Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Mardi 15 mai 2012

La signature, Allain Glycos, L’escampette

Une journée dans la vie d’un écrivain… celle du 17 août, que va passer l’auteur à Ste Hyacinthe ( sur l’île de Ste Hélène ), devant la librairie Les Flots bleus,qui l’a invité à venir signer son dernier ouvrage, Nunca Mas ( sur la violence conjugale en général, et la lâcheté de ceux qui y assistent sans intervenir en particulier ).

Désoeuvré, l’auteur attend et observe les passants : vacanciers, jeunes femmes, vieilles dames avec ( ou sans ) chien , aveugle, provocateur, étrangers, gens rarement intéressés et souvent indifférents… Journée à l’issue de laquelle l’auteur, après avoir vendu six ouvrages, est accueilli par son épouse compatissante.

Tout écrivain devrait lire La Signature ! Que celui qui ne s’y reconnaîtrait pas lui jette, etc.

Ce monologue ininterrompu, tour à tour nostalgique, amer, ironique et résigné, est sans cesse nourri de réflexions littéraires, éditoriales, commerciales…et humaines.

Mais surtout,  ce morceau de vie est plein d’humour. Car l’auteur va tout vivre, de la réflexion provocatrice « c’est con, de ne pas avoir de succès ! » au subterfuge grossier qui consiste à se faire passer pour Jean d’Ormesson, en passant par le souvenir de l’inoubliable voisinage d’un journaliste sportif à succès qui, un jour, signait à côté de lui et se plaignait, lui, d’être un peu trop sollicité – mais enfin quoi, on ne peut pas toujours être l’auteur « vu à la télé » !

Une mention spéciale pour une double conclusion avec une superbe mise en abîme.

Un auteur discret, un éditeur modeste… mais un grand moment de lecture, à ne pas rater !

 

Lu dans une bien jolie édition élégante, couverture sobre… sur laquelle figure déjà une dédicace !

Mardi 08 mai 2012

Le livre numérique remplacera-t-il le livre papier ?

Cette question, qui m’a été récemment posée par deux collégiennes de Troisième, mérite une réponse simple et claire :

- NON !

Mais elle mérite aussi... les justifications que voici.

Dans mon roman Virus LIV 3, qui aborde indirectement la question,j'imagine, de façon provocatrice, que des "Lettrés" gouvernent l'Europe dans le futur. Une hypothèse à laquelle je ne crois, hélas, pas une seconde !

Aussi, la SF n'a pas pour mission de prophétiser, mais, à partir d’hypothèses farfelues, provocatrices ou même impossibles (voyager dans le temps ou dépasser la vitesse de la lumière )... de faire réfléchir le lecteur.

Contrairement à ce que je développe dans mon roman Virus LIV 3, notre société privilégie l'écran. Elle est même devenue une sorte de "dictature douce" dans laquelle on a partout ( y compris dans l'enseignement ) tendance à favoriser les nouvelles technologies au détriment du livre et du papier.

Autrement dit, c'est l'inverse qui, en apparence, est en train de se produire, notre société créant ainsi une sorte de ghetto... celui des Lettrés, de plus en plus laissés pour compte !

Mais le livre, heureusement, n'a pas dit son dernier mot.

Si l’on revient en arrière, souvenons-nous que vers 1840, avec l'apparition de la photographie, les peintres ont craint pour leur avenir. Eux qui souvent vivaient du portrait n'allaient-ils pas disparaître puisque désormais, on pouvait reproduire la réalité d'un simple clic ?

 On sait qu'il n'en a rien été : la photographie n'a pas détrôné la peinture, qui, du coup, a dû évoluer. On peut même penser que l'impressionnisme, le fauvisme et l'art abstrait sont nés grâce ( ou à cause ) de la photographie. Puisque la photo représentait la réalité, la peinture devait se tourner vers d'autres objectifs !

Certes, comparer la peinture/photo avec le livre papier/numérique ne constitue pas en soi la preuve que le livre traditionnel va perdurer.

Si certaines technologies perdurent, certaines, a contrario, en remplacent d'autres quasi définitivement : les utilisateurs de machines à écrire ou de disques vinyls sont désormais rares. Et sur le plan de l'écriture et de la lecture, les tablettes d'argile et les rouleaux ( volumina ) ont bel et bien disparu avec l'invention du "folio".

Cependant, le vélo n'a pas remplacé la marche à pied, ni la voiture le vélo, ni l'avion la voiture... tous ces moyens de déplacement perdurent !

Dans le domaine du documentaire, l'information-papier ( via les journaux et magazines ) est sérieusement concurrencée par les moyens actuels de diffusion. Eh oui, Internet offre une rapidité d'information plus efficace qu'un quotidien, qui doit prendre le temps d’être imprimé.

Mais la radio offre aussi cet avantage... et, tiens tiens, la radio n'a pas supprimé les journaux. Les hebdomadaires risquent de perdurer car on y trouvera des réflexions et des analyses sans commune mesure avec la diffusion brute, et parfois fausse, de l'information.

Dans le domaine de la lecture, les avantages de "l'objet livre " sont si nombreux qu'on peut espérer qu'il sera encore là dans quelques siècles. Pour mille raisons trop longues à énumérer, la première étant pourtant le côté pratique du livre...

Le livre n'a pas besoin d'électricité ni de piles pour fonctionner. On peut le manipuler,  le feuilleter, l’annoter, le conserver. Le livre est un objet unique( il ne contient qu'un seul texte ! ) qu'on peut admirer, posséder, transmettre, et dont la lecture est souvent associée au papier, à la couverture, la collection, la typographie, etc. C’est aussi et surtout un objet REEL. C’est pourquoi les vrais lecteurs préféreront toujours avoir de "beaux", de vrais livres, surtout pour une lecture „longue". Je ne me vois pas lisant A la recherche du temps perdu sur un écran ! Ni même Balzac ou Zola.

On va m'opposer à cela que le numérique progresse.

En France, très peuet beaucoup moins que prévu : pour l'instant, 1% du marché de la fiction. Et si l'on peut offrir ( ou s'offrir ) un Kindle ou une liseuse... rien ne prouve qu'on utilisera longtemps, de façon définitive et régulière, ce qui s’apparentera peut-être très vite à un gadget !

Et s’il y avait là un phénomène de mode ? Un phénomène identique à celui qui consistait, dans les années soixante, à prédire, avec la généralisation de la télévision,  la disparition du cinéma ? Aujourd'hui, on a compris que le confort et l'ambiance d'une salle n'avait rien à voir avec la télévision familiale, même promue au rôle de home cinema !

Autre constatation rassurante : on n'a jamais autant lu ni publié autant de livres !

Lu ?

Mais oui.

En 1950, les livres coûtaient trois fois plus cher qu'aujourd'hui et contrairement à une légende persistante, on lisait beaucoup moins.

En 2012, on lit beaucoup plus ( mais peut-être pas mieux ? ) qu'en 1950 !

Les jeunes, fait étonnant, écrivent plus qu’avant. Avec la popularisation des ordinateurs, des claviers et des téléphones portables, courriels, SMS et autres textos font fureur. Paradoxalement, et contrairement à ce qu’on craint et affirme, les écrans ont sans doute été les meilleurs vecteurs de la lecture et de l’écriture !

Publié ?

En effet.

On publie dix, cent fois plus de livres qu’il y a un siècle !

Les chiffres le prouvent même si, depuis deux ans ( deux ans seulement, ai-je envie d'ajouter ) les chiffres du livre stagnent, se tassent et tendent à se réduire un peu.

On pourrait bien se trouver dans une sorte de "creux de vague" : certes, en ce début du XXIe siècle, les écrans font la loi. Mais cet engouement, lié à un mode de consommation frénétique ( et sans doute provisoire, pour des raisons d'économie et de réductions obligatoires dans les décennies à venir ), verra le livre survivre et sans doute revenir au premier plan.

Malgré tout, on peut aussi penser que la tendance inverse vaincra : l'objet livre deviendra alors plus rare, il sera utilisé par un petit nombre, ceux que Stendhal appelait "le happy few", une minorité privilégiée qui saura apprécier, goûter la lecture, la culture, la fréquentation à la fois des grands auteurs et de la vraie littérature, forcément boudés par les écrans qui invitent à une consommation rapide, superficielle et renouvelée.

Du même coup, cette littérature et ces auteurs exigeants seront délaissés par les inconditionnels des écrans, ceux que j’ai surnommés les Zappeurs – ceux qui préfèrent l'image ( facile ) aux mots ( complexes, mais porteurs de tant de sens ! ).

Même s'il se raréfie - ce qui à long terme n'est pas certain ! - , le livre, à mon avis, restera, quitte à n’être utilisé que par des lecteurs privilégiés, peut-être une sorte de caste, voire de secte, ceux que les Zappeurs d’aujourd'hui qualifient, avec un certain mépris, d'intellos.

Comme si l'intelligence pouvait être un défaut !

CG

Lundi 07 mai 2012

La muraille invisible, Henning Mankell

En ce début d’octobre 1997, plusieurs drames sans lien apparent vont survenir à Ystad, petite ville suédoise dans lequel travaille l’enquêteur Kurt Wallander.

D’abord la mort inexplicable du consultant en informatique Tynne Falk, devant le distributeur bancaire où on le retrouvera quelques heures plus tard.

Ensuite l’agression froide et sauvage d’un chauffeur de taxi que tuent deux lycéennes de 19 et 14 ans. Sans autre motif que lui voler un peu d’argent. L’aînée, Sonja, est sans remords et sa complice Eva quasi mutique. Lors d’une entrevue houleuse entre sa mère et elle, Wallander s’interpose – mais un journaliste le photographie alors qu’il gifle Eva – après que celle-ci a agressé sa mère. Ce geste malheureux risque de lui valoir sinon sa place, du moins un blâme. Car par la suite, mère et fille feront front pour assurer que le geste de Wallander était gratuit.

Finalement, Sonja parvient à s’enfuir ; et l’on va retrouver peu après son corps électrocuté à l’intérieur d’un transformateur électrique dans lequel son mystérieux agresseur est parvenu à entrer, après avoir laissé ( volontairement ? ) de troublants indices.

Enfin, la même nuit, le corps de Tynne Falk est volé à la morgue !

Très troublé, Wallander enquête, persuadé qu’existe un lien entre tous ces faits survenus à quelques heures d’intervalle. Peu féru en informatique, il fait appel à Robert Modin, un jeune hacker surdoué. Ce dernier va bientôt mettre à jour une conspiration stupéfiante qui pourrait bien permettre, le 20 novembre, le piratage simultané de nombreuses grosses banques dans le monde, de quoi créer une panique financière planétaire…

Entre-temps, une collègue de Wallander, Ann-Britt, lui révèle que l’ami et camarade de Kurt, Martinsson, le jalouse, ment et intrigue, car il brigue sa place.

Par ailleurs Linda,  la fille de Wallander, le convainc de passer une annonce dans un site de rencontres. Une certaine Elvira Lindfeldt répond aussitôt. Mieux : elle se révèle plutôt séduisante. Wallander, après son divorce, va-t-il pouvoir filer à nouveau le parfait amour ?

Pas simple, en menant cette enquête aux ramifications complexes !

 

Ce long et passionnant roman a deux petits défauts.

Le premier va irriter pendant un mois et demi ( et sur près de 500 pages ! ) à la fois Kurt Wallander et son lecteur : eh oui, si tous ces faits et personnages sont bel et bien liés, il faudra attendre le dénouement pour en établir les jonctions… de quoi perdre un peu patience !

Le second, aussi décevant pour l’enquêteur que pour le lecteur, est qu’une grande partie des détails ( réalistes et vraisemblables ) ne seront en fin de compte jamais élucidés. Frustrant.

Cependant, ces imperfections apparentes renforcent la crédibilité de ce gros récit. En effet, dans la réalité, c’est souvent ainsi que les choses se passent… quand l’enquête aboutit, ce qui est heureusement le cas ici !

On peut aussi être étonné par l’ampleur du sujet de ce roman policier ( rien moins qu’une cyber attaque mûrie pendant des années par des fanatiques ! ) et par la fragilité ou la minceur des éléments épars qui vont permettre à Wallander d’empêcher les criminels d’agir. Deux complices dont les motivations ne semblent pas toujours convaincantes.

Mais que les amateurs d’Henning Mankell se rassurent : ces réserves n’empêchent nullement La muraille invisible d’être un roman majeur, qui préfigure la retraite d’un héros à la fois très attachant, un peu démuni, souvent dépassé et de plus en plus fatigué.

Mardi 01 mai 2012

Un homme de tempérament, David Lodge

1944… pendant le fameux « Blitz » de Londres, le grand écrivain anglais H.G. Wells, amer et oublié, est en fin de vie, entouré de ses enfants Gip ( l’un des deux fils qu’il eut avec Jane ), Anthony ( le fils qu’il eut de Rebecca West) et Rebecca elle-même la dernière ( ? ) femme de sa vie.

C’est le point de départ d’un long flash back de… 700 pages, au cours duquel est relatée la vie intime de l’écrivain, moins littéraire que familiale, sentimentale ou même érotique.

Souvent au moyen de questions que Wells, dit Aigie, se pose lui-même ( ou que David Lodge, complice érudit, impose à son interlocuteur défunt ), nous est racontée… toute une vie bien remplie, pourrait-on dire en parodiant Pierre Autin-Grenier. Une vie remplie de livres mais aussi et surtout de femmes. Une vie consacrée à l’écriture, à une jolie collection de maîtresses, et à une certaine idée du socialisme et de l’avenir de l’humanité.

Car H.G. Wells, après une adolescence effacée et un mariage raté avec une cousine dont il avait un peu trop rêvé, finit par épouser Jane… et par la tromper très vite.

Très tôt adhérent de « la société fabienne » ( l’ancêtre du Parti Travailliste, pour faire court ), Wells devint vite un fervent adepte de ce qu’il appela l’un des premiers « l’amour libre ». Une pratique qu’il finit par faire admettre à Jane, épouse sage et résignée à laquelle il fit deux enfants. Mais oui : Jane accepta et accueillit même les autre femmes que son mari connut, depuis les simples passades ( en français dans le texte ) à des relations sérieuses et souvent… très encombrantes ! Ainsi en fut-il de la jeune Amber, admiratrice et fille de vieux amis du couple, une maîtresse dont il tomba amoureux… et eut une fille. Amber qui, poussée par son amant hélas déjà marié, finit par épouser Blanco White dit Rivers, un rival ambigu…

Passons sur la liaison de Wells avec l’écrivain Elisabeth von Arnim ( dite Little E. ) pour ne garder que sa passion pour Rebecca West, écrivain dont l’intelligence le fascinait. Une passion que perturba une liaison de fin de vie avec la Russe Moura, rencontrée lors d’un voyage en URSS. Moura qui fut sans doute la maîtresse de Gorki… mais aussi une espionne, et probablement un agent double !

 

Comment résumer autrement ce que David Lodge a lui-même baptisé la « biographie romancée de H.G. Wells » ? Un « homme de tempérament, Wells ? » Disons que le titre « Un chaud lapin » aurait nettement mieux convenu ! En effet, parmi les hommes de Lettres amateurs de femmes, Wells pourrait sans doute se vanter d’arriver juste après Simenon  ( et chronologiquement un siècle avant DSK ! ) !

Avec plusieurs justifications…

1/ Wells n’a jamais caché à quiconque son intérêt pour le sexe et les femmes, ni à G. Bernard Shaw, ni à Henry James ( écrivains avec lesquels il entretint toute sa vie une correspondance et des rapport parfois orageux ), et encore moins avec les femmes qu’il épousa et/ou dont il eut des enfants

2/ Auteur universellement reconnu ( le plus célèbre au monde en 1920, affirme David Lodge ) notre Don Juan des Lettres devait affronter de nombreuses « fans » qui, connaissant son goût pour les aventures passagères, n’hésitaient pas à forcer sa porte – ce qui finit moins par le servir que par l’encombrer !

Soyons clair : ce récit est une somme colossale, passionnante, une entreprise qui d’ailleurs dut dépasser David Lodge lui-même, car arrivé à la page 626… on sent que l’auteur se résout à  résumer les 25 dernières années de la vie de son héros.

Une vie qui va s’achever dans une amertume grandissante…

En effet, si le jeune Wells a vite connu la célébrité avec La machine à explorer le temps ( 1895 ), L’île du Dr Moreau ( 1896 ), L’homme invisible ( 1897 ), La guerre des Mondes ( 1898 ) et Les premiers hommes dans la Lune ( 1901 ), qui connaît, qui a lu La guerre dans les airs, Anne Véronique et Tono-Bungay ?

Auteur prolixe et engagé, Wells ( qui mourra en 1946 ) aura passé les quarante dernières années de sa vie à militer pour la paix et un hypothétique « gouvernement mondial ».

Dès le début du XXe siècle, il prédit les chars d’assaut, l’usage de l’aviation dans les guerres futures et… la bombe atomique ! Il envisage aussi de rédiger une Encyclopedia Universalis et rêve que chacun puisse disposer d’un moyen ( Internet ? ) d’accéder à toutes les informations disponibles dans le monde. Il se veut aussi, dans ses derniers ouvrages ( plusieurs dizaines, hélas tous passés à la trappe ! ) le chantre d’une nouvelle société, et il œuvre pour un gouvernement mondial… qui ne verra jamais le jour.

Cassandre moderne, prophète devenu misanthrope, il aurait même fait graver sur sa tombe l’inscription provocatrice : « Je vous l’avais bien dit, bande de cons ! »

Autant le révéler : même si David Lodge ne fait pas ici étalage de son humour habituel, c’est là, dans son genre, un texte à mes yeux majeur. Mais je crains qu’il ne soit apprécié que par certains inconditionnels ( de David Lodge et d’H.G. Wells )… dont je fais bien sûr partie.

 

Lu dans son unique version en grand format, un très beau livre épais et souple, au papier fin mais blanc, de si bonne qualité qu’il a supporté toutes les annotations à l’encre dont j’ai émaillé presque chacune de ses pages !

Lundi 23 avril 2012

La liste de mes envies, Grégoire Delacourt

Jocelyne a 47 ans, une bouée en guise de taille, une mercerie à Arras, un blog ( dixdoigtsdor ) qui marche très fort, un mari ordinaire ( Jocelyn, comme Jocelyne mais sans e, très important ), un bébé-fille mort à la naissance, un fils presque perdu de vue à Grenoble, une fille cinéaste et prometteuse, une maman décédée d’une attaque et un papa AVC qui perd la mémoire toutes les six minutes…

Bref, Jocelyne n’a plus beaucoup d’illusions.

Ah, elle a aussi deux gentilles voisines coiffeuses ( Danièle et Françoise ) qui jouent au Loto depuis 18 ans. Et perdent très souvent.

Jocelyne, elle, joue une fois. Et gagne. 18,5 millions d’euros.

Alors commence une série de listes ( celle de ses besoins, de ses envies, de ses folies ) et une série de réflexions. Jusqu’à ce que survienne un événement inattendu. Lié à une lettre en trop.

Quant à la suite… eh bien il faudra la lire !

Et ça ne vous prendra pas très longtemps.

Parce que La liste de mes envies n’est pas un roman-fleuve. Plutôt une novella, comme disent les Américains. Pourtant, ce petit roman ch’ti est bien français. Un récit qu’on lit en moins de deux heures et qui, au départ, n’a l’air de rien. Une histoire pleine de mots simples, de phrases courtes, de passés simples inattendus et, peu à peu, de formules évidentes et superbes qui font mouche à tout coup.

Eh oui… après une page ( 98 ) géniale qui vous arrache des larmes, le livre acquiert soudain une densité et un rythme inattendus. Car la suite est pleine de surprises, d’amertume, de peines et de bonheurs. Si l’on excepte quelques invraisemblances ( difficile d’imaginer Jo lire et digérer Belle du Seigneur, mais bon… ), c’est là, comme le prétend la rumeur populaire, un texte inattendu et rare.

Moralité : de même que L’amour dure trois ans ( Frédéric Beigbéder ), le bonheur coûte moins de quarante euros ( p. 78 ). Juste seize.

Eh oui, seize euros, c’est le prix de ce beau livre format moyen, dans la ( fausse ) Collection Blanche de chez JC Lattès. Un livre que vous finirez même par prêter à vos pires ennemis.

Lundi 16 avril 2012

SF et Policier (2/2)

Petite réflexion sur l'origine des genres - Aujourd'hui : Le Policier

Le ROMAN POLICIER… ses origines ?

Même si les genres policier et SF ont longtemps passé pour de la sous ( ou para) littérature, même si leurs auteurs ( comme Conan Doyle ) ont parfois navigué entre deux eaux, les théoriciens de la SF ne sont pas ceux du polar.

Là encore, je ne vais pas mettre en doute les affirmations des spécialistes qui, à juste titre, jugent que le roman policier puise son origine dans « les récits à énigme ». Récits dont les premiers modèles semblent être le Double assassinat dans la rue Morgue ( d’Edgar Poe, 1841 ) ou Le mystère de la chambre jaune ( de Gaston Leroux, 1908 ).

Or, les premiers récits à énigme concernent souvent un meurtre « en chambre close » : à première vue, il paraît impossible que quiconque ait pu agir. C’est d’ailleurs le thème d’un autre récit fondateur, La lettre volée, ( du même Poe, avec le même enquêteur, 1844 ) où la preuve est – en apparence – introuvable. C’est le ressort récurrent de bien d’autres futurs classiques comme Les dix petits nègres ( d’Agatha Christie, ).

Si l’on veut définir le roman policier ( je ne parle pas du polar, avatar dont les origines sont à la fois plus floues et - paradoxalement - plus anciennes ) force est de passer par quelque chose comme : « récit dans lequel, à la suite d’un crime, une enquête aboutit à la découverte du coupable » On sait aussi que le genre policier, comme son nom l’indique, ne peut vraiment s’épanouir qu’avec la création ( relativement récente ) d’une police organisée, même si certains auteurs prennent des libertés avec l’Histoire.

Ma réflexion, peut-être moins fantaisiste qu’il n’y paraît, consiste à établir un lien entre le premier modèle du genre, Double assassinat dans la rue Morgue, et… La Vénus d’Ille !

La parenté semble lointaine et les deux genres ( policier et fantastique ) très différents.

Les points communs sont pourtant nombreux. Dans le texte de Mérimée, on trouve un meurtre, inexpliqué ! Et une enquête – certes, assez courte même si le narrateur agit dans les règles de l’art. Qu’on lise les dernières pages du récit : la description du cadavre est ( déjà ) digne d’Agatha Christie ou de Simenon. Il y a un témoignage doublé d’une accusation, ceux de la future mariée. Un témoin : un domestique. Un suspect : l’Aragonais offensé la veille, d’ailleurs vite disculpé. Le Procureur ( du roi ), qui clôt l’affaire sans qu’aucun coupable soit démasqué.

Jamais La Vénus d’Ille n’a été citée comme étant l’un des textes fondateurs du roman policier. Parce que l’enquête n’aboutit pas – ce qui est inadmissible. Ou plutôt, la seule conclusion suggérée au lecteur est que le meurtrier est… la statue. Ce qui classe définitivement ce récit dans le genre fantastique.

Pourtant, Prosper Mérimée frôle de près sans le soupçonner deux genres futurs promis à un brillant avenir : la SF et le Policier.

* La SF dans la mesure où, comme je l’affirme pour amuser mon public, il suffit de remplacer le mot statue ( ou Vénus ) par robot ( ou plutôt robote ) pour que le récit change de catégorie.

* Le policier dans la mesure où, en conclusion, à la place de cette Vénus fondue en cloche ( une cloche qui porte malheur puisque les vignes gèlent, c’est la dernière phrase du récit ), un vrai coupable en chair et en os pourrait être démasqué.

Jeudi 12 avril 2012

Dans ces bras-là, Camille Laurens

Comme l’indique la Quatrième de couverture, ce livre « ne traite que d’un seul sujet, une idée fixe : les hommes ». Du premier amour au mari, de l’amant au passant, à l’éditeur, au père et même au lecteur, Camille Laurens décline son sujet sous tous les angles, physique, sentimental, personnel, relationnel…

Il ne s’agit pas là d’un roman mais d’une longue confidence, avec le prétexte narratif d’une confession à un psy dont le physique l’a frappée et qu’elle a suivi.

Donner un avis sur cet ouvrage est délicat car il est… attachant mais très atypique ! Non, il ne se lit pas d’une traite dans la mesure où ce catalogue ne suit pas un ordre précis, même si la vie de la ( pseudo ? ) narratrice peut sembler en être le fil conducteur, avec çà et là des généralités et des listes. A la vérité et comme l’auteur le confesse, même si le sujet, ce sont les hommes, cette longue confession est plutôt destinée aux femmes. Dommage en ce cas que les hommes ne la lisent pas. Il ne s’agit pas là d’un pamphlet féministe ( j’allais ajouter : au contraire ! ). En effet, Camille Laurens aime les hommes, tous les hommes, elle les recherche, elle éprouve le besoin de leur présence, de leur contact.

Parfois, le lecteur ( mâle ? ) se surprend à penser : que d’hommes dans la vie de la narratrice ! Ou encore, face à la rudesse ou la crudité de son regard : « là, elle exagère ! » A la réflexion, moins qu’il n’y paraît. D’ailleurs Camille Laurens se défend d’être à l’origine du « j e » qui accompagne la lecture. Un je qui souvent se transforme en « elle » - mais le lecteur n’est pas dupe puisque « elle » a vécu au Maroc et a fréquenté le milieu enseignant…

Il s’agit donc là d’une forme mal déguisée d’autobiographie, à travers le prisme d’un… objectif fixe : les hommes.

Une lecture édifiante qui ne devrait pas échapper aux lecteurs masculins.

Parfois, dans un salon, quand une jeune lectrice achète La Fille de 3èùme B, je me permets de la prévenir : « Attention, malgré le titre, il s’agit ici du journal intime d’un garçon ! ».

Neuf fois sur dix, la jeune lectrice sourit avant de me répondre :

- Pas grave, au contraire : c’est surtout ce point de vue qui m’intéresse ! »

Lu dans sa petite version souple Folio, une réédition qui précise que l’ouvrage a obtenu le Prix Fémina en l’an 2000 - je sais, j’ai du retard dans mes lectures… et, plus étonnant, le Prix Renaudot lycéen. Des lycéennes se sont donc reconnues dans cet ouvrage ?

Lundi 09 avril 2012

SF et Policier (1/2)

Petite réflexion sur l'origine des genres - Aujourd'hui : La SF

De même que Darwin se passionnait pour l’origine des espèces, mon obsession récurrente est l’origine des genres littéraires.

Si l’université engrange des centaines de thèses sur les écrivains, leurs influences réciproques et leur thèmes favoris, elle en compte beaucoup moins sur des thèmes en apparence peu nobles : la structure du récit, sa mécanique, ses ressorts et son appartenance à tel ou tel genre.

Ainsi, dans le domaine de l’imaginaire, le classement d’un récit ( nouvelle, roman, film… ) varie selon l’opinion ou/et la culture du critique ( ou du lecteur ) qui le baptise tour à tour science-fiction, anticipation, conte philosophique, fantastique, merveilleux, fantasy… j’en passe !

Depuis quarante ans, tout en affirmant que l’importance d’un récit dépend davantage de ses qualités intrinsèques que de sa forme ou de la catégorie où l’on peut le ranger, je m’efforce de cerner les genres de l’imaginaire, notamment ceux que j’appelle « les fictions invraisemblables » que sont le merveilleux, le fantastique et la SF.

Avec deux préoccupations récurrentes :

1/ Tenter de les définir clairement. Sans quoi il est vain de prétendre classer un récit.

2/ Trouver leur origine, donc les récits qu’on pourrait qualifier de « fondateurs ».

Pour le merveilleux, l’irrationnel est d’emblée accepté, L’épopée de Gilgamesh et L’Odyssée font souvent l’affaire.

Pour le fantastique, qui est de l’irrationnel inacceptable, je ne départagerai pas les tenants du Diable amoureux ( de Jacques Cazotte, 1772 ) ou du Moine ( de M. G. Lewis, 1796 ).

Pour la SF, littérature de l’irrationnel justifié, j’aime choquer mon public en citant volontiers L’Histoire véritable ( de Lucien de Samosate, 180 ), L’Utopie ( de Thomas More 1517 ) ou encore L’Autre Monde ( de Cyrano de Bergerac, 1657 ).

En revanche, quand on revendique le Frankenstein ( de Mary Shelley, 1818 ) comme l’un des textes fondateurs du fantastique, je m’insurge. Parce que toute la littérature du XIXe siècle où l’irrationnel se teinte de scientifique est toujours qualifiée de fantastique, puisque le terme de SF ne sera inventé qu’en 1929.

En outre, Victor Frankenstein est médecin. Sa créature est conçue, je dirais même fabriquée de façon scientifique, sans qu’intervienne la magie ou l’irrationnel.

Je cite en revanche La Vénus d’Ille ( de Prosper Mérimée, 1837 ) comme l’un des modèles du genre fantastique. Au XIXe siècle, qu’une statue se déplace est inacceptable.

La prochaine fois, nous tenterons de définir, de façon aussi lapidaire, les origines du roman policier.


Lundi 26 mars 2012

La Passion Lippi, Sophie Chauveau

A Florence, en 1414, Cosme de Médicis prend sous son aile un enfant des rues qu’il devine surdoué : Filippo Lippi. Il le confie au couvent, où le moine-peintre Guido di Pietro lui enseignera les rudiments du métier, où Donatello tente de marcher sur les traces de Giotto.

Hélas, le jeune Lippi a gardé de sa vie d’errance le goût de la liberté. Désertant son gîte chaque nuit, il trouve refuge et consolation auprès des prostituées de Florence… tout en perfectionnant, le jour, ses réels talents de peintre. Bientôt, le discret Diamante, qui a deviné le génie du jeune homme, devient son admirateur et assistant attitré. D’autres peintres, jeunes et talentueux, comme Masaccio, rejoignent bientôt Florence, et Lippi s’en inspire. Il gagne peu à peu en notoriété et en talent.

Mais partager sa vie entre les maisons closes ( où la fidèle Flaminia l’accueille régulièrement) et le couvent pose bientôt problème à Lippi, qui fait… de mauvaises rencontres ! Dénoncé, exilé, il ne doit son salut qu’à Cosme, son fidèle protecteur.

A bientôt soixante ans, Lippi se voit confier la tâche de peindre une vierge… dont il va trouver le modèle, Lucrezia parmi… de jeunes nonnes. Fou amoureux de cette religieuse de 18 ans qu’il ne cesse de peindre, il lui fait un enfant – et il faudra que Cosme, cette fois, aille jusqu’à Rome et au pape ( un vieil ami… ) pour obtenir l’absolution du génial moine amoureux… et père de famille.

Pour un amoureux de Venise ( dont je suis ), de Florence, de la Renaissance en général et des œuvres rassemblées à l’Academie et aux Offices en particulier, l’ouvrage de Sophie Chauveau est mieux qu’une référence : un documentaire précieux doublé d’un roman passionnant ! Ici, outre Cosme, Pierre et ( le jeune ) Laurent de Médicis, on côtoie Masacio ( génie précoce mort prématurément ), Masolino, Uccello, Fra Angelico ; et l’on baigne dans cette atmosphère particulière où l’émulation, l’art et la foi ne cessent de se doper mutuellement.

Gageons qu’un lecteur innocent, aussi peu féru d’histoire que de peinture ne résistera pas à ce récit historique au héros particulièrement attachant. Quand on sait que le fils de Lippi deviendra le compagnon ( et l’amant ) de Boticelli, et que le petit-fils de Cosme est le célèbre ( et sulfureux plus que Magnifique ) Laurent de Médicis… on se précipitera forcément sur les ouvrages de Sophie Chauveau qui sont la suite obligée de l’histoire du Quattrocentto : Le rêve Boticelli, L’obsession Vinci et Léonard de Vinci – la biographie de Léonard.

Lu dans la version poche Folio – mais l’ouvrage a initialement paru en 2004 chez l’éditeur Télémaque. Un conseil : avoir à portée de main, d’une façon ou d’une autre, les reproductions des tableaux de Lippi, via l’Universalis, la Larousse… ou Internet

Lundi 19 mars 2012

Petits Contes pour une Révolution, Marc Séasseau, Oskar Editeur

Trop prétentieux et sûr de lui, un roi fut sommé par ses sujets d’identifier son bébé parmi les trois nouveaux-nés qu’on lui présenta. S’étant trompé, il dut admettre qu’un souverain ne possède pas un rang supérieur à celui des hommes qu’il gouverne. Il n’est que le premier parmi ses égaux. A un roi maladroit à l’escrime, son maître d’armes lui déclara qu’un sceptre étant plus difficile à manier qu’une épée, il devait abandonner les deux sans tarder, ajoutant : Vous éviterez ainsi de mutiler votre peuple, comme vous le faites de vos adversaires.

A un roi qui demandait la définition de l’expression « l’âge d’or », un écuyer révéla qu’il évoquait un temps où il n’y avait sur Terre ni maître, ni valets, ni sujets. Chacun se gouvernait lui-même. Aussitôt, le souverain ordonna qu’on interdise aux écrivains et aux nourrices d’écrire ou de raconter de telles fariboles. Un autre despote du même genre décréta qu’on classe la définition du mot insurrection dans la mythologie et les contes de fées, après avoir appris que ce terme désignait à l’origine le droit de soulèvement accordé au peuple de Crète contre ses souverains, quand ceux-ci se conduisaient mal dans leur état.

Le conte le plus court ne compte que trois phrases :

La place d’un ours est dans les bois d’un ermite.

La place d’un singe est dans le carrosse d’un courtisan.

La place d’un sot est à la cour d’un despote qui craint les gens d’esprit.

On l’aura compris : auteur pour la jeunesse mais aussi enseignant de Lettres, Marc Seassau a eu la bonne idée de reprendre ( en les adaptant ) soixante-quatre « fables de la révolution française ». Souvent dignes de La Fontaine ( sauf qu’on y trouve rois, princes, sujets, étrangers, fous, sages et philosophes ) ces contes aussi révolutionnaires que moraux n’ont pas pris une ride ! Chacun d’eux est une véritable petite histoire ( sa longueur varie de quelques pages à quelques lignes ) qui mériterait d’être le sujet d’une dissertation ! Il s’agit en effet de réflexions à peine déguisées sur le pouvoir, le droit, la justice, les inégalités, la démocratie…

Leur chute est souvent une morale lapidaire. Ce recueil mériterait de figurer au programme de toutes les classes, du CM1 aux Terminales. Nul doute que la sortie de cet ouvrage édifiant est fort bienvenue à la veille d’élections présidentielles !

Un petit livre de présentation sobre et classique à la couverture solide.

A mettre entre toutes les mains !

Lundi 12 mars 2012

Je vais écrire un livre !

Sous ma plume, cette affirmation ne serait pas un scoop.

Mais avez-vous noté qu’elle est devenue une véritable antienne prononcée par un nombre de plus en plus grand d’invités de la télévision ?

Des écrivains ?

Mais, non !

Hommes politiques, journalistes, comédiens, chanteurs… mais aussi sportifs de tout poil, sans parler des personnes mises en examen et des repris de justice que les informations ont placé sous les feux de l’actualité !

Là encore, j’entends des voix s’élever ( mais après tout, c’est bien là l’objet de ce blog : réagir… pour faire réagir !).

« Ah ah… un écrivain devenu jaloux de la concurrence ! Jugez-vous que l’écriture est une chasse gardée ? De quel droit voudriez-vous empêcher les gens de s’exprimer ? »

Non, non, vous vous trompez d’arguments ! Et ceux qui me connaissent bien le savent parfaitement.

Après tout, de De Gaulle à Mitterrand en passant par Bayrou et Juppé, certains hommes politiques ont un joli brin de plume, une expérience, une culture et/ou des convictions dont ils veulent faire profiter les lecteurs. Passons sous silence certains académiciens dotés d’un peu moins de talent, ou les vedettes un peu trop débordées qui chargent un nègre du travail d’écriture ( ce qui est souvent plus prudent ).

Parmi les métiers cités plus haut, je ne mets pas non plus en cause les auteurs authentiques, j’ai ici même salué les ouvrages d’Annie Duperey et ce n’est pas parce qu’on est acteur qu’on n’est pas aussi écrivain !

Non.

Ce qui me frappe dans ce désir récurrent émis par des célébrités confirmées ou passagères, c’est l’obstination à vouloir diffuser sa pensée ou ses opinions… par le biais du papier.

Car enfin, la plupart des personnes susmentionnées n’ont souvent besoin ni de droits d’auteur ( elles gagnent déjà beaucoup d’argent ), ni d’un public élargi ( elles auront cent fois moins de lecteurs qu’elles n’ont eu d’auditeurs ou de téléspectateurs ! ), ni de notoriété, puisqu’elles sont déjà célèbres ?

Il me semble donc à la fois étrange et flatteur que de telles célébrités du monde de la politique, de la scène, du sport ou de la chanson, et j’en passe, soient si soucieuses, surtout à l’heure où le numérique prend le relais du papier… d’ écrire un livre.

Au fond, c’est très rassurant ! Tout se passe comme si, une fois sa notoriété assurée par le plébiscite des urnes, une fois des records battus, des disques d’or décrochés, des césars ou des oscars distribués, une fois le public saturé par le passage récurrent de sa propre tronche à la télé… il fallait obtenir le Sésame, la consécration suprême, la seule qui, loin des succès éphémères et superficiels offerts par les images, la radio et la presse, offre la vraie, l’unique reconnaissance et l’espoir d’une possible éternité : le livre.

CG

Lundi 05 mars 2012

Attention, Départ ! , Alain Grousset, Flammarion jeunesse

En 1863, les trois jeunes Creusois Emile, Gustave et Paul ont vingt ans et sont inséparables. Après avoir « tiré un bon numéro » et ainsi échappé à cinq ans de service militaire, ils sont embauchés aux chemins de fer pour participer à la construction d’un viaduc métallique de 300 mètres sur la ligne Paris-Orléans, celui de Busseau-sur-Creuse. Un chantier colossal et des conditions de travail et de vie bien difficiles…

Paul, l’intellectuel du groupe, est devenu un précieux gestionnaire de la société tandis que ses deux amis posent des milliers de rivets. A la suite d’une bagarre, Gustave tombe amoureux de la belle Jeanne, avec laquelle il se marie. Tandis qu’Emile, à force d’opiniâtreté, finit par devenir chauffeur de la « Bienfaite », Gustave entretien 8 km de voies et Jeanne gère le PN, le « passage à niveau ». Hélas, en voulant sauver un camarade, Gustave se fait couper la jambe sur la voie et meurt peu après. En passant chaque jour devant la petite maison de Jeanne, Emile prend l’habitude de ralentir sa machine et, d’un coup de sifflet, de saluer la jeune veuve qui ne semble pas insensible à ces déclarations…

Le jour où Paul disparaît, inexplicablement muté à Paris, Emile découvre que Jeanne a déménagé avec lui. Humilié, dépité, il se sent doublement trahi !

Arrive 1970 et la guerre contre les Prussiens…

Paul réapparaît pour demander à son ancien camarade un service d’intérêt national – et lui révéler les raisons de sa « trahison ».

Derrière ce bref roman au titre hélas banal (l’auteur n’en est pas responsable ! ) se cache un récit attachant et superbement documenté. Si Zola et sa Bête humaine sont inaccessibles aux 10-12 ans, Attention, départ ! leur offrira l’occasion de découvrir la dure vie quotidienne des pionniers des chemins de fer, avec comme toile de fond l’amitié, le travail et les us et coutumes de la fin du XIXe siècle.

Etre à la fois passionnant et pédagogique est une gageure ; et tout le monde ne possède pas l’art de mêler à la narration le décor d’une époque révolue. Alain Grousset maîtrise son sujet ; et le lecteur, quel que soit son âge, découvrira mille et un détails concernant les traditions, le langage et la condition ouvrière particulière de ces pionniers oubliés. A l’heure où la SNCF s’explique sur les déportations vers les camps de la mort, l’auteur nous rappelle que les cheminots, en 1870, ont aussi été à l’origine de faits héroïques – et que nos trains roulent toujours sur des viaducs construits à la seule force des poignets il y a un siècle et demi...

Lu dans une jolie collection poche, couverture pelliculée, beau papier – et prix imbattable : moins de 5 euros !

Lundi 27 février 2012

Décollage immédiat, Fabien Clavel, Rageot-Thriller

En rentrant chez elle après une altercation avec un camarade, la bouillonnante lycéenne Yasmina ( dite Lana ) reçoit un appel angoissé et désespéré de sa mère, hôtesse de l’air :

- Quitte l’appartement ! Vite !

Hélas, un inconnu ( qu’elle baptisera Opioman à cause du parfum entêtant qui le précède ) entre au même instant, et Lana n’a que le temps de se cacher puis de fuir – mais où ?

A Roissy ! Là, elle constate que sa mère lui a laissé un passeport et une clé USB dont le contenu est aussi indéchiffrable que les termes de l’enveloppe où elle l’a trouvée :

Creep - 3 B - Cérès.

Grâce au mot Creep, elle finit par découvrir un contact qui lui donne rendez-vous… à l’aéroport de Budapest ! Creep se révèle un jeune hacker sympa et coopératif. Il lui livre le nom de l’hôtel où sa mère l’attend. Là, elle manque à nouveau se faire tuer par Opioman qui l’a précédée ! Pour lui échapper, Lana… inverse les rôles : bien décidée à savoir quelles sont l’identité et les intentions de cet individu, elle le suit et prend l’avion ainsi que la place ( et la tenue d’hôtesse ) de sa mère.

C’est alors qu’elle devine :

1/ que 3 B désigne justement une place dans un avion…

2/ que sa mère s’est mise dans un pétrin dont Lana, après s’y être à son tour embourbée, va avoir bien du mal à sortir !

Heureusement, Creep est là…

Mes lecteurs les plus fidèles le savent : si j’ai ( un peu ) déserté la SF, c’est pour recycler à la fois ses thèmes et mes préoccupations dans des polars technologiques dont Logicielle est l’héroïne. Aussi, un thriller qui nous conduit au Parlement européen de Bruxelles, dans les labyrinthes politico-économiques des trusts de l’agro-alimentaire ne peut que me toucher !

Courses poursuites sur fond d’aéroports internationaux, accords secrets et technologies de pointe sont ici utilisés par un écrivain qui maîtrise parfaitement tous ces ingrédients.

Bien sûr, on pourra reprocher à Décollage immédiat quelques invraisemblances, la première étant qu’une fille de 16 ou 17 ans se trouve soudain propulsée ( presque ) malgré elle dans un rôle plus proche de James Bond que de l’un des membres du vieux Club des Cinq. Mais le rythme haletant du récit, son action trépidante et ses rebondissements scotcheront le lecteur jusqu’aux dernières pages, où Lana retrouvera sa situation d’ado bien dans sa peau, moins en mal d’aventures que d’affection.

A noter que ce thriller paraîtra le 7 mars. Il s’agit là d’une nouvelle collection, Thriller, où paraîtront le même jour des récits de Paul Halter et d’Hervé Jubert… du beau monde !

Lu dans sa version unique, un moyen format bon marché qui devrait séduire un large public, des collégiens aux jeunes adultes amateurs de séries télé et de sensations fortes.


Lundi 20 février 2012

A bas la culture

La loi est passée : au concours d’entrée de Sciences Po et de plusieurs grandes écoles, on a supprimé l’épreuve de culture générale.

Objectif : ne pas pénaliser les candidats issus de milieux modestes.

Et pour démontrer le caractère démocratique de cette mesure, on interviewe des jeunes qui en effet affirment : est-ce que c’est important de savoir où la Loire prend sa source et qui est le peintre Géricault ?

Quelle perte de temps et d’énergie en effet !

Etrange mesure toutefois, qui fait suite à l’obligation aux étrangers sollicitant la nationalité française de connaître l’origine de la Bastille ou les fleuves et les montagnes de France… obligation dont sont dispensées les futures élites de la Nation !

Il est vrai que la culture a changé, il suffit de voir les nouveaux jeux à la télé où les questions portent sur les comédiens des séries américaines des années 80.

Aujourd’hui, c’est quand vous ne savez pas qui était Whitney Huston ou si vous n’avez pas vu La vérité si j’mens 3 que vous passez pour un plouc.

J’exagère ? Regardez donc, dans la dernière pub de votre supermarché, de quoi parlent les « pages culturelles » !

Il fut un temps où l’on saluait la culture de la rue comme si la connaissance naissait spontanément, de même que « le bon sens populaire ».

Aujourd’hui, la démocratie revient à encourager le peuple à regarder TF1 et à lui demander d’aller voter ensuite. On oublie que le plus grand nombre a droit au meilleur. Et surtout aux moyens d’y accéder.

Mais c’est bien plus pratique de penser que la culture ( la vraie, celle qui cherche à apprivoiser les connaissances pour affiner son sens critique et sa pensée ) n’est plus tendance.

D’ailleurs, aujourd’hui, dans certains collèges, la pire des insultes, c’est intello.

Lundi 13 février 2012

Repli ?

La pire des récessions, c’est sans doute le repli.
Un repli sur son pays ( nationalisme ) ou sur soi ( égoïsme ) qui suggère que si les autres, ce n’est pas encore l’enfer, ils ne deviennent sympathiques et fréquentables que s’ils sont loin de vous.

A l’occasion du dernier Salon de Montreuil, je suis allé passer quelques jours à Paris.
Ne plus vivre dans la capitale, y faire un saut bref deux ou trois fois par an, c’est être soudain frappé par une évolution rapide des comportements…
En six mois, il m’a semblé que le nombre des SDF s’était multiplié : impossible de faire cent mètres dans la rue ou de prendre le métro sans être croisé par quelqu’un qui vous demande une cigarette, un ticket-restaurant, un euro.
Peut-être pour échapper à ces indésirables solliciteurs, la plupart des passants et passagers du métro s’isolent au moyen d’un de ces nouveaux trucs électroniques sans lesquels vous passez désormais pour un plouc : I-Pad, DS, tablette, liseuse, téléphone portable… bref, un machin muni soit d’écouteurs ( pour vous occuper les oreilles ) soit d’un écran ( pour vous occuper les yeux et les doigts ). Privé de cet accessoire indispensable et tendance, vous êtes tout nu. Ou bien vous rejoignez un club privé, si intime que leurs adeptes ne communiquent que par un humour distant et complice.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, début décembre, assis ( par chance ! ) dans une rame de métro de la ligne 9, un livre entre les mains ( La délicatesse de Foenkinos, voir ma critique sur le blog ! ). Ayant levé les yeux ( « bon, j’ai encore trois stations avant Robespierre » ), j’ai soudain noté qu’autour de moi, tous les passagers étaient occupés à communiquer avec l’un des appareils susnommés, chacun bien isolé dans sa bulle. Une vraie séquence de SF ! Un extrait vivant de THX 1138 ( premier film de George Lucas pour les non initiés ).
C’était si comique que je me suis surpris à sourire. Un sourire dont j’ai tout à coup aperçu l’écho sur les lèvres de la passagère qui me faisait face. Forcément : elle lisait, elle aussi - un livre de poche dont je n’ai pu voir ni le titre ni l’auteur.
En une seconde, son regard a balayé le wagon avant de revenir vers moi.
Traduction : « Incroyable, non ? Nous sommes deux à lire ! Et… à communiquer sans même avoir besoin de parler ! Nous faisons partie d’une espèce en voie de disparition… »
Les yeux de la passagère se sont abaissés vers l’ouvrage que j’avais en main. Elle a incliné la tête et son sourire s’est accentué.
Traduction : « Très bon choix. Je l’ai lu. Vous allez voir, c’est formidable. »
Puis elle a replongé dans sa lecture. Et moi dans la mienne.
Un bref moment de complicité qui m’a ravi.

Je ne critique pas celles et ceux qui passent leur vie avec ces nouveaux moyens de communiquer. Après tout, le livre est aussi un moyen de fuir le réel et de dialoguer… avec des écrivains souvent disparus et des héros virtuels !
Mais je m’interroge.
Mes petites-filles n’échappent ni à la règle, ni aux modes. Pendant les congés de Noël, elles se disputaient souvent pour accéder aux deux ordinateurs de la maison connectés sur Internet tandis que l’aînée, entre deux devoirs, tripotait elle aussi son téléphone portable pour rédiger des textos.
Rentrée chez elle à Paris, notre fille a eu la bonne idée de les interroger :
- Quel a été le meilleur moment de vos vacances de Noël ?
Elle pensait qu’elles évoqueraient le repas du réveillon ou la découverte des cadeaux… eh bien non !
L’une a répondu : « Les parties de scrabble qu’on faisait le soir tous ensemble ! »
Une autre : « Le puzzle qu’on a mis trois jours à finir ! »
La dernière ( la plus jeune, 6 ans ) : « L’après-midi passée en forêt à cueillir des champignons ! »
Nous ne sommes pas trop guettés par le repli.
Et le réel a encore de beaux jours devant lui.
Merci, les enfants !
C.G.

Lundi 06 février 2012

1Q84 (tome 1), Haruki Murakami, Belfond

En 1984, dans un embouteillage à Tokyo, la jeune et séduisante Aomamé abandonne son taxi immobilisé sur une voie aérienne ; elle emprunte un escalier de secours et rejoint le niveau du sol. Elle a une mission urgente à accomplir : assassiner proprement un riche inconnu. Après quoi elle draguera à son aise un homme mûr et presque chauve, ses goûts sexuels la portant vers des sosies de Sean Connery…
Mais Aomamé comprend peu à peu que le monde a changé. D’abord, l’arme de service des policiers n’est plus la même… et renseignement pris, ce changement ne date pas d’hier ! Ensuite, une station habitée existe sur la Lune.  Enfin, des événements inédits ont autrefois secoué le monde : une révolte a eu lieu, « les combats du lac Motosu », qui ont opposé les autorités à un groupe de révolutionnaires écologistes surnommé « L’Aube ». Il y a aussi ce fait divers bizarre, cet employé de la NHK qui, autrefois, a tué à coups de couteau quelqu’un qui… refusait de payer sa redevance télé !
Bref, le passé ne correspond plus à celui qu’elle a connu.
Cette modification du réel date du moment où elle a quitté son taxi… D’ailleurs, le chauffeur ne l’avait-il pas prévenue ? « si vous faites cela, il n’est pas impossible qu’ensuite le paysage vous paraisse un peu différent de celui de tous les jours. Mais il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. La réalité n’est toujours qu’une. »
Elle s’interroge : qui est devenu fou, elle… ou le monde ?
De son côté, un autre personnage, Tengo, repense à son enfance, triste et solitaire, passée avec un père qui, chargé de faire payer la redevance télé, l’emmenait de force chaque dimanche chez les mauvais payeurs… Romancier débutant sujet à des crises étranges de « perte de réalité », Tengo se voit confier par son éditeur, Komatsu, la mission de « rewriter » le roman original mais maladroit de Fukaéri, une lycéenne de 17 ans. Dans ce récit de fantasy, La chrysalide de l’air, il est question d’un étrange petit peuple qui a besoin de boire de l’eau – de pluie, de préférence – les Little people. Pour convaincre la jeune Fukaéri de se prêter à ce subterfuge qui pourrait leur permettre de décrocher un prix littéraire, Tengo rencontre la lycéenne. Dyslexique et presque autiste, la jeune fille lui avoue, par bribes, qu’elle n’a pas écrit mais  dicté son récit à une camarade plus jeune. En outre, pour qu’elle accepte cette proposition de réécriture, Tengo doit d’abord rencontrer Ebisuno, le « Maître » de la lycéenne.
Ebisuno, dont la fille est l’amie de Fukaéri,  est un savant oublié qui vit reclus dans la montagne, il  raconte à Tengo la naissance, autrefois, d’un groupe de dissidents écologistes, bien décidés à passer à l’action…

Mes lecteurs fidèles connaissent mon goût inconditionnel pour les ouvrages de Murakami. Dans ce premier opus d’une trilogie orpheline ( le tome 3 n’est pas encore sorti en France ! ) le maître contemporain de la littérature japonaise intrigue et fascine son lecteur plus que jamais. D’abord grâce à la personnalité de ses protagonistes, tout particulièrement Tengo et Aomamé ; ensuite à cause de la construction très particulière d’un récit qui flirte avec la SF en général… et avec l’uchronie en particulier ; enfin, en raison de son style très particulier, une écriture presque blanche dont la précision et l’efficacité scotchent le lecteur au récit sans autre raison particulière – un mystère !
A quoi bon mêler ma voix au concert de louanges qui a salué la sortie des deux premiers tomes de 1Q84 ? Un indice : ce titre, discret hommage à Orwell, diffère du titre original à cause de ce Q à la place du 9. Un décalage avec le réel. Un Q qui ( paraît-il ) se prononce en japonais comme le chiffre 9. Un Q, surtout, comme le mot Question…
Murakami a l’art, en effet, d’intégrer à la littérature générale les doutes que la SF s’ingénie depuis des décennies à insinuer aux lecteurs ; l’art de leur faire se poser des questions sur le monde, l’individu, l’enfance, le destin - et sur certains événements en apparence mineurs qui, au sein de nos sociétés, sont capables de bouleverser l’ordre des choses…
Un ouvrage hybride et inclassable, qui pourtant fera date.
Lu dans sa version unique, un superbe ouvrage grand format d’une sobriété exemplaire.
Quel plaisir de lecture !

Lundi 16 janvier 2012

Meurtriers sans visage, Henning Mankell

Wallander enquête sur le meurtre sordide d’un couple de vieux paysans, les Lövgren, qui ont été sauvagement torturés dans le village de Lenarp. Avant de mourir à l’hôpital, la femme – étranglée au moyen d’un étrange nœud coulant – n’a pu que murmurer plusieurs fois le mot « étranger ».

La brigade tente de dissimuler cet aveu ; mais une fuite va entraîner très vite des représailles racistes au cœur de la population immigrée de la région d’Ystad : appels téléphoniques, menaces anonymes et assassinat aveugle d’un Ivoirien père de neuf enfants.

Aussi, Wallander se trouve confronté à deux enquêtes : la première, liée à l’assassinat du couple, et la seconde, un meurtre gratuit qui révélera l’existence d’une sorte de Ku Klux Klan suédois dont l’origine est liée à une politique d’accueil confuse et mal menée…

Ce sont les assassins du couple qui résistent… un couple plus riche qu’il n’y paraissait, et dont Wallander découvre que le mari, Johannes Lövgren, avait depuis longtemps une maîtresse et un enfant caché. L’un ou l’autre pourrait bien être la clé des atroces tortures que les victimes ont subies… Enfin, étrange leit motiv, il y a ce cheval qui n’a pas henni pendant la nuit du double meurtre parce qu’on lui a servi son picotin - afin qu’il ne donne pas l’alarme ?

Obsédé par le cheval, le nœud coulant et la vie secrète de ce couple, Wallander va de fausse piste en fausse piste. Malheureux en amour ( il aime en secret la belle Anette Brolin, le nouveau procureur ) Wallander est secondé par son collègue Rydberg, qui est atteint d’un cancer et deviendra, dans les épisodes suivants, son « maître à penser ».

« Il a oublié quelque chose, il le sait avec certitude en se réveillant »

L’incipit de Meurtriers sans visage frappe évidemment le lecteur de L’Homme inquiet. Car il préfigure vingt ans plus tôt la déchéance de Kurt Wallander, ce policier suédois qui, dans ce premier opus de la série, fête ses 43 ans. Et l’on sait que Mankell, lui, fera vieillir son héros au rythme exact des parutions de ses enquêtes…

Wallander, ici, est déjà usé, en léger surpoids, porté sur l’alcool et les femmes, divorcé de son épouse Mona, en conflit ouvert avec un père au bord de la sénilité ( un vieux peintre obsédé par le même paysage ) et en conflit larvé avec sa fille qui lui échappe… un quotidien qui rythme la vie de cet enquêteur déprimé et attachant.

Cette première enquête de Kurt Wallander, si elle n’est pas la plus convaincante, est indispensable au lecteur de la série, car elle livre à la fois les clés du personnage et le ton de son auteur : un style sec et dépouillé, une succession de détails souvent sans importance, mais dont le narrateur indirect, Wallander, ignore au même titre que le lecteur s’il n’y a pas là, qui sait ? un élément après tout majeur !

Un vrai roman policier qu’on lira d’une traite et dont on verra au besoin avec profit l’adaptation réussie à la télé ( une série britannique ).

Lu dans la collection Points de chez Seuil, papier léger mais excellente reliure.

Un « poche » d’un poids dérisoire par rapport à ses presque 400 pages !

CG

Jeudi 12 janvier 2012

Paris-Dakar ? Pas d'accord !

On le sait : les trois mousquetaires étaient quatre, la Révolution d’octobre a eu lieu en novembre  et le Paris-Dakar se déroule désormais en Argentine, quelques heures après le départ la course 2012 compte déjà un mort ( le 21ème du Paris-Dakar ) et un blessé grave.

On va me rétorquer : après tout, si des casse-cou trouvent plaisir à crapahuter dans des contrées désertiques, pourquoi pas ? L’Atacama, c’est quand même mieux que l’Afrique où nos représentants motorisés du monde riche traversaient les villages de populations souvent affamées.
Et puis le sport automobile n’est-il pas apprécié des médias ?
Euh… vous avez dit sport ?

Là encore, je m’interroge.
Se faire les muscles sur un stade  ( ou un cheval ), avec un vélo ( ou un kayak ) bon ! Mais dans une grosse cylindrée ?
Comment ? Ah oui : c’est une compétition et on transpire ( normal, avec 50° ! )
Mais assimiler à un sport une activité qui pollue la planète et prend le risque de faucher des spectateurs m’a toujours paru une activité bizarre.
Peut-être parce qu’elle valorise la vitesse et glorifie le risque.
Comme si c’était là un modèle, un exemple à suivre. Mais si, comment s’étonner après ça que certains se risquent à jouer au rodéo la nuit sur les parkings ou à rouler sur l’autoroute à 230 à l’heure - voire à contresens, histoire de corser la difficulté ? On nous demande sans cesse de lever le pied, d’être prudent, de respecter la vie ( et de consommer moins ) tout en valorisant une activité qui montre… exactement l’inverse !

A y bien regarder, un certain cinéma d’action a d’ailleurs le même programme : ses héros tirent sur tout ce qui bouge ; ils provoquent des carambolages, bousillent dix voitures à la minute, pillent des banques et échappent à la police au plus grand soulagement, parfois, des spectateurs invités à être complices.
Oh, loin de moi l’idée de moraliser, ou de censurer quoi que ce soit.
Mais je note, à titre d’exemple, que depuis deux ans, il a été demandé aux journalistes de ne plus évoquer, le matin du 1er janvier, le nombre de voitures brûlées pendant la nuit. Afin que cette compétition annuelle, cette sympathique tradition incendiaire, soudain privée d’images et de publicité, ait moins d’adeptes.
Et si ce n’était pas si mal vu, après tout ?
N’est-il pas hypocrite d’interdire au public des comportements que les médias célèbrent et, d’une façon insidieuse et détournée, finissent peut-être par encourager ?

Lundi 09 janvier 2012

Maigret se fâche, Georges Simenon

En retraite depuis deux ans dans leur petite maison de banlieue, les Maigret reçoivent la visite de Mme veuve Bernadette Amorelle - de la société Amorelle & Campois, sable et remorqueurs.Autoritaire et très sûre d’elle, la vieille dame impose plutôt qu’elle ne propose à Maigret d’enquêter sur le récent suicide suspect de sa petite-fille Monita. Son père, Charles Malik, et son frère Ernest vivent non loin de là. Maigret, assure la riche veuve, dormira à l’auberge de l’Ange, dont la tenancière, peu aimable, malade et portée sur la bouteille, le recevra d’ailleurs fort mal.

Eh oui, car Maigret accepte ! A l’auberge, il croisera d’ailleurs le fameux Ernest Malik, un ancien camarade de lycée que tous surnommaient avec mépris « le percepteur », mais qui semble avoir fort bien réussi dans la vie. Détesté par Bernadette Morelle, l’oncle de Monita assure à Maigret que sa nièce s’est bien suicidée – mais il se fait un plaisir d’inviter son ex camarade à déjeuner, trop content de lui montrer qu’il a réussi dans la vie.

L’absence du fils d’Ernest, le jeune Georges-Henry ( qui semblait amoureux de sa cousine et qu’on semble cacher ) met la puce à l’oreille du commissaire, qui reviendra au Quai des orfèvres pour se renseigner sur le passé trouble des Amorelle et des Campois…

Derrière ce titre banal se cache un petit chef-d’œuvre, un vrai roman policier sans un pouce de graisse, ramassé ( comme la plupart des romans de Simenon ) en une centaine de pages, ce que les Américains appellent une novella.

Un début tranquille, car Maigret est à la retraite… et peu à peu l’intérêt s’éveille. L’affaire ( de famille ) se corse et en véritable Sherlok Holmes de la psychologie, le vieux commissaire devine peu à peu derrière les regards, les silences, les mensonges et dissimulations, que le passé des familles Amorelle et Campois cache plusieurs cadavres dans un placard.

Un roman où Simenon livre le meilleur de lui-même dans de courtes descriptions superbes – l’action se déroule en 1945 et c’est un voyage dans des décors que Carné et Renoir n’auraient pas renié. La scène au cours de laquelle Maigret fuit le repas officiel chez les Malik pour aller cuisiner à l’office de l’auberge où il est hébergé, avec la complicité de la servante Raymonde, est un morceau d’anthologie ! Comme à l’ordinaire avec Simenon, Maigret préfère le hareng et le blanc sec au gigot arrosé de grands crus !

De bistro en auberge, de la banlieue ( Orsenne ) au Quai des Orfèvres, où Maigret retrouve bureaux et collègues, l’enquête mène peu à peu le lecteur de suicide en assassinat, un lecteur stupéfait devant les révélations finales et une étonnante complicité peu à peu nouée entre lui et la véritable héroïne du roman, la vieille Bernadette Amorelle.

Quoi qu’on pense du personnage de Simenon, il reste un maître du récit.

Chapeau bas ( ah… non : aujourd’hui, on dit plutôt « respect », je crois ? )

Lu dans l’intégrale, Tout Simenon – mais qu’importe, car si ce gros volume de 900 pages est un magnifique viatique ( on ne s’ennuie pas une seconde à la lecture des neuf enquêtes qu’il contient ), ce roman se dévorerait avec n’importe quel support.

Ah… il a semble-t-il fait l’objet, en 1972, d’une dramatique télé avec Jean Richard que je préfère éviter de voir.

Mercredi 04 janvier 2012

Pourquoi vous écrivez ?

( les lecteurs de l’éditorial du site peuvent passer au chapitre suivant ! )

Ou, posée par les adultes : Pourquoi écrivez-vous ? Ou encore :

Vous écrivez… pourquoi ? Pour quoi ? Un quoi qui sous-entend pour quoi faire et pour qui ?

Cette question pourtant simple ( trois mots ! ) me plonge dans l’embarras !

Souvent, je réponds : demande-t-on à un chanteur un peintre ou un alpiniste pourquoi il chante, peint ou part à l’assaut des sommets ?

C’est à la fois gratuit et assez mystérieux.

Gratuit ?

Oui. A dix, quinze ou vingt ans, je n’écrivais pas pour gagner ma vie mais par passion, par besoin. D’ailleurs, il y a mille autres moyens plus rapides et plus efficaces pour vivre, 49 écrivains sur 50 ont un autre, un vrai métier.

Ce n’était pas non plus pour devenir célèbre – ou même avoir mon nom sur la couverture d’un bouquin.

Ce qui ne répond pas à la question.

Longtemps, j’ai répondu : « j’écris pour changer le monde », à l’image de Jean Ferrat qui avouait : « je ne chante pas pour passer le temps ».

C’est vrai : j’ai des angoisses, des convictions, des espoirs. Et l’écriture est un acte magique ( au sens propre ) qui me permet de les matérialiser.

C’est une façon de les formuler et de me désinhiber, je suppose.

On me rétorquera que je raconte d’abord des histoires avant de vouloir en tirer des leçons. Sans doute. Mais depuis mon premier récit ( Les méchants sont toujours punis, conte utopique écrit à six ans et demi ), je cultive le besoin de communiquer avec d’improbables lecteurs, le premier d’entre eux étant moi-même à qui je formule souvent une question déguisée ou un défi.

Ecrire, c’est dialoguer avec soi par écrit, pour fixer sa pensée et la faire avancer.


Suite de la réponse livrée dans l'éditorial :


Ces questions, la fiction me permet d’y répondre au moyen de personnages et d’aventures imaginaires, parce que la vie courante ne me permet pas d’agir.

Ecrire, c’est donc se projeter dans d’autres situations – de même que lire, c’est vivre d’autres vies par procuration.

Soixante ans plus tard – eh oui ! – se profile un autre élément de réponse, que Jules Renard a formulé de façon lapidaire :

Ecrire, c’est une façon de parler sans être interrompu.

Là encore, mes lecteurs vont sourire : quand vous parlez, on ne vous interrompt pas !

Détrompez-vous. Quand je suis en intervention, je trompe mon monde. On me laisse la parole et je la prends. Mais dans la vie courante, j’écoute surtout mes interlocuteurs. Je m’intéresse à ce qu’ils me confient. Un écrivain est souvent un auditeur attentif, qui fait son profit de tout, qui le digère pour le ressortir magnifié sous la forme déguisée d’un roman.

Enfant, je n’avais pas la parole. J’ai grandi en écoutant. En ruminant et en cogitant. Ecrire, c’était je crois « parler sans être interrompu ». Sans qu’on m’oppose une interdiction, un rire ou la formule : Les enfants n’ont pas la parole...  Tu te tais...  Tu comprendras plus tard !

Aujourd’hui, les enfants ont la parole. Et les ados s’expriment bien plus qu’avant. Ne serait-ce qu’avec les SMS, textos, blogs et autres réseaux sociaux. Echanges à la frontière de l’oral, souvent superficiels et factices.

Très tôt, j’ai utilisé l’écriture pour construire et formuler ma pensée. Sans génie, simplement par imitation. Parce que les auteurs que je lisais ( que faire d’autre que lire quand on n’a ni télé, ni frère et sœur ni copains ? ) me faisaient réfléchir et rêver. Et que, sorti de l’école, ces deux activités meublaient et comblaient ma vie.

En même temps, soixante ans plus tard, il m’arrive de m’interroger : » Tu écris encore et toujours. Mais pourquoi ? Que d’énergie et de temps perdus ! » Au fond, l’écrivain n’est pas vraiment responsable. Ecrire devient peu à peu une maladie, une drogue, un besoin. Une obsession que des milliers de lecteurs, parfois, encouragent. Une douce aliénation qui peut tourner à la frénésie maniaque et solitaire. Car à l’inverse du comédien qui a besoin du public, l’écrivain n’a pas toujours besoin du lecteur.

Au fond, face à l’écriture, deux attitudes sont possibles :

1/ Je veux publier, être lu, rejoindre ce prestigieux club fermé. Je veux devenir le nouveau Rimbaud ( Flaubert, Tolkien… Hugo voulait bien être « Châteaubriand ou rien » ! ) et, pour cela, me plier au besoin… aux besoins et aux désirs des lecteurs – ou des éditeurs, question de plus en plus épineuse. Faute de quoi écrire est inutile et vain.

2/ Le besoin d’écrire me dévore ( lire Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke ) et je l’utilise pour m’exprimer, au sens propre : faire sortir en mots ce que j’ai en moi. Du moi au mot. Des mots à l’émoi – quitte à ne pas être lu ou compris, dès l’instant où je peaufine et grandis mes exigences.

Bien sûr, la plupart des auteurs ne cessent de louvoyer, d’hésiter ( parfois leur vie durant ) entre ces deux nécessités, ces deux exigences.

Sans caricaturer, disons que les échanges épistolaires entre Flaubert et Sand ( voir ma lecture du mois du ) évoquent souvent ces deux points de vue extrêmes, Sand écrivant pour faire vivre sa famille, Flaubert de façon plus gratuite.

Pourquoi, pour quoi écrire ?

Une question simple et grave, qu’un auteur se pose sa vie durant, et à laquelle il ne cesse de répondre de façon souvent nuancée et différente.

CG

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