L’histoire ?
On croit la connaître…
Autrefois
émondeur à Faverolles, l’ancien forçat Jean Valjean, récemment
libéré, cherche une auberge pour manger et dormir.
S’il
a fait 19 ans de bagne, c’est moins pour le vol d'un pain que pour
avoir trop souvent tenté de s’évader. Mais comme on le dirait
aujourd’hui, il a la haine…
Partout, on
le refoule, car son passeport jaune trahit son état d’ancien
prisonnier.
Il trouve
finalement refuge chez Monseigneur Myriel. Accueilli comme Zeus et
Hermès chez Philémon et Baucis, il part pourtant avant l’aube en
emportant les couverts en argent de l’évêque.
Arrêté par
les gendarmes, qui le soupçonnent de vol, il est relâché grâce à
Monseigneur Myriel. L'évêque affirme non seulement qu’il lui a
donné ses couverts, mais que son invité d'une nuit a de surcroît
oublié les chandeliers en argent…
Stupéfait
et libre, Jean Valjean croise alors la route d’un jeune savoyard,
un enfant, le fameux Petit Gervais… qui perd une pièce de quarante
sous que Jean Valjean bloque sous sa chaussure. Un vol indigne qui
sera, chez Valjean, son dernier méfait. D’ailleurs, longtemps
après, il recherchera les jeunes Savoyards et sera toujours avec eux
d’une générosité suspecte !
Son forfait
à peine accompli, Jean Valjean le regrette. Il cherche à rattraper
le coup, comme on dit.
En vain.
Mais qu’importe, cette dernière mauvaise action ajoutée au geste
généreux de Monseigneur Myriel a fait son œuvre : c’est une
rédemption.
Jean Valjean
sera désormais non seulement honnête, mais il tentera toute sa vie
durant d’être digne du modèle de celui qui lui a montré la voie…
Les vingt
premières lignes de mon résumé sont trompeuses.
Parce que le
nom de Jean Valjean apparaît… page 78, au fil du « deuxième
livre ».
Jusque là,
le héros était Monseigneur Myriel, « un juste », dont
Hugo nous dresse le portrait. S'y ajoutent celui de sa sœur, de sa
bonne, et en passant celui de la ville de Digne, nourri de nombreuses
anecdotes : celle du brigand Cravatte, sans parler de la liste des
dépenses de cet homme d’église, presque un saint, puis ses
réflexions sur le monde ecclésiastique…
La
diatribe sur « les évêques bien
en cour, riches, rentés, habiles »
montre que Hugo a sans doute lu Le
Rouge et le noir ! Lire pour
s'en convaincre toute la page 54 !
Le premier
livre, consacré à Monseigneur Myriel, ne compte pas moins de 14
chapitres. Ce portrait unique est presque un roman à lui tout seul
!
Bref, le vol
de l’argenterie ne survient qu’à la page 104, et c’est moins
de dix pages plus loin que Jean Valjean est relâché ( certes à
regret ! ) par les gendarmes.
Si je
m’étends longuement sur ce début, c’est qu’il est
emblématique de l’ensemble…
Sur cent
pages de récit, l’action proprement dite en occupe moins de dix.
Ce sont ces dix pages que l’on connaît, encore les résume-t-on
souvent à deux ou trois pages d’extraits !
Seulement
voilà : pour que le lecteur soit authentiquement bouleversé,
il lui faudra lire les cent pages qui précèdent. S'il n'est pas
pénétré par la générosité, la bonté de ce prêtre, il lui sera
difficile de sursauter, de bondir ou de sourire quand Jean Valjean,
par exemple, s’écriera : « Ce
n’est pas le curé ? » en
constatant que les gendarmes l'appellent "Monseigneur". Car
la pauvreté de la demeure de l’ecclésiastique l’a trompé.
Le
Livre Troisième ( Accomplissement de
la promesse faite à la morte )
commence par une description minutieuse de… l’année 1817 !
Et
Hugo ne nous brosse le portrait d’un groupe de quatre joyeux
fêtards, et de leur petite amie respective ( on n’est déjà pas
très loin des Copains,
de Jules Romains, et l’on pense parfois à certaines scènes de
l’Education sentimentale de
Flaubert ) que pour nous montrer les cruelles circonstances dans
lesquelles… Fantine, à peine déflorée, se trouve enceinte et
abandonnée par le bien volage Tholomyès.
En revenant
chez elle, à Montreuil sur Mer, l'infortunée Fantine confie son
enfant, Cosette, au couple Thénardier, qui saignera la mère
jusqu'au dernier sou ( au dernier cheveu et à la dernière dent ! )
avant qu'elle ne rende l'âme entre les bras du héros – qui a
changé d’identité.
Eh oui
! Entre-temps, devenu à Montreuil sur Mer, le maire, ainsi, que
l'honorable et généreux Monsieur Madeleine, Jean Valjean est
identifié ( et finalement repris ! ) par Javert - et tout cela pour
avoir sauvé la vie d'un conducteur coincé sous sa charrette, un
certain père Fauchelevent ! Après un débat intérieur devenu
célèbre ( Tempête sous un crâne !
), notre forçat repenti se dénonce au policier pour innocenter
celui qu'on soupçonne d'être Jean Valjean ( c'est "L'affaire
Champmathieu" ).
Mais Jean
Valjean s'enfuit à nouveau, ou plutôt il disparaît, ne serait-ce
que pour accomplir une promesse : retrouver la petite Cosette, dite
"l'alouette".
Il la
recueille ( ou plutôt l'achète aux Thénardier ! ) pour se réfugier
avec elle, d'abord dans la "masure Gorbeau" puis, grâce à
la complicité du Père Fauchelevent, dans le couvent du Petit
Picpus, car il est toujours poursuivi par Javert, stupéfait d'avoir
vu s'évanouir son suspect quasiment devant lui après une
course-poursuite mémorable et très cinématographique...
C'est alors
que Hugo revient à la fameuse "masure Gorbeau" pour
s'intéresser de plus près à deux de leurs nouveaux occupants :
Gavroche, le gamin de Paris, et son double argenté, Marius de
Pontmercy, un garçon élevé par son grand-père et injustement
séparé de son père... celui-là même que l'infâme Thénardier a
détroussé à Waterloo !
Voilà enfin
noués les fils de la suite de ce drame à multiples détentes, un
feuilleton à la fois digne des attentes des lecteurs de 1862, mais
aussi des meilleures séries télévisées contemporaines.
Hugo
n’était pas seulement un précurseur en matière politique.
N'a-t-il pas, il y a un siècle et demi, évoqué les futurs
Etats-Unis d’Europe ?
Quelques
remarques…
Ce
feuilleton, ce drame, Hugo s'y est attelé des années durant,
puisque le récit que l'on connaît n'est que la reprise d'un
manuscrit initialement baptisé Les
Misères. Un drame qui se révèle
sans doute le premier grand vrai polar de la littérature française,
en même temps qu'un tableau édifiant des moeurs du XIXe siècle,
mœurs qui rappellent tristement certaines situations d’aujourd’hui.
Sur bien des plans, hélas, Hugo reste d’actualité.
Car l'auteur
nous fait évoluer dans tous les milieux, et il profite de la moindre
occasion pour nous faire une leçon d'histoire, de géographie... de
morale ou de politique. Il émaille son récit de mille et un détails
qui sont autant de précieux indices sur la vie ( et les misères du
peuple ) dans la première moitié de son siècle.
A
l'image de son auteur, ce récit reste un monument, un testament (
oui... parfois, c'est quasiment biblique ! ), hélas amputé dans la
plupart de ses versions actuelles de grandes digressions. Hugo en est
conscient puisqu’il avertit alors son lecteur : "Ici,
il est difficile de ne pas méditer un instant «
( p 96 ) Ou en glissant, p. 521 : « Que
le lecteur nous permette encore une petite digression, étrangère au
fond de ce livre… » Et, p.
537 : « Encore quelques
mots ».
Ou
même, p. 512 : « nous nous
bornerons à constater ici et à indiquer brièvement (
hum, tout est relatif, il occupe plusieurs pages ! ) un
fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même
aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous
racontons ».
Ces
digressions échappent au lecteur des versions raccourcies.
Dommage, car
Hugo nous y livre le meilleur de lui-même au moyen de portraits
étonnants :
« Satan
devait par moments s’accroupir dans quelque coin du bouge où
vivait Thénardier et rêver devant ce chef-d’œuvre hideux. »
( p. 440 )
Ou de
formules exemplaires.
Comme,
p. 453 : « Jean Valjean
n’avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans, il était seul au
monde. Il n’avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne,
il était mauvais, sombre, chaste, ignorant, farouche. Le cœur de ce
vieux forçat était plein de virginités. (…) C’était ( il
est question de Cosette ) la deuxième apparition blanche qu’il
rencontrait. L’évêque avait fait lever à son horizon l’aube de
la vertu ; Cosette y faisait lever l’aube de l’amour.(… )
Pauvre vieux cœur tout neuf ! »
Ou p.
520 : « Car Dieu ouvrait les
fleurs avant que l’homme taillât les pierres. »
Ou, p.
525 : « Le passé a un
visage, la superstition, et un masque, l’hypocrisie. Dénonçons le
visage et arrachons le masque. »
Ou, p. 534 : « Ecraser les
fanatismes et vénérer l’infini, telle est la loi ».
Ou, p. 535 : « La brute
jouit. Penser, voilà le triomphe de l’âme. »
Ou, p.
621 : « Toutes deux avaient
des ailes, l’une comme un ange, l’autre comme une oie. »
Ou
encore, p. 174/175 : " Le
suprême bonheur de la vie, c'est la conviction qu'on est aimé ;
aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré soi-même.(...) On
ne voit rien mais on se sent adoré. C'est un paradis de ténèbres."
Un
magnifique hommage à la Femme... hommage tempéré plus loin ( p.
392 ) par ce jugement quelque peu dépassé digne de "La femme
de trente ans" de Balzac : "Thénardier
venait de dépasser ses cinquante ans. Mme Thénardier touchait à la
quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme ; de façon qu'il y
avait équilibre d'âge entre la femme et le mari.
" ( ! )
Que
dire, encore, de cette naïve et terrible parole d’enfant, phrase
nichée au creux de dizaines de pages consacrées à la description (
exemplaire ! Mais c’est une description… ) du Petit-Picpus
du côté de l’année 1827 ( Livre 6ème
)
- Moi, ma
mère n’était pas là quand je suis née !
Digressions
qui sont autant de passionnants indices sur, par exemple, les raisons
pour lesquelles les meuniers ne prennent pas le temps de trier le
grain : " est-ce que nous sommes
responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas
de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher,
et qu'il faut bien laisser passer sous les meules ; c'est l'ivraie,
c'est la luzette, c'est la nielle, la vesce, le chènevis, la
gaverolle, la queue de renard..."
( p. 391 )
Ou sur une
analyse quasi psychanalytique sur l'obscurité et la peur ( toute la
page 40 ! )
Mais qui,
aujourd'hui, est prêt à affronter le monologue de Grantaire, l’un
des compagnons de Marius : trois grandes pages ( 680, 681, 682
) !
Ou
cette parenthèse de soixante pages qu'est Waterloo ( 2ème
Partie, Livre 1er ) - une description précise de la bataille où, au
détour d'un paragraphe ( La lune était
sinistre sur cette plaine, p. 369 ),
on retrouve l'écho du poème L'Expiation : Waterloo
! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine ! Comme une onde qui bout dans
une urne trop pleine.
Digressions
sans lesquelles ne pourra pas naître l'émotion - grandiose - que le
lecteur ressentira ( page 426 ) à la lecture de ces deux brèves
lignes de dialogue, qui achèvent l'achat par Jean Valjean de la
magnifique poupée à Cosette :
- Joue
donc, Cosette, dit l'étranger.
- Oh, je
joue ! répondit l'enfant.
Je défie
alors le lecteur de ne pas pleurer.
Encore
faut-il qu'il ait lu les dizaines de pages qui précèdent... comment
faire ?
Quand on est
jeune, se contenter d’extraits, ou d’un roman réduit, tout en
sachant qu’on n’a pas eu accès à l’œuvre, mais à un seul de
ses aspects.
Et un vieux
lecteur sera sans doute ébloui par la lecture intégrale de ce roman
colossal.
Il
existe des dizaines de versions intégrales des Misérables.
Celle
que j’ai choisie est l’ouvrage proposé par La Pléiade ( imprimé
en 1976 ), dont l’introduction et les « notes et variantes »
de Maurice Allem éclaireront le lecteur averti, qui souhaiterait
connaître les retraits ou ajouts d’Hugo par rapport au manuscrit
d’origine, Les Misères.
Et
comment ne pas être séduit par les ouvrages de cette prestigieuse
collection… un format de poche papier bible et en cuir, doré à
l’or fin !
Une
petite remarque : quand je travaillais chez Gallimard, on m'a affirmé
que La Pléiade était
la seule collection en France où l'on ne trouvait aucune coquille...
Faux !
J'en ai
repéré quatre, pages 381, 514, 644 et 678.