu L’Amour Pirate savent que ce sujet m’est cher – et que l’amour n’a pas d’âge, comme le note Greg en observant des photos : « Toutes les photos ne racontent que du passé. Quelle différence entre le passé d’hier qui n’a qu’un jour et le passé qui a déjà dix ans ou plus ? C’est nous qui interprétons ».

L’auteur de L’amour Baobab entraîne son lecteur dans une aventure inattendue – même si Greg, fantasque et rêveur, est prêt à toutes les expériences. D’ailleurs, Greg accompagne son odyssée sentimentale par la lecture de She travelled along the route 66, avec Lauren, Russ Clifford et son Impala rouge, comme Pinguilly accompagne la scandaleuse idylle de Greg et son amante plus âgée avec celle, inconvenante ( ou pas ? ) de Bernard et Gigi.

Certes, Yves se cache ( mal ? ) derrière un ado dont le langage poétique et les réflexions ne sont pas vraiment celles d’un jeune d’aujourd’hui – heureusement, ai-je envie d’ajouter ! Sans doute est-il plus proche du grand-père, fort attachant, dont le portrait, la mémoire, les voyages et les engagements politiques feront écho auprès des lecteurs de mon âge – mais c’est sans importance. Car le récit, qu’on lit d’une traite, emporte le lecteur dans une verve littéraire qui gomme ce qu’on pourrait prendre pour des invraisemblances. En y regardant de plus près, ce roman d’apprentissage est d’autant plus crédible que Greg, on le devine, aura vécu une belle initiation avant qu’il ne s’intéresse d’un peu plus près à une Eléonore qui, tout compte fait, est très jolie et a beaucoup grandi…

Choquante, l’idylle entre Greg et Rosine ?

Non, pas plus que ne l’est celle de ces deux octogénaires qu’une infirmière surprendra sans le  vouloir dans le même lit.

Ce beau récit provocateur touchera les lecteurs de tous les âges, collégiens y compris.

Sa morale, plus ouverte et moins évidente qu’il y paraît, pourrait être la définition que donne Marcel Proust de l’amour, « c’est ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment. »

Lu dans son unique version, un joli moyen format avec une couverture brune et floue ( flou, l’amour ? ) très réussie. Papier épais et belle typographie.

Samedi 04 mai 2013

Michel Jeury, un écrivain d'aujourd'hui !

Après de sérieux ennuis de santé l’an dernier, Michel Jeury s’est rétabli – il a même déménagé !

Et devinez quoi ? Il s’est remis à écrire – oui, cet écrivain hors pair n’a pas fini de nous étonner…

A l’initiative de plusieurs de ses admirateurs, collègues et amis aura lieu, en juin prochain, au château d’Issigeac, une série de conférences, d’expositions, de rencontres et d’hommages.

C’est l’occasion de vous y convier et de vous rappeler le parcours de cet auteur éclectique…

Né à Razac d’Eymet en 1934, Michel Jeury s’intéresse très tôt à la science-fiction.

Après avoir publié sous le nom d’Albert Higon, il fait une entrée fracassante dans ce genre littéraire en 1973 avec Le Temps incertain, roman qui marque un tournant majeur dans la SF française.

Surtout publié chez R. Laffont dans la prestigieuse collection de Gérard Klein ( Ailleurs & Demain ), Michel Jeury se consacre exclusivement à la science-fiction, romans et nouvelles, jusqu’en 1988 : il publie - entre autres ! - Les singes du Temps en 1974, Les yeux géants en 1980, L’Orbe et la roue en 1982…

Il quitte alors le Périgord pour Anduze, dans les Cévennes, et aborde - avec le même succès - le roman de terroir, auquel il se consacre encore, même s’il revient de temps à autre à la SF.

En 2011, son roman May le monde obtient le Grand Prix de l’Imaginaire... mais on ne compte plus le nombre de prix décroché par Michel depuis plus de trente ans !

Michel Jeury offre ainsi deux facettes : celle de l’auteur français de science-fiction  sans doute le plus prestigieux du XXe siècle, mais aussi celle d’un auteur de romans de terroir à succès, dont certains ont été adaptés à la télévision. Citons, parmi une vingtaine de titres, La Grâce et le venin ( 1992 ), L’année du certif ( 1995 ), ou La vallée de la soie ( 1998 )

J’ai rencontré Michel pour la première fois il y a quarante ans. Quand il publiait ses romans de SF chez Robert Laffont et était invité à Paris, il préférait venir dormir chez nous plutôt qu’à l’hôtel !

Et si nous sommes partis vivre dans le Périgord, c’est en grande partie grâce à lui. J’ajoute que Dominique Dauta, le responsable de l’agence immobilière qui nous a vendu la maison… était un ami d’enfance de Michel !

Bien sûr, Michel Jeury est venu chez nous, dans le Périgord, pour l’un de ses ( rares ) pèlerinages sur les lieux de son enfance.

Entre-temps, j’avais eu la chance de le publier chez Gallimard, dans les années 80, quand j’étais responsable de la série Folio-Junior SF. Il a eu aussi la gentillesse de me dédier l’un de ses rares romans pour la jeunesse, Le printemps viendra du ciel ( 1985 ).

Car Michel Jeury a aussi publié pour le jeune public !

Mais pour en savoir davantage, rendez-vous à Issigeac, en juin, pour assister à une série de conférences et participer à plusieurs rencontres.

Lire Hugo rend meilleur !

Oui, Hugo... mais lequel ?

J’ai grandi avec Victor Hugo : avec ses poèmes, appris par cœur en classe ; avec ses romans, que possédaient mes parents dans des éditions originales ; avec son théâtre que j’ai eu la chance de voir des dizaines de fois au Français. Et même avec ses essais, grâce à un admirateur inconditionnel, auteur d’un ouvrage peu connu que mon père fut amené malgré lui à diffuser : Victor Hugo, le prophète(d’Emile Born, Editions du Scorpion, 1962).

Hugo m’a toujours emporté, enthousiasmé, ému aux larmes.
Mais à la fin du XXe siècle, Hugo n’était plus tendance. Au point qu’avouer son admiration, son amour pour le géant du XIXe siècle suscitait – mais si, je vous assure ! – des sourires goguenards ou au mieux polis.
Je me souviens de ma surprise quand, il y a vingt ans, me trouvant en animation avec ma vieille complice Claude Cénac, la figure de notre héros national fut abordée dans la conversation au cours d’une longue soirée. Claude m’avoua sans honte que sa lecture la bouleversait toujours autant. Moi aussi, lui ai-je avoué. Et nous avons passé le reste de la soirée à le citer et le réciter de mémoire, des tirades de Ruy Blas ou d’Hernani à : Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne ou encore à La Conscience, ce monument de La Légende des siècles que je connais encore par cœur.

Les Misérables, je l’avais lu à 14 ou 15 ans, de bout en bout, et sans aucun mérite. Mes parents possédaient une cinquantaine d’ouvrages, et ce récit faisait partie de ceux qui ne m’étaient pas interdits. Depuis, je ne l’avais plus relu que par petits bouts, ne serait-ce que dans le cadre de mon métier de prof de lettres.
Aussi, avant de partir pour La Réunion ( onze heures d’avion aller, onze heures d’avion retour, sans parler des deux fois cinq heures supplémentaires pour la correspondance Orly- Blagnac ), je n’ai emporté qu’un seul ouvrage, et je n’ai pris aucun risque : Les Misérables, dans sa version Pléiade de 1976, 1500 pages ( auxquelles s'ajoutent 300 pages de « notes et variantes » ).


Les Misérables, tout le monde connaît, ou plutôt croit connaître.
Tout le monde a vu l’une des adaptations du roman, film ou série, au cinéma ou à la télévision. Elève, on a forcément abordé le roman, en extraits.
Ado, on a même parfois lu l’ouvrage, dans une version forcément réduite.
Mais qui a lu la version intégrale ?
Aujourd’hui, pas un Français sur mille ou sur dix mille, je le parierais volontiers !
Mes parents l’avaient lu, mes grands-parents aussi.
D’ailleurs, je possède encore l’ouvrage de ma famille, relié de cuir noir – et d’autres, plus récents brochés ou en poche.
A la fin du XIXe siècle, dans la foulée des lois de Jules Ferry et de l’apprentissage de la lecture par toute la population française, adultes ( et enfants, parfois ! )  lisaient Les Misérables – comme on lisait Dumas, Sand, Eugène Süe, Zevaco et ce best seller oublié que fut, en 1882, Le maître de forges de Georges Ohnet.
Un souvenir : en 1980, à Epinay sur Seine, le professeur de lettres de notre fils ( il était en 5ème et avait 12 ans ) imposa à toute la classe la lecture du roman dans sa version intégrale.
A l'époque, Sylvain, était sans doute le meilleur lecteur de la classe. Certes, il était très spécialisé dans la SF et moins gourmand de classiques. Mais disons qu’il avait de l’entraînement. Eh bien il a buté.
Et quand j’ai repris le texte à mon tour, j’ai vite compris pourquoi. Je me souviens même m’être demandé si le prof ( un agrégé de Lettres, certes ! ) avait lu le roman dans son intégralité.

Ce qui me permet de poser deux questions récurrentes :

1/ Doit-on vraiment continuer de proposer les ouvrages qui ont ( mythe ou, hum, réalité ? ) baigné l'enfance de nos grands-parents ? C'est à dire, en vrac, Robinson Crusoé, Le dernier des Mohicans, Dom Quichotte ( bon courage ! ) Alice au pays des merveilles, Peter Pan, David Copperfield, 20 000 lieues sous les mers ou même Mon amie Flicka ( et j'en passe ! ), sans parler bien entendu de l'Iliade et surtout l'Odyssée !

A ceux qui sans hésitation répondraient :
- Mais oui, bien entendu !
Je rétorquerais aussitôt :
- Les avez-vous relus ? Essayez !

2/ Et puisqu'il n'est pas question, évidemment, de faire l'impasse sur ce patrimoine littéraire mondial, européen et souvent français... alors comment aborder ces classiques ?

Longtemps, je me suis battu pour le texte intégral ! Et, je crois, à juste titre...
Lire par exemple la version expurgée ( par Michel Tournier ) de Robinson Crusoé, réédité autrefois par Gallimard en 1000 soleils, est une trahison de la pensée et de la morale de Daniel de Foe ! Car ce qui a été enlevé, ce sont toutes les ( longues, certes ) considérations religieuses et morales de l'auteur. Sans elles, la lecture revêt parfois un aspect condescendant, paternaliste et raciste que ces digressions rectifient.
Mais comment les faire avaler à de jeunes lecteurs ?
De même, lire Les Misérables dans une version courte, c'est sans doute réduire et même trahir Hugo.
Pour vous en convaincre, vous qui connaissez Les aventures de Tintin ( ou celles de Blake et Mortimer , souvent riches en texte ! ), imaginons que pour en faciliter la lecture aux nouvelles générations, on s'avise tout à coup d'enlever carrément le texte des bulles.
Pourquoi pas ? Lire des mangas ne rend-il pas la lecture des bulles de plus en plus difficile  ?

Lire un classique amputé ( en général de ses descriptions, longueurs, considérations de l'auteur ), c'est se contenter... d’avoir une idée de l'action.
A cet égard, La Recherche pourrait alors aisément tenir en une centaine de pages... mais que resterait-il de l'oeuvre, du style de Proust ?
Le débat reste ouvert. Parce que la question n’est pas anodine.
Sur le plan pédagogique, il devient de plus en plus difficile de « faire passer » des œuvres du patrimoine, qu’il s’agisse de romans ou de théâtre. Les expurger ? Les simplifier ? Les réécrire ?
En retenir des extraits – mais lesquels, et à quel prix ?
Et quand on sait que les instructions recommandent de réserver les « livres jeunesse » à la lecture libre et cursive… on peut s’inquiéter. Si LIRE se réduit à la classe, aux études, et à des ouvrages dont le style, la longueur et les ambitions sont inaccessibles à la majorité des jeunes, alors il y a fort à parier que cette activité va subir dans les années à venir une crise aux conséquences douloureuses, moins celles du livre papier que de l’intelligence et de la culture…

Lundi 22 avril 2013

Céleste et la banque des rêves, Carolyn Coman & Rob Shepperson, Bayard

A l’arrière de la voiture, interdit de rire ! ont toujours dit M. Mme Scroggins à leurs deux filles Céleste et Vanille.

Mais Vanille a ri. Et les parents l’ont abandonnée sur le bord de la route. Pour toujours !

De retour à la maison, ils réquisitionnent même la chambre de leurs filles pour remiser Céleste au garage. Epouvantée par la disparition de sa petite sœur, Céleste rêve de Vanille…

Une nuit, elle est embarquée par M. Obleratta, un camionneur qui a pour mission de la déposer à la BMRS, la Banque Mondiale des Rêves et des Souvenirs. Là, Mme Violette lui fait visiter cette entreprise kafkaïenne et farfelue : la Salle des Coffres à rêves et la Galerie des Souvenirs,  souvenirs réduits à des billes : de petites sphères si lourdes qu’elles défient le poids de l’oubli.

L’ennui, lui explique M. Sterling, le responsable de la Banque, c’est l’action de sabotage permanent qu’inflige le GTR ( le Gang des Tables Rases ) à leur établissement, des galopins qui sèment le désordre. Et dont l’héroïne, Tabby ( pour Tabula Rasa ) réserve une belle surprise finale à M. Sterling.

Séduite par les lieux, et peu pressée de revenir chez elle, Céleste propose ses services pour nettoyer les milliers de boîtes qui contiennent les précieux Souvenirs Eternels.

Son objectif ? Mettre la main sur celui de Vanille – et, qui sait ? retrouver sa petite soeur…

Farfelu ? Sans doute !

Aussi s’agit-il là d’un conte moderne ( et cruel ) dont l’univers rappelle à la fois celui de Peter Pan et le meilleur d’Alice au pays des merveilles. Un conte aux métaphores multiples : sur l’importance des souvenirs, de l’amour, sur l’abandon… et sur la mort, jamais nommée.

Les illustrations de Rob Shepperson, proches d’un Sempé rigolard – mais toujours tendre et drôle, enrichissent le récit tout en le complétant d’une manière très originale. Le lecteur de dix ans y trouvera déjà son compte, mais l’adulte, lui, sera tour à tour amusé, ému et bouleversé par les multiples réflexions qu’offre ce récit… qui n’est simple qu’en apparence !

Un conte fort et original.

Un très beau livre, épais ( 280 pages ) et luxueux, qui mêle habilement le texte et les images – toutes en noir et blanc.

Lundi 15 avril 2013

Et moi et moi et moi ?

Les vieux schnocks ont encore en mémoire le refrain de ce vieux tube ( 1966 ) de Jacques Dutronc. Le texte a peut-être vieilli ( Sept cent millions de chinois… leur chiffre a doublé ! ), mais sa critique implicite ( celle du « moi d’abord ! » est plus que jamais d’actualité.

Dans un billet précédent, je m’insurgeais contre l’américanisation du langage qui faisait passer le JE avant les autres.

Ainsi, de même que le film Le roi et moi est devenu… Moi et le roi, on se fait passer désormais avant les autres, du moins en littérature. On n’écrit plus : mon père et moi, ma famille ou ma femme et moi, mais moi et mon père, moi et… les autres.

On me rétorquera qu’on ne fait ainsi que reproduire la règle grammaticale anglo-saxonne.

Et seuls les mauvais esprits ( comme moi ! ) jugent que cette nouvelle règle sémantique appliquée chez nous… a sans doute des répercussions sur le comportement individuel !

Désormais, dans le métro, la rue, le train, à table, en société ( et même ailleurs ! ), on passe ( hum… on se fait passer ) le premier : premier à monter, à se servir, à parler ( de soi ) – les autres viennent après.

Et qu’importe si ce que je fais perturbe ou gêne le plus grand nombre !

Autrefois, on apprenait aux enfants à se taire et à écouter d’abord. Et quand un journaliste interviewait un invité… il le laissait parler.

Aujourd’hui, les enfants ont la priorité partout, et le journaliste s’accorde le droit ( le devoir, parfois ? ) d’interrompre celui auquel il a posé une question pour lui faire savoir que la réponse ne correspond pas à ce qu’il attendait, qu’elle est trop longue, qu’il a tort, ou qu’il faut passer à un autre sujet.

Bon, on va m’accuser d’être «  de la vieille école », un nostalgique ringard de la politesse et de ce qu’on appelait autrefois les « bonnes manières » ou encore le « savoir vivre ». Des expressions surannées qui pourtant témoignaient de la nécessité de vivre en communauté, quitte à mettre un peu d’huile ( la politesse, les égards, certaines conventions ) dans les rouages d’une société, afin que l’intérêt commun passe avant l’individu(alisme). Et pour que l’éducation suggère que le moi n’a pas toujours la priorité. Ou que, en grammaire comme ailleurs, « le masculin l’emporte » !

Moi et mes fidèles lecteurs conviendrons ( hum, cette formulation vous convient, vraiment ? )

Reprenons : mes fidèles lecteurs et moi conviendrons que certaines forme de convenances, qu’elles soient d’ordre littéraire ou social, seraient fort utiles pour une société plus… harmonieuse.

Comment les jeunes appellent-ils cela ? Ah oui : le respect !

Parce que si l’enfer c’est les autres ( JP Sartre dixit ), le paradis risque d’être triste quand on s’y retrouve seul.

Pour mémoire, voici les paroles de la chanson :

Sept cents millions de Chinois
Et moi, et moi, et moi
Avec ma vie, mon petit chez-moi
Mon mal de tête, mon point au foie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Quatre-vingt millions d'indonésiens
Et moi, et moi, et moi
Avec ma voiture et mon chien
Son Canigou quand il aboie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Trois ou quatre cent millions de noirs
Et moi, et moi, et moi
Qui vais au brunissoir
Au sauna pour perdre du poids
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Trois cent millions de soviétiques
Et moi, et moi, et moi
Avec mes manies et mes tics
Dans mon petit lit en plume d'oie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinquante millions de gens imparfaits
Et moi, et moi, et moi
Qui regarde Catherine Langeais
A la télévision chez moi
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Neuf cent millions de crève-la-faim
Et moi, et moi, et moi
Avec mon régime végétarien
Et tout le whisky que je m'envoie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinq cent millions de sud-américains
Et moi, et moi, et moi
Je suis tout nu dans mon bain
Avec une fille qui me nettoie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinquante millions de vietnamiens
Et moi, et moi, et moi
Le dimanche à la chasse au lapin
Avec mon fusil, je suis le roi
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinq cent milliards de petits martiens
Et moi, et moi, et moi
Comme un con de parisien
J'attends mon chèque de fin de mois
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie


Jeudi 11 avril 2013

Le siècle 1 : la chute des géants, Ken Follet, Robert Laffont

1911…

Au Pays de Galles, le jeune Billy, 13 ans, descend pour la première fois à la mine avec son ami Tommy Griffith, dont le père est un révolutionnaire. Très vite, il fait figure de héros après un sauvetage audacieux. Sa sœur, la belle Ethel, qui travaille comme servante au domaine voisin, tombe amoureuse de son riche patron, le comte Fitzherbert, dont la sœur Maud affiche un ardent féminisme. Maud et Ethel deviennent vite complices. Mais tandis que la servante se fait engrosser ( puis éconduire ) par son patron indélicat, Maud, elle, prend conscience qu’elle aime Walter von Ulrich, un Prussien qui travaille à l’ambassade d’Allemagne à Londres - mais en ces temps troublés, le père de Walter s’oppose à toute liaison avec une Anglaise ! Heureusement, le diplomate américain Gus Dewar est là pour servir d’intermédiaire… d’abord pour le couple. Ensuite pour représenter les intérêts de son pays, quitte à se livrer à l’espionnage.

Au même moment arrivent en scène le jeune Russe Lev Pechkov et son aîné, Grigori. Ce dernier est un filou qui aime autant le jeu que les femmes… Lev sauve la vie d’une jeune fille, Katerina, qu’il recueille et dont il tombe amoureux – mais hélas, c’est Grigori qu’elle aime – et c’est lui qui lui fera un enfant ! Et quand se présentera pour les frères Pechkov l’occasion de s’exiler aux USA, Lev cèdera généreusement la place à son frère, en prenant son identité… qui est hélas celle d’un criminel recherché !

Ainsi se tissent peu à peu plusieurs destins, humains et internationaux.

Prolétariat, noblesse, ouvriers, aventuriers et diplomates, intrigues amoureuses et politiques… dans cette fresque sont représentés le pays de Galle ( Ken Follett est Gallois ! ) les Etats-Unis, la Russie, l’Angleterre et l’Allemagne – dommage que la France soit si absente !

Si de multiples liens ( parentés, sentiments et/ou intérêts, d’ordre politique ou financier ! ) se nouent au fil de cette histoire, c’est surtout l’Histoire qui est au cœur du récit. En effet, un conflit mondial se prépare ; et même si la plupart des protagonistes agissent pour l’éviter, la guerre s’annonce inévitable ; et l’auteur prend un malin plaisir à montrer, personnages en main, la façon dont éclate inexorablement le premier grand conflit mondial…

 

A moins de se résigner à le faire en plusieurs pages, il semble impossible de mieux résumer le début d’un roman fleuve qui en comporte mille, et dont le flot impétueux emportera le lecteur !

Attention : c’est là une œuvre à la fois colossale et majeure !

Ken Follet ? On le connaît grâce à ses romans d’espionnage, mais aussi et surtout grâce au succès mondial ( et mérité ) des Piliers de la Terre, et de sa suite, Un monde sans fin, dont j’ai dit le plus grand bien il y a quelques années. Parfois, il est bon de se méfier d’un best seller… ou d’un auteur à succès. Avec Ken Follett, ce n’est pas le cas. Disons-le clairement : avec ce qui s’annonce une fort ambitieuse trilogie, l’auteur a pris bien des risques !

Il nous brosse ici une galerie de portraits précis, passionnants, attachants, et il tisse les fils complexes, et pourtant cohérents, d’une intrigue à multiples détentes ( et à croisements habiles ) qui, au moyen d’une fiction remarquablement documentée, éclairent le conflit de 14/18. Rarement des fictions auront été aussi finement imbriquées à l’Histoire.

Des risques ? En effet.

Les personnages sont nombreux ; les intrigues font rebondir sans cesse l’action ; et les réflexions pertinentes de l’auteur rendent la lecture passionnante et fluide, un vrai défi !

La lecture d’un tel best seller n’a pourtant rien à voir avec les fictions historiques du genre Angélique. Il faut parfois s’accrocher – j’avoue même avoir négligé le rappel des personnages en tête d’ouvrage pour prendre des notes personnelles, afin de mieux me repérer… une précaution d’autant plus utile qu’à moins de disposer de plusieurs jours de liberté, la lecture de ce monument nécessite quelques pauses, donc de quoi perdre quelques fils.

Un monument ?

Sans aucun doute ! Ajoutons que Ken Follet, dont l’épouse est travailliste, ne cache pas ses opinions. Après avoir lu Les Misérables, j’avoue ne pas avoir été dépaysé avec la première partie du Siècle. En ce début de XXIe siècle, Ken Follet semble avoir à la fois l’humanisme d’un Dickens et la verve d’un Hugo.

Lu dans la belle version grand format, un superbe ouvrage souple, très beau papier et typographie impeccable. Un vrai plaisir de lecture !

Lundi 08 avril 2013

Le silence des pierres, Philippe Barbeau, L’Atelier du Poisson Soluble

Lovée au bord de la mer, au pied de la montagne,

Ma ville chantait la joie de vivre, respirait le bien-être

Et conjuguait le bonheur à tous les temps…

Ainsi parle le Coiffeur de cette ville idéale dans laquelle tous les hommes se sentent frères, à l’image de Karim et Amine, qui pourtant vivent l’un à l’est et l’autre à l’ouest, réunis cependant, dans la maison centrale par le joueur de oud dont le chant adoucit le cœur des passants, chant dont les deux enfants connaissent l’un les notes et l’autre les paroles.

Mais voilà : des hommes venus d’ailleurs viennent un jour semer la folie, le meurtre et la guerre. Ils tuent le joueur de oud, créant une scission irrémédiable entre ceux de l’est et de l’ouest. Seul le coiffeur, tristement, continue inlassablement sa tâche, sans distinguer les anciens frères devenus ennemis.

Jusqu’au jour où…

 

Avec cette superbe parabole, ce conte court et exemplaire, Philippe Barbeau livre aux jeunes ( et aux moins jeunes ) lecteurs une facette inattendue de son talent. Ici, chaque mot fait mouche, comme s’il s’agissait des paroles mêmes de ce joueur de oud assassiné… dont la musique, cependant, permettra une réconciliation inattendue, aussi logique que poétique.

Car c’est de poésie qu’il s’agit, rythmée de page en page par « le silence des pierres » qui, tour à tour, apaisent, enchantent, séparent, protègent…

Ces pierres, magnifiquement illustrées par Marion Janin, symbolisent autant les maisons que les murs, pierres que les hommes assemblent et détruisent dans leur propre pays.

Ce bel album enchantera les doigts, l’œil, l’oreille et l’esprit.

Le texte, riche et sobre, évoque des situations et des images ; et les images se prêtent à mille et une évocations et interprétations.

Une vraie réussite !

Un album de format moyen, au fort cartonnage, dont le papier épais met en valeur des illustrations qui sont autant de tableaux !

Lundi 01 avril 2013

Apprendre à écrire ? A quoi bon ?

A l’heure où le niveau de lecture des enfants français est tombé en dessous de la moyenne européenne ( in Lire de février 2013, page 10 ), les autorités pédagogiques s’interrogent sur l’utilité de l’apprentissage de l’écriture à l’école.
Ben oui… quand on ne communique plus qu’avec des écrans et puisqu’on ne rédige plus guère qu’avec un clavier, pourquoi perdrait-on un temps précieux à  maîtriser une technique périmée ? Taper sur un clavier est quand même plus simple, et on arrive plus vite au même résultat ( sans parler des correcteurs d’orthographe intégrés aux traitements de texte ) !


Science-fiction ? 

Non, le sujet est sérieux et la question à l’étude.

Après tout, c’est dans la lignée de la politique suivie depuis quelques années par les différents Ministères de l’Education… et par celle des conseils généraux. En effet, ces derniers ont transféré le budget autrefois consacré aux livres à l’achat de tableaux électroniques, d’ordinateurs et de logiciels. Selon la formule : « un élève ? Un ordinateur ! » Et cela, pour ne pas pénaliser les enfants dont les parents n’ont pas les moyens d’acheter un ordinateur à leurs enfants. Aujourd’hui, un élève sans téléphone portable et sans connexion Internet est considéré comme handicapé. J’exagère ? Vraiment ?

Rien d’étonnant, donc, après que l’écran a remplacé le papier, à ce que le clavier remplace la plume ( pardon, le stylo-bille ). C’est là une tendance et un enchaînement logiques. Ah, confier les tâches « ingrates » à des machines… quelle tentation ! C’est tellement plus facile d’utiliser une calculette que d’apprendre les tables de multiplication - ou d’effectuer une division à trois chiffres ( au fait, depuis combien de temps ne vous y êtes-vous pas risqué ? ).
Dans le futur, il se pourrait même qu’on laisse aux ordinateurs, ou à d’autres types de machines, à penser à notre place.


Hum… et si, l’air de rien, on avait déjà commencé ?

Vendredi 08 mars 2013

Mort d'un expert - P. D. James

Légiste divorcé et père de deux enfants, le Dr Kerrison, 45 ans, assure l’autopsie d’une jeune fille étranglée dans une marnière, au retour d’un bal.

La fille de Kerrison, Eleanor ( dite Nell, 16 ans  ) prend soin de son petit frère William, n’aime guère la bonne  ( Miss Willard ), et déteste surtout l’un des collègues de son père, le Dr Lorrimer, qui lui a récemment interdit l’entrée du labo où elle venait trouver son père.

Au laboratoire Hoggatt ( le nom de son fondateur ), celui de Kerrison, travaillent aussi l’inspecteur Doyle ( c’est lui qui a trouvé le corps ), Howarth et Middlemass, le « spécialiste des documents » ainsi que l’inspecteur Blakelock, Clifford Bradley ( dit Cilff ), Mrs Foley, Mrs Bidwell ( la femme de ménage ) et Brenda Pridmore, la réceptionniste.

Car peu après le meurtre de la jeune fille… le Dr Lorrimer est retrouvé assassiné à son tour dans le labo !

C’est seulement à ce moment-là qu’apparaît, pour la double enquête, le commandant Adam Dalgliesh et son collègue légiste Charles Freeborn…

Ce résumé du premier quart de Mort d’un expert ne permet pas, hélas, de livrer dans son intégralité la liste des personnages, des suspects et des relations subtiles nouées entre eux au fil des années. Certes, ce roman est ancien ( 1977 ) mais… il a quelque peu vieilli, moins dans l’imbroglio de ces meurtres imbriqués que dans le ton, la structure et le style de P.D. James.

Il est toujours intéressant d’analyser ce qui, malgré toute la qualité ( c’est le cas ! ) d’une intrigue, en ralentit l’action et en rend la lecture complexe, voire laborieuse.

Certes, l’horizon d’attente des lecteurs de polars ( et ici de vrai policier ) a changé. On attend une lecture aisée, si possible claire et fluide afin de disposer des mêmes éléments que l’enquêteur pour deviner qui est le coupable.

Mais ici, comme d’ailleurs dans la plupart des romans de cet auteur, non seulement le lecteur est invité à adopter le point de vue de nombreux personnages successifs, mais il doit aussi être attentif à leur passé, leur caractère, leur domicile, les anecdotes et émotions qui ont sans doute un rapport avec l’action future… De plus, il est toujours gênant de voir apparaître le héros ( ici, le commandant Dalgliesh ) après le premier quart du récit.

Aucun doute : P.D. James est un écrivain authentique ; elle ne se contente pas d’aligner des faits, mais elle met un malin plaisir à décrire le caractère, le physique, et parfois la moindre action  ( souvent mineure ) de ses personnages. Autrement dit, on a vrai un roman ambitieux de littérature générale, ici doublé d’une intrigue complexe que le lecteur perd parfois de vue au profit des descriptions et des détails dans lequel il craint parfois de se noyer.

Ajoutons qu’il s’agit toujours, chez P.D. James, d’un roman avant tout anglais, à la fois dans le ton, l’ambiance et la conduite de tous ses personnages. Un défaut plein de qualités… à moins que ce ne soit l’inverse !

Lu dans une version poche d’une rare densité, une sorte de Pleiade bon marché avec couverture souple : ce volume comporte trois ( gros ) romans, sur papier bible, 1120 pages aux caractères bien serrés. Une semaine de lecture ininterrompue assurée !

CG.

Lundi 04 mars 2013

Prime à la casse, prix du gazole... pas d'accord !

D’après l’OMS, les particules fines émises par les moteurs diesel causeraient 42 000 morts chaque année. Vous avez bien lu.
Résultat : on va sans doute proposer une nouvelle « prime à la casse » pour encourager les possesseurs de ces vieux véhicules ( ah oui… les nouveaux modèles ont un filtre à particule, ouf !) à les mettre au rebut pour acheter un véhicule neuf. Et aussi augmenter le prix du gazole pour persuader ces nouveaux acheteurs d’acquérir un véhicule à essence.
Remplaçons un instant le véhicule diesel incriminé par le mot : médicament Duschmoll. Le raisonnement deviendrait le suivant :
D’après l’ANSM ( agence nationale de surveillance du médicament ), le médicament Duschmoll causerait 42 000 morts chaque année. On va donc proposer à leurs utilisateurs de rapporter les boîtes en pharmacie et de les rembourser en partie. Et l’on va augmenter le prix des nouvelles boîtes pour encourager les malades à utiliser un médicament moins dangereux.
42 000 morts par an ! C’est dix fois plus que les accidents de la route !
Mais que fait la police ?
En toute logique, on devrait interdire l’usage de ces véhicules, les retirer aussitôt ( pas de gré, mais de force ! ) du marché. Et au besoin, proposer ( et même imposer ! ) à leurs anciens propriétaires l’achat de véhicules propres, au besoin électriques – imaginons par ailleurs le nombre d’emplois créés à cette occasion !
Ou alors, puisque cette annonce a été malencontreusement précédée par celle… des baisses catastrophiques des ventes de véhicules français neufs en 2013, révéler la vérité  : bon sang, soyez des bons citoyens, achetez une voiture neuve ! Et fabriquée en France si possible ! ( là, c’est plus délicat, il faudrait nuancer : ou alors, hum, des véhicules de marque française, même s’ils sont fabriqués en Roumanie, etc.
Gageons que des technocrates ont étudié d’autres moyens. Par exemple la taxation de véhicules étrangers ( ou français mais vendus à l’étranger ) de façon à ce que l’acheteur français soit incité à obéir à l’injonction ( à peine déguisée ) formulée ci-dessus. Mais là, on se heurte à de nouvelles difficultés : si on taxe ces véhicules fabriqués dans d’autres pays, ces dits pays vont, par mesure de représailles, taxer eux aussi, voire interdire, les produits français ( centrales nucléaires, armes, vins, parfums, foie gras, j’en passe ! ) exportés dans ces mêmes pays.
Ben oui, c’est la logique du marché. De l’économie de marché. Qui fait passer la production, l’emploi ( hum… disons plutôt la consommation ? ) avant la santé de la population. Et qui ne se préoccupe de sa santé ( les cancers du poumon provoqué par la cigarette, par exemple ) que lorsque la dégradation de cette dernière finit par coûter plus cher au pays que l’usage de produits nocifs.
On se souvient de la formule qui tue : « le socialisme, ça ne marche pas ». Dont acte. Mais l’économie de marché, ça marche vraiment mieux ?

Lundi 25 février 2013

Ecoute battre mon cœur, Nathalie Le Gendre, Flammarion

Lula, 17 ans, fille d’un prof de musique, joue du piano et rêve de devenir musicienne, plus précisément batteuse ; mais ses parents s’y opposent. Surtout sa mère...

Lula a un frère aîné, Phil, qui, à la suite d’un conflit familial, s’est enfui à Paris. Il a fondé un groupe de rock, Noise, avec des copains. Or, pour la première fois de sa vie, Lula part seule à Paris. Elle sera hébergée chez sa copine Julie, dont le père, chef d’orchestre, habite un loft luxueux. Lula peut enfin revoir son frère, et elle va avec Julie assister à l’un de ses concerts au Batobar, une péniche branchée amarrée à la Seine.

Là, elle retrouve Mathias, un jeune violoncelliste sans le sou et aux abois dont elle a admiré le talent, la veille, alors qu’il jouait dans la rue… Mathias, qui compose et écrit ses chansons, rêve évidemment d’enregistrer une démo en studio. Mais c’est hors de prix !

Or, le père de Nemo, Marc, est le producteur du groupe Noise, et il possède un studio d’enregistrement. Pour Mathias, c’est la chance de sa vie, surtout quand Marc s’aperçoit que Lula et le violoncelliste font un duo très talentueux – et très amoureux ! Seul obstacle : la mère de Lula qui refuse obstinément que sa fille fasse de la musique. Un conflit naît, dont les proportions grandissent, et dont le profond motif échappe à Lula, jusqu’à ce que son frère lui révèle la vérité… une vérité qui n’empêchera pas l’héroïne de fuguer pour aller au bout de son amour et de ses rêves.


Nathalie Le Gendre est surtout connue pour ses ( excellents ) ouvrages de SF. Or, elle révèle ici des talents de romancière tout court, avec un récit ancré dans le réel et le quotidien. Relatée tantôt à la première ( Lula ), tantôt à la troisième ( Mathias ) personne, cette histoire d’amour et de musique emporte le lecteur dans un flot tumultueux et irrépressible ! Non seulement Nathalie Le Gendre connaît la ( ou plutôt les ) musique(s), mais elle en parle avec une efficacité et des termes qui séduiront les ados, et pas seulement les filles ! Ce récit, qui brosse des portraits originaux et attachants, suit pas à pas les pensées, les réactions et surtout la révolte d’une jeune fille en butte à un interdit maternel qu’elle ne comprend pas, et à un père tour à tour faible et/ou complice d’une épouse butée.

Aussi têtue que sa mère, Lula prend tous les risques et brave tous les interdits pour aller au bout de ses passions – et l’on redoute le pire… jusqu’à l’épilogue !

Souvent, les éditeurs me reprochent de ne pas avoir le langage de mes lecteurs. Nul doute que l’auteure d’Ecoute battre mon cœur, elle, possède ce talent – les collégiens qui aiment la musique ne pourront que vibrer à la lecture de ce récit contemporain plein d’émotion et de feu, dont le titre aurait pu être… Tout pour la musique !

Ah, un conseil : si vous vous risquez à commencer l’ouvrage, sachez qu’il vous sera difficile de ne pas le dévorer d’une seule traite.

Lu dans un joli format moyen, couverture bleu sombre souple. Typographie et papier parfaits, un livre qu’on dévore !

Jeudi 21 février 2013

Chaque homme dans sa nuit, Julien Green, Le Livre de poche

Wilfred Ingram, 24 ans, petit vendeur de chemises, est appelé au chevet de son oncle Horace qui va mourir dans sa belle propriété de Wormsloe. Seul vrai point commun entre le vieil homme et le héros : tous deux sont catholiques, dans une famille où la religion réformée fait loi. A Wormsloe, Wilfred retrouve son cousin Angus, dont il envie l’aisance, et sa mère, la sèche et hautaine Mrs Howard qui se méfie de ce petit pauvre. Avant de mourir, Horace confie secrètement à Wilfred une enveloppe qui contient quelques titres et les brûlantes lettres de ses maîtresses, car l’oncle était… un chaud lapin. Peu après arrivent à Wormsloe un cousin lointain et inconnu, James Knight et sa jeune et séduisante épouse Phoebé.

Wilfred est très troublé. Car contrairement à l’image de candeur et de pureté qu’il dégage, il aime lui aussi les femmes… sauf qu’il craint la colère de Dieu. Mais il croit aussi en son Pardon.

Peu après son départ, il reçoit d’Angus un aveu qui le trouble, une déclaration d’amour à peine voilée. De retour d’une messe dans une église inconnue, il se fait aborder par un jeune inconnu insistant, Max, qui déclare lui envier sa foi. Mais le drame qui va plonger Wilfred dans le désarroi, c’est une nouvelle rencontre avec la belle Phoebé : il est vraiment tombé amoureux de sa cousine ; mais elle est mariée. Fidèle. Et surtout, il y a le regard de Dieu…

Aucun doute : je suis de la génération de Julien Green, j’ai grandi sinon avec lui, du moins avec ses romans, son style, ses convictions. Green est d’ailleurs avec Greene ( Graham ! ) l’un de mes écrivains de chevet, tous deux étant d’ailleurs des convertis hantés par le péché !

Sur le fond, ce roman a d’ailleurs vieilli. Son thème principal est la foi, modulé d’un débat permanent ( dans ce récit comme dans presque toute l’œuvre de son auteur ) entre catholicisme et religion réformée. C’est aussi, de façon très classique, une histoire d’amour contrarié – une sorte d’Education Sentimentale revue et corrigée un siècle plus tard, Gide, Peyrefitte ( je pense aux Amitiés particulières ) et Bernanos étant passés par là. On y trouve cependant, au chapitre 26, une scène ( entre Wilfred et Phoebé ) qui rappelle furieusement celle qui, chez Stendhal, scelle le destin de Julien et de Mme de Rénal le fameux soir où il lui prend la main sous le tilleul à l’instant où dix heures sonnent.

Chaque homme dans sa nuit ( titre étrange qui suggère la solitude de l’individu face à la foi confrontée au désir ) reste cependant très exotique. Même pour un roman qui accuse cinquante ans, on est étonné de trouver « des hymnes latines » et, entre deux jeunes gens un dialogue où le centre d’intérêt est… un chapelet :

- Fais voir, dit Max. Est-il indulgencé ? Le mien est indulgencé.

- Le mien ne l’est pas, mais il a une croix de bonne mort.

En 2012, est-il possible de partager les espoirs et les angoisses de ce jeune Dom Juan très ( trop ? ) croyant ? Est-il judicieux de rester à la fois perplexe et ému dans ces dernières pages surprenantes, une conclusion très inattendue ?

Oui, dans la mesure où, si le décor ( américain ) peut sembler suranné, avec ses domestiques noirs et sa société très hiérarchisée, le style de Green, lui, n’a pas pris une ride.

C’est un modèle de simplicité, d’efficacité, de rigueur.

Initialement paru chez Plon en 1960, ce roman a été édité en Livre de Poche. J’ai dû l’acheter et le lire à sa sortie, en 1967. Sa couverture d’époque, qui n’a pas pris une ride, évoque davantage le polar que le roman de mœurs, avec son visage inquiétant en gros plan… et en noir et blanc !

Lundi 18 février 2013

Du cheval ? Quel scandale ! Et du porc ? Pas d'accord !

Soyons provocateur jusqu’au bout : j’aime beaucoup le cheval. L’animal comme sa viande qui, sur le plan sanitaire, semble moins grasse et au moins aussi bonne que celle du bœuf.

Aussi, ce qui me scandalise, ce n’est pas de manger du cheval, c’est de le faire à mon insu et de savoir qu’il y a eu une arnaque financière – mais pas sanitaire.

Même si cette affaire permet de redécouvrir l’existence de la viande de cheval, elle va susciter la méfiance légitime des consommateurs, et provoquer à terme la baisse des ventes de la viande en général et surtout des produits qui en contiennent.

Pour aller au bout de ce raisonnement, quitte à me heurter aux amis des chevaux, j’avoue être tout aussi ému par les gentils lapins, les vaches, les poulets, les veaux, les canards, les cochons, les faisans et même les sangliers ou les renards, qui passent pour être de méchants prédateurs – le prédateur suprême sur cette planète, étant l’homme, ne l’oublions pas.

Tout est affaire culturelle.

En France on ne mange ni chat ni chien – mais beaucoup adorent les escargots ou les huîtres, ce qui semble inadmissible au-delà de nos frontières les plus proches.

Avec le porc dissimulé sous de la viande de bœuf, le scandale est évidemment religieux. Mais toujours pas sanitaire, dans la mesure où depuis bien longtemps, la viande de porc correctement cuite n’est pas plus dangereuse que celle du bœuf ( eh oui, le ténia du bœuf existe ! ).

Reste à savoir quel sera le châtiment divin du musulman qui aura mangé du porc sans le savoir. J’ignore quel sort le Coran lui réserve – mais pour ma part, je serais… très indulgent.

En réalité, ce scandale repose en filigrane…

* le problème de la consommation de viande

* et la question récurrente : est-il encore politiquement correct aujourd’hui d’en manger ?

Ma réponse est : de moins en moins.

Attention ! Je consomme de la viande – raisonnablement. Et dans mon village, notre ( excellent ) boucher est même un ami.

J’entends le lecteur protester : en ce cas, pourquoi n’êtes-vous pas végétarien ? Las ! Je suis opposé à bien des pratiques, règles, traditions, et à l’usage de certaines technologies. Mais j’ai l’électricité, une voiture, et je profite scandaleusement de privilèges contre lesquels je continue de lutter.

Mais en ce XXIe siècle, et comme je le suggère dans un grand nombre de mes ouvrages de SF ( du Complot ordrien à Ecoland en passant par ma nouvelle Dictature douce, Décroissance dure ), manger de la viande deviendra peu à peu politiquement incorrect. Par respect de la vie d’abord ( et il suffit pour s’en convaincre de voir comment sont élevés et abattus la plupart des animaux que nous consommons ) et ensuite par économie.

A qualité nutritionnelle égale, la viande est 20 à 40 fois plus coûteuse que les céréales : faire pousser un bœuf pour le manger est une hérésie luxueuse dont l’humanité devra un jour se passer.

Après tout, même si la corrida subsiste, les jeux du cirque ont tout de même disparu – remplacés par les jeux vidéo ? Gageons que dans un avenir peut-être assez proche, rester carnivore deviendra insupportable.

Nous mangeons des animaux parce que nous ne les voyons pas mourir.

Lundi 11 février 2013

Swing à Berlin, Christophe Lambert, Bayard ( Millézime )

A Berlin, en 1942, Joseph Goebbels décide de recruter un orchestre… de jazz. Ou plutôt de  « musique de danse fortement rythmée » ( ! ) Conscient de l’attrait des jeunes générations pour cette « musique dégénérée », le chef de la propagande nazie embauche donc le vieux musicien Wilhelm Dussander pour qu’il constitue un groupe de jazz aryen, dont les concerts et les disques seront destinés à doper le moral des troupes.

Chaperonné par Müller, un nazi qui le surveille de près, Dussander quitte donc à regret sa maison, et sa fidèle servante Elsa ( qui cache sans doute un secret ? ) pour dénicher à grand peine quatre garçons très différents : Ruppert, aux tendances homosexuelles,  le jeune saxophoniste Max Stachowiack, Hermann Jürgens – qui est membre des jeunesses hitlériennes et un garçon des rues, Thomas Hohenegg.

Hélas, dans ce groupe convaincu dont les succès enthousiasment rapidement les foules, le nazi Hermann fait très vite tache. Surtout quand Ruppert révèle à ses camarades et à Dussander qu’il transporte des tracts de La Rose Blanche, un mouvement dissident opposé aux folies du régime. Surveillé de près par Müller, le groupe des cinq musiciens va devoir redoubler de prudence. Hermann a juré de ne rien révéler aux autorités, mais tiendra-t-il parole ?

Encore un roman sur la dernière guerre ? va s’écrier le lecteur.

Erreur ! Christophe Lambert, qui connaît la musique, a choisi là un angle d’attaque original, audacieux et exemplaire. Quand on parle propagande, on songe en priorité aux discours, à la littérature… rarement aux autres arts. La musique a pourtant été une arme récurrente, et souvent méconnue, au cours de tous les conflits !

Si l’histoire est imaginaire, elle est nourrie de faits authentiques : le « jazz aryen » a bel et bien existé, et Goebbels en a été l’initiateur. Le nom du groupe de ce roman, Die goldenen Vier ( les quatre en or ) est d’ailleurs inspiré des très historiques Goldene Sieben.

Ce roman passionnant se révèle un vrai thriller historique, dont la solide documentation ne ralentit jamais l’action. Le lecteur le dévorera d’une traite, jusqu’aux deux coups de théâtre finaux… et finauds.

Millézime est décidément une collection attachante : de beaux livres, que l’on a bien en main. Un heureux compromis entre le grand format et le poche.

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