Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Lundi 20 février 2012

A bas la culture

La loi est passée : au concours d’entrée de Sciences Po et de plusieurs grandes écoles, on a supprimé l’épreuve de culture générale.

Objectif : ne pas pénaliser les candidats issus de milieux modestes.

Et pour démontrer le caractère démocratique de cette mesure, on interviewe des jeunes qui en effet affirment : est-ce que c’est important de savoir où la Loire prend sa source et qui est le peintre Géricault ?

Quelle perte de temps et d’énergie en effet !

Etrange mesure toutefois, qui fait suite à l’obligation aux étrangers sollicitant la nationalité française de connaître l’origine de la Bastille ou les fleuves et les montagnes de France… obligation dont sont dispensées les futures élites de la Nation !

Il est vrai que la culture a changé, il suffit de voir les nouveaux jeux à la télé où les questions portent sur les comédiens des séries américaines des années 80.

Aujourd’hui, c’est quand vous ne savez pas qui était Whitney Huston ou si vous n’avez pas vu La vérité si j’mens 3 que vous passez pour un plouc.

J’exagère ? Regardez donc, dans la dernière pub de votre supermarché, de quoi parlent les « pages culturelles » !

Il fut un temps où l’on saluait la culture de la rue comme si la connaissance naissait spontanément, de même que « le bon sens populaire ».

Aujourd’hui, la démocratie revient à encourager le peuple à regarder TF1 et à lui demander d’aller voter ensuite. On oublie que le plus grand nombre a droit au meilleur. Et surtout aux moyens d’y accéder.

Mais c’est bien plus pratique de penser que la culture ( la vraie, celle qui cherche à apprivoiser les connaissances pour affiner son sens critique et sa pensée ) n’est plus tendance.

D’ailleurs, aujourd’hui, dans certains collèges, la pire des insultes, c’est intello.

Lundi 13 février 2012

Repli ?

La pire des récessions, c’est sans doute le repli.
Un repli sur son pays ( nationalisme ) ou sur soi ( égoïsme ) qui suggère que si les autres, ce n’est pas encore l’enfer, ils ne deviennent sympathiques et fréquentables que s’ils sont loin de vous.

A l’occasion du dernier Salon de Montreuil, je suis allé passer quelques jours à Paris.
Ne plus vivre dans la capitale, y faire un saut bref deux ou trois fois par an, c’est être soudain frappé par une évolution rapide des comportements…
En six mois, il m’a semblé que le nombre des SDF s’était multiplié : impossible de faire cent mètres dans la rue ou de prendre le métro sans être croisé par quelqu’un qui vous demande une cigarette, un ticket-restaurant, un euro.
Peut-être pour échapper à ces indésirables solliciteurs, la plupart des passants et passagers du métro s’isolent au moyen d’un de ces nouveaux trucs électroniques sans lesquels vous passez désormais pour un plouc : I-Pad, DS, tablette, liseuse, téléphone portable… bref, un machin muni soit d’écouteurs ( pour vous occuper les oreilles ) soit d’un écran ( pour vous occuper les yeux et les doigts ). Privé de cet accessoire indispensable et tendance, vous êtes tout nu. Ou bien vous rejoignez un club privé, si intime que leurs adeptes ne communiquent que par un humour distant et complice.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, début décembre, assis ( par chance ! ) dans une rame de métro de la ligne 9, un livre entre les mains ( La délicatesse de Foenkinos, voir ma critique sur le blog ! ). Ayant levé les yeux ( « bon, j’ai encore trois stations avant Robespierre » ), j’ai soudain noté qu’autour de moi, tous les passagers étaient occupés à communiquer avec l’un des appareils susnommés, chacun bien isolé dans sa bulle. Une vraie séquence de SF ! Un extrait vivant de THX 1138 ( premier film de George Lucas pour les non initiés ).
C’était si comique que je me suis surpris à sourire. Un sourire dont j’ai tout à coup aperçu l’écho sur les lèvres de la passagère qui me faisait face. Forcément : elle lisait, elle aussi - un livre de poche dont je n’ai pu voir ni le titre ni l’auteur.
En une seconde, son regard a balayé le wagon avant de revenir vers moi.
Traduction : « Incroyable, non ? Nous sommes deux à lire ! Et… à communiquer sans même avoir besoin de parler ! Nous faisons partie d’une espèce en voie de disparition… »
Les yeux de la passagère se sont abaissés vers l’ouvrage que j’avais en main. Elle a incliné la tête et son sourire s’est accentué.
Traduction : « Très bon choix. Je l’ai lu. Vous allez voir, c’est formidable. »
Puis elle a replongé dans sa lecture. Et moi dans la mienne.
Un bref moment de complicité qui m’a ravi.

Je ne critique pas celles et ceux qui passent leur vie avec ces nouveaux moyens de communiquer. Après tout, le livre est aussi un moyen de fuir le réel et de dialoguer… avec des écrivains souvent disparus et des héros virtuels !
Mais je m’interroge.
Mes petites-filles n’échappent ni à la règle, ni aux modes. Pendant les congés de Noël, elles se disputaient souvent pour accéder aux deux ordinateurs de la maison connectés sur Internet tandis que l’aînée, entre deux devoirs, tripotait elle aussi son téléphone portable pour rédiger des textos.
Rentrée chez elle à Paris, notre fille a eu la bonne idée de les interroger :
- Quel a été le meilleur moment de vos vacances de Noël ?
Elle pensait qu’elles évoqueraient le repas du réveillon ou la découverte des cadeaux… eh bien non !
L’une a répondu : « Les parties de scrabble qu’on faisait le soir tous ensemble ! »
Une autre : « Le puzzle qu’on a mis trois jours à finir ! »
La dernière ( la plus jeune, 6 ans ) : « L’après-midi passée en forêt à cueillir des champignons ! »
Nous ne sommes pas trop guettés par le repli.
Et le réel a encore de beaux jours devant lui.
Merci, les enfants !
C.G.

Lundi 06 février 2012

1Q84 (tome 1), Haruki Murakami, Belfond

En 1984, dans un embouteillage à Tokyo, la jeune et séduisante Aomamé abandonne son taxi immobilisé sur une voie aérienne ; elle emprunte un escalier de secours et rejoint le niveau du sol. Elle a une mission urgente à accomplir : assassiner proprement un riche inconnu. Après quoi elle draguera à son aise un homme mûr et presque chauve, ses goûts sexuels la portant vers des sosies de Sean Connery…
Mais Aomamé comprend peu à peu que le monde a changé. D’abord, l’arme de service des policiers n’est plus la même… et renseignement pris, ce changement ne date pas d’hier ! Ensuite, une station habitée existe sur la Lune.  Enfin, des événements inédits ont autrefois secoué le monde : une révolte a eu lieu, « les combats du lac Motosu », qui ont opposé les autorités à un groupe de révolutionnaires écologistes surnommé « L’Aube ». Il y a aussi ce fait divers bizarre, cet employé de la NHK qui, autrefois, a tué à coups de couteau quelqu’un qui… refusait de payer sa redevance télé !
Bref, le passé ne correspond plus à celui qu’elle a connu.
Cette modification du réel date du moment où elle a quitté son taxi… D’ailleurs, le chauffeur ne l’avait-il pas prévenue ? « si vous faites cela, il n’est pas impossible qu’ensuite le paysage vous paraisse un peu différent de celui de tous les jours. Mais il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. La réalité n’est toujours qu’une. »
Elle s’interroge : qui est devenu fou, elle… ou le monde ?
De son côté, un autre personnage, Tengo, repense à son enfance, triste et solitaire, passée avec un père qui, chargé de faire payer la redevance télé, l’emmenait de force chaque dimanche chez les mauvais payeurs… Romancier débutant sujet à des crises étranges de « perte de réalité », Tengo se voit confier par son éditeur, Komatsu, la mission de « rewriter » le roman original mais maladroit de Fukaéri, une lycéenne de 17 ans. Dans ce récit de fantasy, La chrysalide de l’air, il est question d’un étrange petit peuple qui a besoin de boire de l’eau – de pluie, de préférence – les Little people. Pour convaincre la jeune Fukaéri de se prêter à ce subterfuge qui pourrait leur permettre de décrocher un prix littéraire, Tengo rencontre la lycéenne. Dyslexique et presque autiste, la jeune fille lui avoue, par bribes, qu’elle n’a pas écrit mais  dicté son récit à une camarade plus jeune. En outre, pour qu’elle accepte cette proposition de réécriture, Tengo doit d’abord rencontrer Ebisuno, le « Maître » de la lycéenne.
Ebisuno, dont la fille est l’amie de Fukaéri,  est un savant oublié qui vit reclus dans la montagne, il  raconte à Tengo la naissance, autrefois, d’un groupe de dissidents écologistes, bien décidés à passer à l’action…

Mes lecteurs fidèles connaissent mon goût inconditionnel pour les ouvrages de Murakami. Dans ce premier opus d’une trilogie orpheline ( le tome 3 n’est pas encore sorti en France ! ) le maître contemporain de la littérature japonaise intrigue et fascine son lecteur plus que jamais. D’abord grâce à la personnalité de ses protagonistes, tout particulièrement Tengo et Aomamé ; ensuite à cause de la construction très particulière d’un récit qui flirte avec la SF en général… et avec l’uchronie en particulier ; enfin, en raison de son style très particulier, une écriture presque blanche dont la précision et l’efficacité scotchent le lecteur au récit sans autre raison particulière – un mystère !
A quoi bon mêler ma voix au concert de louanges qui a salué la sortie des deux premiers tomes de 1Q84 ? Un indice : ce titre, discret hommage à Orwell, diffère du titre original à cause de ce Q à la place du 9. Un décalage avec le réel. Un Q qui ( paraît-il ) se prononce en japonais comme le chiffre 9. Un Q, surtout, comme le mot Question…
Murakami a l’art, en effet, d’intégrer à la littérature générale les doutes que la SF s’ingénie depuis des décennies à insinuer aux lecteurs ; l’art de leur faire se poser des questions sur le monde, l’individu, l’enfance, le destin - et sur certains événements en apparence mineurs qui, au sein de nos sociétés, sont capables de bouleverser l’ordre des choses…
Un ouvrage hybride et inclassable, qui pourtant fera date.
Lu dans sa version unique, un superbe ouvrage grand format d’une sobriété exemplaire.
Quel plaisir de lecture !

Lundi 16 janvier 2012

Meurtriers sans visage, Henning Mankell

Wallander enquête sur le meurtre sordide d’un couple de vieux paysans, les Lövgren, qui ont été sauvagement torturés dans le village de Lenarp. Avant de mourir à l’hôpital, la femme – étranglée au moyen d’un étrange nœud coulant – n’a pu que murmurer plusieurs fois le mot « étranger ».

La brigade tente de dissimuler cet aveu ; mais une fuite va entraîner très vite des représailles racistes au cœur de la population immigrée de la région d’Ystad : appels téléphoniques, menaces anonymes et assassinat aveugle d’un Ivoirien père de neuf enfants.

Aussi, Wallander se trouve confronté à deux enquêtes : la première, liée à l’assassinat du couple, et la seconde, un meurtre gratuit qui révélera l’existence d’une sorte de Ku Klux Klan suédois dont l’origine est liée à une politique d’accueil confuse et mal menée…

Ce sont les assassins du couple qui résistent… un couple plus riche qu’il n’y paraissait, et dont Wallander découvre que le mari, Johannes Lövgren, avait depuis longtemps une maîtresse et un enfant caché. L’un ou l’autre pourrait bien être la clé des atroces tortures que les victimes ont subies… Enfin, étrange leit motiv, il y a ce cheval qui n’a pas henni pendant la nuit du double meurtre parce qu’on lui a servi son picotin - afin qu’il ne donne pas l’alarme ?

Obsédé par le cheval, le nœud coulant et la vie secrète de ce couple, Wallander va de fausse piste en fausse piste. Malheureux en amour ( il aime en secret la belle Anette Brolin, le nouveau procureur ) Wallander est secondé par son collègue Rydberg, qui est atteint d’un cancer et deviendra, dans les épisodes suivants, son « maître à penser ».

« Il a oublié quelque chose, il le sait avec certitude en se réveillant »

L’incipit de Meurtriers sans visage frappe évidemment le lecteur de L’Homme inquiet. Car il préfigure vingt ans plus tôt la déchéance de Kurt Wallander, ce policier suédois qui, dans ce premier opus de la série, fête ses 43 ans. Et l’on sait que Mankell, lui, fera vieillir son héros au rythme exact des parutions de ses enquêtes…

Wallander, ici, est déjà usé, en léger surpoids, porté sur l’alcool et les femmes, divorcé de son épouse Mona, en conflit ouvert avec un père au bord de la sénilité ( un vieux peintre obsédé par le même paysage ) et en conflit larvé avec sa fille qui lui échappe… un quotidien qui rythme la vie de cet enquêteur déprimé et attachant.

Cette première enquête de Kurt Wallander, si elle n’est pas la plus convaincante, est indispensable au lecteur de la série, car elle livre à la fois les clés du personnage et le ton de son auteur : un style sec et dépouillé, une succession de détails souvent sans importance, mais dont le narrateur indirect, Wallander, ignore au même titre que le lecteur s’il n’y a pas là, qui sait ? un élément après tout majeur !

Un vrai roman policier qu’on lira d’une traite et dont on verra au besoin avec profit l’adaptation réussie à la télé ( une série britannique ).

Lu dans la collection Points de chez Seuil, papier léger mais excellente reliure.

Un « poche » d’un poids dérisoire par rapport à ses presque 400 pages !

CG

Jeudi 12 janvier 2012

Paris-Dakar ? Pas d'accord !

On le sait : les trois mousquetaires étaient quatre, la Révolution d’octobre a eu lieu en novembre  et le Paris-Dakar se déroule désormais en Argentine, quelques heures après le départ la course 2012 compte déjà un mort ( le 21ème du Paris-Dakar ) et un blessé grave.

On va me rétorquer : après tout, si des casse-cou trouvent plaisir à crapahuter dans des contrées désertiques, pourquoi pas ? L’Atacama, c’est quand même mieux que l’Afrique où nos représentants motorisés du monde riche traversaient les villages de populations souvent affamées.
Et puis le sport automobile n’est-il pas apprécié des médias ?
Euh… vous avez dit sport ?

Là encore, je m’interroge.
Se faire les muscles sur un stade  ( ou un cheval ), avec un vélo ( ou un kayak ) bon ! Mais dans une grosse cylindrée ?
Comment ? Ah oui : c’est une compétition et on transpire ( normal, avec 50° ! )
Mais assimiler à un sport une activité qui pollue la planète et prend le risque de faucher des spectateurs m’a toujours paru une activité bizarre.
Peut-être parce qu’elle valorise la vitesse et glorifie le risque.
Comme si c’était là un modèle, un exemple à suivre. Mais si, comment s’étonner après ça que certains se risquent à jouer au rodéo la nuit sur les parkings ou à rouler sur l’autoroute à 230 à l’heure - voire à contresens, histoire de corser la difficulté ? On nous demande sans cesse de lever le pied, d’être prudent, de respecter la vie ( et de consommer moins ) tout en valorisant une activité qui montre… exactement l’inverse !

A y bien regarder, un certain cinéma d’action a d’ailleurs le même programme : ses héros tirent sur tout ce qui bouge ; ils provoquent des carambolages, bousillent dix voitures à la minute, pillent des banques et échappent à la police au plus grand soulagement, parfois, des spectateurs invités à être complices.
Oh, loin de moi l’idée de moraliser, ou de censurer quoi que ce soit.
Mais je note, à titre d’exemple, que depuis deux ans, il a été demandé aux journalistes de ne plus évoquer, le matin du 1er janvier, le nombre de voitures brûlées pendant la nuit. Afin que cette compétition annuelle, cette sympathique tradition incendiaire, soudain privée d’images et de publicité, ait moins d’adeptes.
Et si ce n’était pas si mal vu, après tout ?
N’est-il pas hypocrite d’interdire au public des comportements que les médias célèbrent et, d’une façon insidieuse et détournée, finissent peut-être par encourager ?

Lundi 09 janvier 2012

Maigret se fâche, Georges Simenon

En retraite depuis deux ans dans leur petite maison de banlieue, les Maigret reçoivent la visite de Mme veuve Bernadette Amorelle - de la société Amorelle & Campois, sable et remorqueurs.Autoritaire et très sûre d’elle, la vieille dame impose plutôt qu’elle ne propose à Maigret d’enquêter sur le récent suicide suspect de sa petite-fille Monita. Son père, Charles Malik, et son frère Ernest vivent non loin de là. Maigret, assure la riche veuve, dormira à l’auberge de l’Ange, dont la tenancière, peu aimable, malade et portée sur la bouteille, le recevra d’ailleurs fort mal.

Eh oui, car Maigret accepte ! A l’auberge, il croisera d’ailleurs le fameux Ernest Malik, un ancien camarade de lycée que tous surnommaient avec mépris « le percepteur », mais qui semble avoir fort bien réussi dans la vie. Détesté par Bernadette Morelle, l’oncle de Monita assure à Maigret que sa nièce s’est bien suicidée – mais il se fait un plaisir d’inviter son ex camarade à déjeuner, trop content de lui montrer qu’il a réussi dans la vie.

L’absence du fils d’Ernest, le jeune Georges-Henry ( qui semblait amoureux de sa cousine et qu’on semble cacher ) met la puce à l’oreille du commissaire, qui reviendra au Quai des orfèvres pour se renseigner sur le passé trouble des Amorelle et des Campois…

Derrière ce titre banal se cache un petit chef-d’œuvre, un vrai roman policier sans un pouce de graisse, ramassé ( comme la plupart des romans de Simenon ) en une centaine de pages, ce que les Américains appellent une novella.

Un début tranquille, car Maigret est à la retraite… et peu à peu l’intérêt s’éveille. L’affaire ( de famille ) se corse et en véritable Sherlok Holmes de la psychologie, le vieux commissaire devine peu à peu derrière les regards, les silences, les mensonges et dissimulations, que le passé des familles Amorelle et Campois cache plusieurs cadavres dans un placard.

Un roman où Simenon livre le meilleur de lui-même dans de courtes descriptions superbes – l’action se déroule en 1945 et c’est un voyage dans des décors que Carné et Renoir n’auraient pas renié. La scène au cours de laquelle Maigret fuit le repas officiel chez les Malik pour aller cuisiner à l’office de l’auberge où il est hébergé, avec la complicité de la servante Raymonde, est un morceau d’anthologie ! Comme à l’ordinaire avec Simenon, Maigret préfère le hareng et le blanc sec au gigot arrosé de grands crus !

De bistro en auberge, de la banlieue ( Orsenne ) au Quai des Orfèvres, où Maigret retrouve bureaux et collègues, l’enquête mène peu à peu le lecteur de suicide en assassinat, un lecteur stupéfait devant les révélations finales et une étonnante complicité peu à peu nouée entre lui et la véritable héroïne du roman, la vieille Bernadette Amorelle.

Quoi qu’on pense du personnage de Simenon, il reste un maître du récit.

Chapeau bas ( ah… non : aujourd’hui, on dit plutôt « respect », je crois ? )

Lu dans l’intégrale, Tout Simenon – mais qu’importe, car si ce gros volume de 900 pages est un magnifique viatique ( on ne s’ennuie pas une seconde à la lecture des neuf enquêtes qu’il contient ), ce roman se dévorerait avec n’importe quel support.

Ah… il a semble-t-il fait l’objet, en 1972, d’une dramatique télé avec Jean Richard que je préfère éviter de voir.

Mercredi 04 janvier 2012

Pourquoi vous écrivez ?

( les lecteurs de l’éditorial du site peuvent passer au chapitre suivant ! )

Ou, posée par les adultes : Pourquoi écrivez-vous ? Ou encore :

Vous écrivez… pourquoi ? Pour quoi ? Un quoi qui sous-entend pour quoi faire et pour qui ?

Cette question pourtant simple ( trois mots ! ) me plonge dans l’embarras !

Souvent, je réponds : demande-t-on à un chanteur un peintre ou un alpiniste pourquoi il chante, peint ou part à l’assaut des sommets ?

C’est à la fois gratuit et assez mystérieux.

Gratuit ?

Oui. A dix, quinze ou vingt ans, je n’écrivais pas pour gagner ma vie mais par passion, par besoin. D’ailleurs, il y a mille autres moyens plus rapides et plus efficaces pour vivre, 49 écrivains sur 50 ont un autre, un vrai métier.

Ce n’était pas non plus pour devenir célèbre – ou même avoir mon nom sur la couverture d’un bouquin.

Ce qui ne répond pas à la question.

Longtemps, j’ai répondu : « j’écris pour changer le monde », à l’image de Jean Ferrat qui avouait : « je ne chante pas pour passer le temps ».

C’est vrai : j’ai des angoisses, des convictions, des espoirs. Et l’écriture est un acte magique ( au sens propre ) qui me permet de les matérialiser.

C’est une façon de les formuler et de me désinhiber, je suppose.

On me rétorquera que je raconte d’abord des histoires avant de vouloir en tirer des leçons. Sans doute. Mais depuis mon premier récit ( Les méchants sont toujours punis, conte utopique écrit à six ans et demi ), je cultive le besoin de communiquer avec d’improbables lecteurs, le premier d’entre eux étant moi-même à qui je formule souvent une question déguisée ou un défi.

Ecrire, c’est dialoguer avec soi par écrit, pour fixer sa pensée et la faire avancer.


Suite de la réponse livrée dans l'éditorial :


Ces questions, la fiction me permet d’y répondre au moyen de personnages et d’aventures imaginaires, parce que la vie courante ne me permet pas d’agir.

Ecrire, c’est donc se projeter dans d’autres situations – de même que lire, c’est vivre d’autres vies par procuration.

Soixante ans plus tard – eh oui ! – se profile un autre élément de réponse, que Jules Renard a formulé de façon lapidaire :

Ecrire, c’est une façon de parler sans être interrompu.

Là encore, mes lecteurs vont sourire : quand vous parlez, on ne vous interrompt pas !

Détrompez-vous. Quand je suis en intervention, je trompe mon monde. On me laisse la parole et je la prends. Mais dans la vie courante, j’écoute surtout mes interlocuteurs. Je m’intéresse à ce qu’ils me confient. Un écrivain est souvent un auditeur attentif, qui fait son profit de tout, qui le digère pour le ressortir magnifié sous la forme déguisée d’un roman.

Enfant, je n’avais pas la parole. J’ai grandi en écoutant. En ruminant et en cogitant. Ecrire, c’était je crois « parler sans être interrompu ». Sans qu’on m’oppose une interdiction, un rire ou la formule : Les enfants n’ont pas la parole...  Tu te tais...  Tu comprendras plus tard !

Aujourd’hui, les enfants ont la parole. Et les ados s’expriment bien plus qu’avant. Ne serait-ce qu’avec les SMS, textos, blogs et autres réseaux sociaux. Echanges à la frontière de l’oral, souvent superficiels et factices.

Très tôt, j’ai utilisé l’écriture pour construire et formuler ma pensée. Sans génie, simplement par imitation. Parce que les auteurs que je lisais ( que faire d’autre que lire quand on n’a ni télé, ni frère et sœur ni copains ? ) me faisaient réfléchir et rêver. Et que, sorti de l’école, ces deux activités meublaient et comblaient ma vie.

En même temps, soixante ans plus tard, il m’arrive de m’interroger : » Tu écris encore et toujours. Mais pourquoi ? Que d’énergie et de temps perdus ! » Au fond, l’écrivain n’est pas vraiment responsable. Ecrire devient peu à peu une maladie, une drogue, un besoin. Une obsession que des milliers de lecteurs, parfois, encouragent. Une douce aliénation qui peut tourner à la frénésie maniaque et solitaire. Car à l’inverse du comédien qui a besoin du public, l’écrivain n’a pas toujours besoin du lecteur.

Au fond, face à l’écriture, deux attitudes sont possibles :

1/ Je veux publier, être lu, rejoindre ce prestigieux club fermé. Je veux devenir le nouveau Rimbaud ( Flaubert, Tolkien… Hugo voulait bien être « Châteaubriand ou rien » ! ) et, pour cela, me plier au besoin… aux besoins et aux désirs des lecteurs – ou des éditeurs, question de plus en plus épineuse. Faute de quoi écrire est inutile et vain.

2/ Le besoin d’écrire me dévore ( lire Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke ) et je l’utilise pour m’exprimer, au sens propre : faire sortir en mots ce que j’ai en moi. Du moi au mot. Des mots à l’émoi – quitte à ne pas être lu ou compris, dès l’instant où je peaufine et grandis mes exigences.

Bien sûr, la plupart des auteurs ne cessent de louvoyer, d’hésiter ( parfois leur vie durant ) entre ces deux nécessités, ces deux exigences.

Sans caricaturer, disons que les échanges épistolaires entre Flaubert et Sand ( voir ma lecture du mois du ) évoquent souvent ces deux points de vue extrêmes, Sand écrivant pour faire vivre sa famille, Flaubert de façon plus gratuite.

Pourquoi, pour quoi écrire ?

Une question simple et grave, qu’un auteur se pose sa vie durant, et à laquelle il ne cesse de répondre de façon souvent nuancée et différente.

CG

Lundi 26 décembre 2011

Plateforme, Michel Houellebecq

A la suite de la mort ( un meurtre ! ) de son père, Michel hérite ; sur un coup de tête, il décidede voyager. Célibataire quarantenaire velléitaire et blasé, il n’est pas vraiment passionné par son poste de fonctionnaire au Ministère de la Culture…

Au cours de ce premier voyage organisé ( en Thaïlande ), il fait la connaissance de Valérie ; mais il préfère la fréquentation des prostituées et des salons de massage à celle de cette Française qui, pourtant, attire son attention.

C’est au retour en France qu’ils deviennent amants…

Or, il se trouve que Valérie travaille dans le tourisme ; assistante de Jean-Yves, elle vient d’accepter une ( double ) proposition d’emploi de la part d’Aurore, le premier groupe hôtelier mondial. Objectifs : gagner des parts de marché et trouver de nouveaux concepts.

D’abord simple observateur ( et amant de Valérie ), Michel suggère bientôt à Jean-Yves de donner aux touristes ce qu’ils recherchent en priorité sans se l’avouer : du sexe.

Ainsi naît le projet Eldorador Aphrodite… dont les premiers succès augurent un avenir très, très prometteur !

Pourquoi n’as-tu jamais fait la critique d’un roman de Houellebecq ? m’ont demandé plusieurs amis.

Euh… pour deux raisons :

1/ j’évite de céder à la mode, d’évoquer ce dont tout le monde parle déjà, et de mêler ma petite voix aux critiques qui fleurissent dans tous les magazines !

2/ Quitte à me faire des ennemis ( car je sais qu’il y les inconditionnels de Houellebecq… et ceux qui le condamnent résolument ! Faut-il vraiment choisir l’un des deux camps ? ), j’avouerais que… Houellebecq me semble un écrivain important.

Qu’il soit sympathique ou pas n’a pas à entrer en ligne de compte.

J’ai d’ailleurs croisé Houellebecq à ses débuts, aux Utopiales de Nantes ; et l’homme m’a paru à l’image de ses écrits : distant, indifférent, cynique-limite-méprisant… difficile de s’en faire un ami ! Mais je ne crois pas que j’aurais trouvé Stravinsky ou Picasso sympathiques, ce qui ne m’empêche pas d’admirer leur oeuvre.

Le narrateur de Plateforme est sans doute très proche de l’auteur. Accro du sexe, égoïste et jouisseur, en quête de femmes ( ou de « la femme » ? ), il n’a pas de but et surtout pas d’idéal ; il survit tant bien que mal dans cette société de marché où l’intérêt immédiat et le principe du plaisir ont la priorité.

Aussi, à mes yeux, Plateforme est un constat. Un constat cynique et déplaisant, certes, mais dépourvu de toute hypocrisie. Comme un Le Pen dont les propos choquent, Houellebecq fait parler, agir et réagir son narrateur à la manière d’un contemporain de notre société occidentale décadente ( l’adjectif n’est-il pas superflu ? ), un consommateur dépourvu de scrupules et pour lequel, dans une économie de marché poussée au bout de sa logique, le tourisme sexuel constitue un débouché idéal pour des pays émergents dépourvus de matière première.

Aux lecteurs qui hurlent : « c’est honteux ! », j’objecterai que le rôle de l’écrivain n’est pas d’être moralisateur mais de se faire l’écho du monde contemporain. Et notre économie, désormais, c’est cela : la recherche de tous les filons susceptibles de rapporter des parts de marché, qu’il s’agisse d’exploiter les dernières ressources de notre planète exsangue, ou… le matériel humain. Que les Européens aillent en Thaïlande pour avoir du sexe à bon marché est scandaleux ? Peut-être, sous-entend Houellebecq, mais pas plus que le fait que des Africains meurent de faim, ou que des enfants indiens crèvent en récupérant les matériaux toxiques de nos vieux navires de croisière ou de guerre…

Là comme ici, c’est le jeu de l’offre et de la demande, la recherche effrénée du « retour rapide sur investissement ».

Même si je ne cherche pas à convaincre, un constat s’impose : Houellebecq se lit. C’est agréable, fluide et… dérangeant. Malgré un manque apparent de suspens, cet auteur possède un ton détaché qui tire sans cesse le lecteur en avant.

Certes, les besoins sexuels de Michel relèguent les frasques de DSK à celles d’un enfant de chœur débutant : ici, l’échangisme et les salons SM font partie du quotidien ! Mais voilà : l’action de Plateforme est entrecoupée de multiples réflexions parfois inattendues, souvent choquantes ( mais toujours bienvenues ) sur la vie, l’amour… et l’économie de marché.

Le lecteur peut être dérangé, gêné, il ne sera jamais indifférent !

Houellebecq doit parfaitement assumer le rôle du méchant qu’on lui prête… les dérives de cette société qu’il décrit ( avec complaisance ? ) ne l’empêchent nullement de fonctionner ainsi. Et de force ( mais, hum… de gré aussi, non ? ) nous en sommes les acteurs et les complices.

Lu dans sa version d’origine, la prestigieuse « collection blanche » ( non : jaune ! ) de chez Flammarion !

Lundi 19 décembre 2011

Ecrivains ou écrits vains ?

Cet automne, deux écrivains défraient l’actualité : Tristane Banon et Charlotte Valandrey.

Euh… des écrivains, vraiment ?

Attention : loin de moi l’idée de minimiser l’importance d’une tentative de viol présumée, ou la sincérité d’une femme persuadée que son esprit est piraté par l’intrus ( providentiel ) dont le cœur lui permet par ailleurs de continuer à vivre.

Mon propos est seulement ( voir le titre de la chronique ) de passer au crible de la critique le caractère authentique de ces écrivains présumés – pardon : susnommés.

A mes yeux, un écrivain est quelqu’un pour qui écrire est une nécessité, il est moins préoccupé par la reconnaissance du public ou les chiffres de vente de son œuvre que par le caractère impératif, nécessaire, du récit qu’il porte en lui.

Or, je m’interroge…

Et j’ai, quitte à choquer, l’impression gênante que cette tentative de viol est en définitive une aubaine pour un auteur en recherche de chiffre de vente. Des viols réels, il s’en commet hélas chaque jour ; et celles qui en sont les victimes n’ont pas le cœur d’en faire un fonds de commerce, elles ne passent pas à la télévision et ne mettent pas en avant le crime qui a été commis sur elles pour en retirer une jolie publicité.

Avouons-le, l’opération est largement positive : non seulement ( ou alors je n’ai rien compris ) – Tristane Banon, de son propre aveu n’a pas subi les derniers outrages, mais elle réussit ce tour de force de publier ( le 16 octobre ) 126 pages sur un événement… qui, euh, aurait pu avoir lieu. Un récit qui, à grand renfort de publicité, risque d’approcher le tirage d’un Goncourt. Mais oui, il y a fort à parier que des centaines de milliers de lecteurs vont se précipiter sur ce livre, les mêmes que ceux qui, haletants, attendaient de savoir si oui ou non DSK était toujours dans son appartement new yorkais, ou à quelle heure il allait finir par en sortir.

Le cas Charlotte Valandrey me pose aussi problème.

D’abord comédienne, cet écrivain ( ? ) fait un tabac en relatant la façon dont elle a été contaminée par le SIDA. Eh oui, l’Amour dans le sang ( une mention spéciale pour le titre ) s’est vendu à 300 000 exemplaires.

Mais la plus belle opération médiatique est actuellement réalisée avec De cœur inconnu, où l’auteur séduit des milliers de lecteurs en affirmant qu’elle possède les souvenirs de la personne dont elle possède le cœur greffé.

Impossible ! affirment scientifiques et médecins d’une seule voix.

Qu’importe. De même que Paris valait bien une messe, cette fable justifie largement ce gros succès de librairie, relayé avec complaisance par tous les médias.

Voilà Marc Lévy battu sur son propre terrain. Non, ce n’est pas vrai, mais on a tellement envie d’y croire, n’est-ce pas ?

Seul petit problème : la comédienne signataire de l’ouvrage ne l’a même pas vraiment écrit. Au moins a-t-elle l’honnêteté ( il suffit d’ouvrir le livre pour le constater, sous le titre… ) de révéler qu’un inconnu lui a servi de prête-plume. Une pratique courante, qui n’empêche pas la pseudo écrivaine d’être présente sur à peu près tous les plateaux télé.

On l’aura compris : un écrivain authentique et sincère peut vendre peu, et même n’être pas publié ( combien Arthur Rimbaud a-t-il vendu de recueils de son vivant ??? ) ; Tristane Banon et Charlotte Valandrey : écrivains… ou écrits vains ?

Je ne déplore pas qu’il faille être contaminé par le Sida ou violé par DSK pour vendre ; je suis triste de constater que de tels récits soient assimilés à de la littérature, et que leurs auteurs soient gratifiés du nom d’écrivains.

CG

Jeudi 15 décembre 2011

Je prends La Mouche…

... pour rendre une fois de plus à César ce qui lui appartient.

Et je profite pour cela de la double sortie de :

* La délicatesse deDavid Foenkinos, à la fois l’auteur du roman ( voir la note de lecture juste en dessous sur ce blog ) et réalisateur du film.

* la nouvelle sortie ( en salle et en DVD ) du film La Mouche de Cronenberg.

David Cronenberg, ça vous dit quelque chose ? Evidemment.

Et La Mouche ? Bon, d’accord, inutile de vous raconter l’histoire.

Ce film, vous êtes des millions à l’avoir vu. Aux Etats-Unis, en France et ailleurs. Et quand je dis le film, encore faudrait-il savoir lequel. Parce que des mouches, si j’ose dire, il y en a eu beaucoup sur les écrans…

Vous voulez tout savoir sur La Mouche ?

Eh bien je vais vous en apprendre.

Si, si, sûrement.

Au cinéma, la première mouche, c’est…

En 1958, La Mouche noire réalisée par Kurt Neumann.

En 1959, Le retour de la Mouche, suivi…

En 1965, de La malédiction de La Mouche, on n’en finit plus.

Cependant, le film qui a eu le plus de retentissement est sans doute :

En 1986, La Mouche de David Cronenberg

En 1989, La Mouche 2 ne mérite guère son nom puisque tout un essaim la précède, ce que beaucoup de téléspectateurs ignorent.

Ces suites et autres variantes ne sont que les déclinaisons d’une idée de départ de SF géniale : un savant met au point un transmetteur de matière - donc deux cabines. Mais quand il pénètre dans la première pour se matérialiser dans la seconde, il ne s’aperçoit pas qu’une mouche est entrée et que l’ordinateur chargé de reconstituer dans la seconde cabine le contenu de la première va… faire son possible mais se mélanger les pinceaux en ne restituant qu’un seul être vivant.

Une hypothèse farfelue à l’origine d’une réflexion sur l’intelligence, le vivant et les risques de l’utilisation de certaines technologies.

Un thème qui m’est cher, on le sait.

Un opéra ( mais si ! ) au titre éponyme a même été créé. A l’initiative de Placido Domingo qui, en 1986, a commandé le livret à David Cronenberg.

La première a eu lieu en 2008 au Châtelet, à Paris.

Venons-en à César, c'est-à-dire à…

George Langelaan, vous connaissez, bien sûr ?

Non ?

Pas étonnant mais très dommage.

Parce que La Mouche, c’est lui.

Si j’ose dire.

Eh oui, La Mouche est une nouvelle de SF écrite par George Langelaan. Quarante pages d’un récit génial et bouleversant. Dont le narrateur est le frère de l’inventeur, Robert Browning. Une histoire que son auteur a dédiée à Jean Rostand et qui, à mes yeux, vaut évidemment toutes les mouches du cinéma. Parce que Langelaan dit en quelques dizaines de pages ce que plusieurs réalisateurs ont plus ou moins bien suggéré en beaucoup d’heures de films.

La Mouche fut publiée pour la première fois en 1957 dans Playboy ( version américaine ). Son auteur, dont le père était anglais et la mère française, fut avant tout journaliste et… agent secret, il était parfaitement bilingue et fut un grand résistant. Son récit le plus célèbre fut édité en français dans plusieurs recueils.

* Les nouvelles de l’antimonde, chez OPTA, où il travailla – il travailla aussi, dans les années soixante, pour les revues Plexus, Planète et Pilote ( mâtin, quel journal ! ) 

* Les vingt meilleurs récits de science-fiction ( choisis et présentés par Hubert Juin ), publié par Marabout en 1964 – en France et en Belgique, bien sûr

Bien entendu, aucun de ces ouvrages n’est réédité.

La Mouche originelle s’est envolée, écrasée ou plutôt dévorée par ses multiples versions sur écran.

Vive Cronenberg, oublié, Langelaan !

Quelques rares collectionneurs ( dont je suis ) ont encore le texte entre les mains. Combien eut-il de lecteurs ?

Oh, moins que ça encore, je le crains.

Dans les années 80, j’avais programmé La Mouche dans un recueil Folio Junior SF, mais j’ai été remercié avant de pouvoir faire sortir l’ouvrage.

Si vous voyez l’une de ces mouches au cinéma ou en DVD, ayez une petite pensée pour son inventeur, dont le nom, au générique, s’inscrira pendant une ou deux secondes. Ou moins que ça encore, je le crains.

George Langelaan est mort en 1972. Lui rendre ce bref hommage me semblait nécessaire. Comme me semble indispensable de rappeler deux évidences :

* Dans tout récit, y compris cinématographique, il y a avant tout un scénario. Donc une idée de départ, un scénariste – ou un écrivain, donc un texte.

* L’objectif ultime d’un récit n’est pas de devenir un film. Ce n’est ni une consécration, ni ( forcément ) une réussite. Et l’adaptation cinématographique la plus réussie ne devrait donner au spectateur qu’une seule envie : aller voir du côté de l’original.

Dernière info, livrée par mon webmaster Patrick Moreau : on trouve cette nouvelle depuis 2008 dans le recueil La Mouche / Temps mort judicieusement (re)publié par Flammarion ( Etonnants classiques N° 330 ).

Mercredi 14 décembre 2011

La Délicatesse, David Foenkinos

Nathalie est belle et séduisante ; elle rencontre François avec lequel elle file le parfait amour. Puis elle trouve un emploi dans une entreprise franco-suédoise où le patron, Charles ( marié ), ne sait comment déclarer sa passion pour cette employée dont la beauté le fascine.

Mais voilà : un accident provoque la mort de François et le désarroi de Nathalie.

Le temps coule ; Nathalie reprend son travail, veuve en apparence inconsolable et indifférente aux sollicitations masculines.

Charles tente d’ailleurs sa chance… et se fait éconduire.

Et puis, sur une impulsion subite et incontrôlée, Nathalie, un jour, embrasse sans crier gare Markus, un collègue discret et en apparence banal, dépourvu de charme et de beauté.

Markus comprend mal pourquoi Nathalie l’a embrassé. D’ailleurs le lendemain, elle lui présente ses excuses. Mais Markus ne l’entend pas de cette oreille… et devant leurs collègues à la fois stupéfaits et indignés ( sans parler de Charles ! ), leur couple semble peu à peu se former.

Inutile d’aller plus loin dans le résumé de ce petit roman fort original, à la fois grave et léger, plein d’humour et de fantaisie. S’attachant aux motivations et aux portraits successifs de François, Charles et Markus ( leur passé, leur caractère, leurs désirs, les circonstances de leur rencontre avec l’héroïne ), l’auteur raconte une histoire en apparence simple, mais avec des finesses d’analyse surprenantes.

Il pimente son récit de notes de bas de pages à la fois littéraires et inattendues, et glisse entre certains chapitres des informations loufoques et réalistes en rapport direct avec l’action : définitions ( plus subtiles qu’il y paraît ) des mots délicat et délicatesse, résultats sportifs, menus, extraits d’ouvrages ou de chansons…

Une excellente surprise que ce roman qui se lit d’une traite et dont l’écho résonne longtemps dans le cœur et dans la mémoire du lecteur.

Lu dans la « collection blanche », dont on ne fera plus l’éloge de la classique sobriété.

Lundi 12 décembre 2011

Un monde sans fin, Ken Follett

La petite Caris, fille d’un riche Lainier, entraîne dans la forêt le jeune Merthin et son frère Ralph pour essayer un arc ; elle est accompagnée d’une pauvresse, Gwenda, et de son frère cadet Philémon. Les enfants assistent alors à un drame : l’arrivée d’un chevalier qui tue ses poursuivants avant d’enfouir au pied d’un chêne une mystérieuse lettre.

Dix ans plus tard, on retrouve tous ces personnages…

Gwenda survit difficilement ; elle aime en secret le beau Wulfric qui, hélas, n’a d’yeux que pour la belle et riche Annet qui le dédaigne ; Gwenda sera vendue par son père et parviendra à s’enfuir pour tenter d’acquérir son indépendance.

Après avoir été l’apprenti du médiocre menuiser Elfric, Merthin devient un artisan génial mais malchanceux. Il aime sans espoir la belle Griselda. A la suite de l’effondrement dramatique du vieux pont de Kingsbrige, il est choisi pour sa reconstruction, des travaux indispensables si la ville veut survivre avec ses « foires à la laine », foires qui font d’ailleurs aussi survivre le monastère…

Merthin finira par s’attacher à Caris la Lainière, qu’il a connue enfant.

Justement, la mort du Prieur du monastère va permettre au jeune et ambitieux Godwin de se faire élire… Soucieux de réformer les lois, Godwyn va pourtant se révéler plus retors que ceux qui l’ont précédé, au point de s’opposer à Merthin-le-constructeur. Il est en cela aidé par Philémon, devenu son conseiller… et son âme damnée.

Caris, elle, aurait voulu devenir médecin – mais cette profession est réservée aux hommes. Elle fera fortune dans la laine avant le dramatique effondrement du pont de la ville… Indépendante, elle ne veut pas s’encombrer d’un enfant. De quoi provoquer sa rupture avec Merthin qui l’aime désormais - et qu’elle aime aussi.

Quant à Ralph, le brutal frère cadet de Merthin, il rêve de devenir chevalier – n’a-t-il pas sauvé son maître William de la noyade pendant l’effondrement du pont ? Il aime sans espoir Philippa, la femme de William. Dépité et brutal, flanqué d’un complice à ses ordres, il va devenir un violeur sanguinaire, condamné – avant d’en réchapper de façon aussi inattendue qu’inespérée… grâce à la guerre avec la France où il compte bien s’illustrer.

Il y a enfin le mystérieux chevalier du début de cette histoire, Thomas Langley, devenu moine et manchot, Thomas qui pourrait bien détenir la clé de ce récit monumental dont les multiples protagonistes s’opposent, se déchirent, tant sur le plan de leur mission et de leurs ambitions que sur celui des sentiments qui souvent les opposent…

Vous avez aimé Les Piliers de la Terre ? Vous serez forcément séduit par ce récit géant ( 1300 pages en grand format ! ) qui se présente comme la suite du chef d’œuvre de Ken Follett – les personnages sont en effet les descendants directs de Jack et Tom le bâtisseur ( voir ma fiche des Piliers de la Terre, du côté de… 2009 ? ).

Vous n’avez pas lu Les Piliers de la Terre et vous aimez la fantasy ? Alors vous plongerez sans mal dans cet univers foisonnant qui a pour cadre… l’Angleterre du XIVe siècle, mais dont les personnages, l’action, les conflits d’intérêt et les descriptions rappellent le meilleur d’un genre qui n’a pas besoin d’un univers reconstitué puisque ce décor historique authentique s’y prête parfaitement ! Oui, vous vibrerez en suivant l’étrange destin de Caris, lainière soupçonnée d’être un peu sorcière, sorcière devenue religieuse, religieuse restée amoureuse, amoureuse qui s’improvisera médecin, puis écrivain, et dont les sentiments pour Merthin feront tenir en haleine le lecteur jusqu’au bout de son destin !

Grâce à Ken Follett, génie du genre romanesque, qui présente habilement les personnages les uns après les autres, le lecteur ne les mélange jamais malgré leur nombre. Très vite, on est entraîné dans le flot impétueux d’une histoire haletante aux fils certes innombrables, mais mêlés d’une façon si passionnante qu’on ne peut jamais abandonner sa lecture !

Certes, on peut reprocher à Ken Follett quelques facilité et invraisemblances. Sur les traces de Stendhal et de son Fabrice del Dongo, il nous fait notamment assister – et qui plus est, du côté français et anglais – à la bataille de Crécy ! Un combat qui oppose moins les Anglais et les Français… que Caris et Ralph, devenus ennemis jurés. Un combat que la grande peste prolongera, de Florence à Abbeville !

Comment ne pas s’incliner devant l’habileté avec laquelle Ken Follett utilise une documentation phénoménale pour nouer les destins de tant de personnages ?

Résumer ce monument, évoquer chacun de ses protagonistes serait vain. Il suffit de se laisser entraîner dans cette saga stupéfiante… une semaine de lecture ininterrompue que vous n’êtes pas près de regretter !

Lu dans sa superbe version géante au papier bible, dont le seul inconvénient est… le poids, car le papier est à la fois fin et lourd !

CG

Samedi 10 décembre 2011

7 buts à 1… et 1,4° de plus !

TerreSacree.org

France-Info, le 8 décembre à 7 heures du matin…

1/ Long flash spécial consacré à la victoire historique de l’Olympique Lyonnais contre l’équipe de Zagreb, 7 buts à 1 – un événement majeur.

2/ Quelques mots sur la réunion, ce même jour, du sommet européen. En cause : l’avenir des 27 pays de l’Europe en général et de l’euro en particulier.

3/ Accessoirement, on apprend que quels que soient les chiffres de décembre, 2011 sera l’année la plus chaude jamais connue sur notre planète : novembre est plus chaud de 1,4° par rapport aux moyennes saisonnières ! Le record de production de CO2 aura également été battu, contrairement aux vœux pieux et aux intentions théoriques qui ont suivi le protocole de Kyoto ( pour les oublieux, 182 pays ont accepté en théorie ou ratifié en 1997 ce protocole qui préconisait d’abaisser progressivement la production des gaz à effet de serre… ouarf, quelle utopie ! D’autant que parmi les non-signataires, on trouvait, excusez du peu, la Chine, l’Inde et les Etats-Unis ! ) Le sommet de Durban va s’achever sur des bonnes intentions et des promesses. Bah, on fera mieux la prochaine fois ?

J’avoue ( une fois de plus, devrais-je ajouter ) être assez stupéfait par l’ordre d’importance accordé à ces événements. Pour ma part, je l’aurais volontiers inversé. Parce que le troisième point me semble primer sur les deux autres.

Les deux autres ? Mais oui !

A quoi bon se préoccuper de la crise de la dette et de l’avenir de l’Europe si, dans les décennies à venir, on ne contre pas un réchauffement climatique qui, à terme, bouleversera l’économie mais aussi la survie de toute la planète ?

Mais voilà : aux yeux des journalistes ( ou plutôt aux responsables des diverses chaînes, soucieux avant tout de capter l’attention des auditeurs ), l’important, c’est ce qui intéresse le public en priorité…

Donc les résultats du foot.

Je propose de modifier quelques vieux dictons toujours d’actualité :

* non plus « du pain et des jeux » mais « des jeux et du pain », la coupe du monde de foot, le loto, le rubgy et les tournois de tennis ayant la priorité sur les problèmes de pouvoir d’achat.

* non plus « Après nous, le déluge » mais : « Après moi, le réchauffement climatique ! »

Dans mon roman Face au Grand jeu ( paru en 1975 à la Farandole, épuisé et jamais réédité ), le mot d’ordre des économistes qui gouvernaient le monde du futur était : « Vivez d’abord, vous paierez ensuite ! »

C’est un peu ce que nous avons fait sur le plan financier : nous avons vécu à crédit en laissant à nos enfants... les dettes.

Sur le plan climatique, idem : après l’avoir vidée de son charbon, de son gaz et de son pétrole, nous laisserons aux générations futures le soin de gérer une Terre exsangue et surchauffée. Avec, en prime, quelques tonnes de déchets nucléaires ( du type strontium et césium ) à longue durée de vie.

Longue ? Une paille : 28 000 ans.

Il est vrai que d’ici là… « l’humanité disparaîtra, bon débarras ! »

Mais là encore qui se souvient de René Dumont ?

Et qui connaît Yves Paccalet ?

CG

P.S. Ecrivain et écologiste militant, Yves Paccalet est l’auteur de: L'Humanité disparaîtra, bon débarras ! (2006), « plaidoyer contre la politique de croissance sans limites, responsable selon lui de l'épuisement de la planète et, à court terme, du risque de disparition de l'espèce humaine dans la violence la plus extrême. » ( Wikipédia )

Lundi 05 décembre 2011

La maison de soie ( le nouveau Sherlock Holmes ), Anthony Horowitz

Un an après la mort de Sherlock Holmes, le fidèle Dr Watson se résout enfin à relater une enquête complexe et sordide…

Le marchand de tableaux Edmond Carstairs a été dévalisé et le précieux butin détruit.

Les coupables étaient les jumeaux O’Donaghue, du fameux gang des « casquettes plates ». L’un d’eux est mort mais l’autre, Keelan, a visiblement décidé de se venger. Et Carstairs fait appel à Holmes car il craint pour sa vie. D’ailleurs, un rôdeur balafré s’est introduit à Ridgways Hall, la propriété du marchand, et il a dérobé de l’argent et un collier.

Carstairs veut aussi protéger sa sœur Liza, et sa jeune et récente épouse Catherine, dont il est tombé amoureux sur le transatlantique qui le ramenait des USA en Angleterre…

Holmes retrouve Keelan Donaghue et lance sur ses traces le jeune Ross, un petit voyou des bas-fonds de Londres. Holmes et Watson découvrent bientôt le corps de Ross, mort et mutilé, avec, noué à la main, un étrange ruban de soie…

Tous deux subodorent que derrière ce meurtre se cache un complot d’envergure ; ils partent à la recherche de Sally, la sœur de la jeune victime. Le fil de l’enquête conduit Holmes à soupçonner des personnalités de plus en plus en vue, et à découvrir cette mystérieuse « Maison de la soie » qui pourrait bien avoir un rapport avec le trafic de l’opium.

Sur le point de lever le voile, notre célèbre détective va tomber dans un piège terrifiant… il est soudain accusé de meurtre. Trois témoins oculaires ( et non des moindres ) l’accusent formellement.

Va-t-il se tirer de ce guêpier ?

Evidemment !

Cette excellente ( et longue ) enquête inédite de Sherlock Holmes, particulièrement riche en rebondissements, a une particularité : malgré les apparences, Conan Doyle n’en est pas l’auteur ! Ce récent récit est dû au talent d’Anthony Horowitz, mandaté par les ayants droits de Conan Doyle, un auteur dont l’exploit est moins d’avoir écrit un roman à énigmes ( et le pluriel d’énigmes se justifie pleinement ! Que de fils noués ! ) que d’avoir adopté le style de Conan Doyle… ou plutôt celui de Watson. C’est en effet l’ami du détective qui, comme toujours, se charge de raconter les exploits de son co-locataire du 221B Baker Street !

L’enquête, trépidante, s’achèvera dans l’univers glauque d’une aristocratie londonienne dépravée, un milieu qui fait étrangement écho à des problèmes de société très contemporains.

Chapeau bas à Anthony Horowitz qui nous montre une facette inattendue de ses multiples talents ! Pour être d’une fidélité absolue à l’ambiance ( ah… quel plongeon dans le Londres de 1890 ! ) et au ton de Conan Doyle, ce récit est bien sûr réservé en priorité à ses fans.

On y trouve des descriptions et des portraits savoureux comme la littérature du XXIe siècle n’en accepte plus - et c’est parfois bien dommage !

L’auteur manie l’humour et cette « distance » toute britannique avec un brio qui force l’admiration. Les connaisseurs prendront un plaisir tout particulier à noter, de page en page, combien Horowitz – qui ne tombe jamais dans la parodie - est fidèle à son modèle. Les autres, collégiens ou adultes ( l’ouvrage sort dans deux collections différentes, même texte, même prix ! ) liront ce récit comme l’une des meilleures enquêtes du plus célèbre des détectives.

J’ai eu le plaisir, il y a 10 ou 12 ans, de signer à Montreuil aux côtés d’Anthony Horowitz et de bavarder avec lui ( il parle mieux le français que moi l’anglais ! ) à l’époque où le thème des premiers Harry Potter lui semblait étrangement inspiré de son best seller de l’époque, L’île du crâne. Si Mme Rowling a lu ( et repris ? ) le roman d’Horowitz, ce dernier fait ici la démonstration qu’il est en mesure de prendre la suite de Conan Doyle. En annonçant la couleur.

Un vrai tour de force. Et un roman qui, une fois le pacte avec le lecteur accepté, se lit d’une traite !

Lu dans sa version jeunesse, un très beau grand format dont la couverture aurait pu être celle de… Une étude en rouge !


Mardi 29 novembre 2011

L'enseignement par l'écran

Il y a vingt-cinq ans, il m’arrivait d’assurer auprès d’enseignants ou/et bibliothécaires une conférence au long titre étrange et provocateur : La place de l’école, de l’éducation et de la pédagogie à travers la SF.

Son contenu ? Un florilège d’extraits de nouvelles et de romans de SF abordant de façon originale et futuriste tout ce qui a trait à l’enseignement.

On riait beaucoup, notamment quand je lisais cette nouvelle dans laquelle une prof d’anglais effectuait devant sa classe un strip-tease torride pour que les élèves mémorisent le vocabulaire des vêtements. Je passe sur les « robots-enseignants » et autres gadgets pour m’arrêter, ici, sur un procédé qui faisait déjà un peu moins rire mon auditoire dans les années 70 : les enseignants avaient tous été supplantés par des écrans qui diffusaient des cours magistraux.

- On a enfin compris, expliquait le ministre de ce futur improbable ( du moins improbable dans les années 60 et 70 ), qu’il y a des enseignants plus passionnants et des cours mieux ficelés que d’autres. A quoi bon payer des profs dont les compétences sont discutables ? On a donc fini par déterminer quels étaient les meilleurs et par les enregistrer ! Quant au suivi et au contrôle individuel des connaissances, ils sont assurés par des programmes informatiques auquel doivent se soumettre les élèves jusqu’à ce que les ordinateurs jugent, d’après les résultats de chacun, que les notions enseignées sont enfin acquises.

Dans le cadre de l’opération « la SF ne sert à rien puisque la plupart des impasses qu’elle a explorées et dénoncées sont aujourd’hui en fonction sans que personne ne proteste », on pourrait se demander si cette solution finale ( sorry ! ) ne finira pas par être adoptée.

D’ailleurs, n’en prend-on pas tout doucement le chemin : disparition du sac au profit de l’ordinateur, du livre au profit de la tablette numérique et des clés USB, du prof par le tableau électronique - oui, je sais, je caricature… mais la caricature d’aujourd’hui préfigure la réalité de demain, voir la novlangue et les caméras de surveillance de Big Brother !

Reconnaissons que l’usage intensif de l’écran requiert tout de même bien mieux l’attention de l’élève que l’éternelle binette de son instit ou de son prof…

J’ajoute, à l’intention des syndicalistes, que l’usage des robots de tout poil ( sorry, indeed – disons de tout circuit imprimé ) offre mille avantages sur le corps enseignant : un corps d’ailleurs peu à peu transformé en cyborg puisqu’un enseignant sans ordinateur, sans écran et sans moyen audio-visuel devient aujourd’hui terriblement handicapé.

Eh oui, imaginez les économies !

Ne plus remplacer un enseignant retraité sur deux ? Mais non : on remplacerait désormais chaque partant par ce nouveau procédé ! Après tout, les ordinateurs, les programmes et les moyens audio-visuels sont, eux, disponibles jour et nuit, 24h sur 24. Ils ne tombent jamais malade, ils ne demandent pas de congé de maternité – et ils ne se mettent jamais en grève ! Quel rêve !

Quelle magnifique utopie !

Des esprits grincheux vont peut-être rétorquer qu’il faudra tout de même recruter un personnel humain de surveillance, dans les établissements scolaires comme à la maison, pour vérifier que… les élèves sont attentifs devant leurs écrans ( ! ) ?

Pas si sûr.

Déjà, à la maison, on sait que la nounou la plus économique, c’est la télé. Si l’écran est bloqué sur le programme de 6ème, aucun risque.

J’ajoute qu’un contrôle automatique d’attention, ou des exercices de vérification aléatoires pourraient être imposés au jeune télésp… pardon : à l’élève. Et s’il ne peut pas répondre ou s’il se révèle en faute, on lui enlève des points. Un nouveau système de radar sur la route des examens, vous me suivez bien ?

Et s’il faut trouver tout de même quelques gendarmes humains - pardon : je voulais dire « des surveillants » - ils se recruteront sans peine, ce seront des CDD à bas prix dont la tâche ne sera pas plus compliquée que celle d’un veilleur de nuit.

Invraisemblable, tout ça ?

Regardez-y d’un peu plus près.

Vous verrez que nous nous engageons sur un chemin qui y ressemble déjà assez bien…

CG

Lundi 21 novembre 2011

L’autre moitié de moi-même, Anne-Laure Bondoux

L’auteur du Destin de Linus Hope*, des Larmes de l’assassin* et du Temps des miracles* se raconte à ses lecteurs. Elle part d’un incident inexplicable, survenu le 25 octobre 2010, soir où ont surgi devant sa Mazda bleue un enfant et sa petite bicyclette. Elle a cru avoir écrasé la garçon ( non, c’était plutôt une fillette ? ) mais il n’y avait personne, ni sous ses roues, ni alentour.

Dans un long flash back plein de plaies, de bosses et de cahots ( de chaos ? ), Anne-Laure Bondoux évoque son enfance de garçon manqué, ses terreurs nocturnes et ses larmes, sa conviction que ses parents portent un masque, leur étrange hantise des cimetières – et sa propre hantise de la solitude, peur qu’elle retrouve en écho devant son écran quand il lui faut désormais assumer son rôle de raconteuse d’histoires…

Elle se souvient d’une tante Praline aimée et trop tôt disparue, d’une sœur obscure qu’elle croyait dangereuse…

Elle raconte ses premières amours, une grossesse soudaine et pourtant désirée qui manque provoquer un drame, et que suit un babyblues en apparence inexplicable. Jusqu’à cet enterrement récent auquel sa sœur et elle veulent assister, et à l’issue duquel le père révèle à ses deux filles le secret si longtemps gardé, et qui soudain éclaire le passé.

Une biographie ?

L’autre moitié de moi-même est bien davantage que cela : des morceaux de vie en apparence banals, un puzzle auquel l’écriture, sans que son auteur l’ait jamais pressenti, donne peu à peu un sens, comme ces ancêtres paternels qu’Anne-Laure a inconsciemment mêlés pour construire le personnage de Lom’Pa, dans son roman Pépites*.

La vérité enfin retrouvée, c’est que la vie d’Anne-Laure est le creuset de son écriture, l’aliment inconscient de son imaginaire. « J’écris des histoires parce que je n’en ai pas », répondait-elle parfois à ses lecteurs. « Parce qu’il ne m’est rien arrivé d’extraordinaire. En fait, il ne m’est rien arrivé du tout. »

Il faut l’apparition de cet(te) enfant inconnu(e) devant ses phares, ce soir du 25 octobre, pour que l’auteur révise son jugement, revisite le gouffre de son enfance, explore les raisons qui ont fait d’elle un écrivain authentique qui croit puiser ses idées ailleurs, alors qu’elles sont le fruit longuement mûri d’une vie en catimini.

Magnifique analyse de l’écriture, ce récit fort et original fera réfléchir et bouleversera celles et ceux qui s’intéressent aux mystérieux rapports entre… l’écriture et la vie, pour parodier Georges Semprun. « Je suis devenue écrivain comme on devient explorateur ou archéologue », conclut Anne-Laure Bondoux. « Je suis devenue écrivain pour plonger dans les abysses, à la recherche de ce qui n’a pas de nom. Je suis devenue écrivain pour nommer les fantômes. »

CG

* Tous publiés chez Bayard.

Lundi 14 novembre 2011

Douglas Kennedy, La femme du Vème


Quand l’Américain Harry Ricks atterrit à Paris, il a à peu près tout perdu : son emploi à l’université, sa femme, l’étudiante dont il avait fait sa maîtresse, et surtout l’estime de sa fille Mégane.
Heureusement, il parle français et dispose de quelques milliers d’euros. Mais il se fait vite escroquer et doit quitter son hôtel minable pour essayer d’écrire le roman qui le rendra célèbre. Il trouve une sordide chambre de bonne dont le logeur est un voleur et son voisin de palier un individu sale et louche doublé d’un futur racketteur...
Une chance – du moins le croit-il : il est clandestinement embauché comme veilleur de nuit au premier étage d’un entrepôt
Lors d’une soirée ( payante ) passée dans le salon mondain d’une femme prétentieuse et vieillissante, il fait la connaissance de la fascinante et séduisante Margit, la femme du Ve . Une passion apparemment partagée par cette femme très mystérieuse qui a autrefois beaucoup souffert. Soudain, Harry est impliqué dans une série de meurtres dont il n’a aucune chance de se dépêtrer. Il ne doit son salut qu’à un stupéfiant marché avec cette inconnue dont le passé et l’existence vont plonger le héros ( et le lecteur ) dans le doute et la perplexité.

Quel qu’il soit, un Douglas Kennedy se dévore ; ce roman ne fait pas exception à la règle.
On y retrouve d’ailleurs, au cours de ce séjour dans un Paris sordide et plein de pièges, les thèmes favoris de l’auteur : solitude, désespérance, complot, implications injustes, problèmes familiaux, vengeance — et revanche !
Sauf que page 300, au dernier quart du roman, on bascule soudain dans un fantastique très tendance que ne renierait pas un Marc Lévy... Et si c’était vrai ?
Euh... non. Ce n’est pas vrai. Et pour une fois, on a du mal à y croire !
En guise d’excuse à cette entorse inattendue, Douglas Kennedy nous offre en guise de conclusion la phrase : « je plaide coupable ».
On ne va pas l’acquitter... mais lui accorder le sursis !

Lu en poche, dans ces jolis volumes Pocket qui tiennent dans la main et qu’on emporte partout !

Mardi 08 novembre 2011

Une victoire de la démocratie ?

Depuis quelque temps, cette expression est très tendance.

Etrange… on ne l’emploie en réalité que dans quelques cas très précis : quand le vote populaire se prononce « dans le bon sens », quand l’opinion du peuple rejoint celle de nos sociétés occidentales en général et de l’économie de marché en particulier.

Récemment, en Grèce, le premier ministre Papandréou a proposé un référendum au peuple. Levée de bouclier immédiate en Europe ! A cette occasion, il semblait que la démocratie était priée d’aller se rhabiller. Ce n’était pas, mais pas du tout le moment de demander l’avis de la population. Pensez donc, elle aurait pu répondre NON à la question… au fait, quelle question ? Le G 20 a aussitôt débattu de ses termes, au cas où Papandréou se serait obstiné ! 

Parce qu’un NON aurait été… une défaite de la démocratie ?

Sans doute. Le peuple se serait trompé. Il aurait provoqué le départ de son pays de la zone euro, la faillite quasi immédiate de la Grèce et celle, à plus ou moins long terme, de l’Italie puis de l’Europe, entraînant un bouleversement mondial aux conséquences inimaginables.

On va me dire que j’exagère, que l’exemple est mal choisi, que la population n’a pas été mise assez clairement au courant des conséquences d’une éventuelle réponse négative… soit !

Prenons un exemple récent.

Celui de la Libye qui, à peine libérée du joug de Kadhafi, se prononce pour un gouvernement islamiste qui rétablit la charia. Gros embarras des pays occidentaux qui ont aidé le peuple à gagner sa liberté et à organiser des élections libres.

Là, personne n’a évoqué une « victoire de la démocratie », on se demande bien pourquoi !

On pourrait d’ailleurs se poser la même question en ce qui concerne les élections libres ( passées ou à venir ) dans des pays comme l’Afghanistan ou la Syrie - loin de moi l’idée d’être un sympathisant des Talibans, de feu Kadhafi ou de Bachar El Assad !

Je suis de mauvaise foi ?

Très bien. Alors voyons, à reculons, d’autres exemples à mes yeux édifiants : celui de certains pays de notre future Europe invités par référendum ( tiens ? ) à ratifier d’abord ( en 1992 )

* le traité de Maastricht ( la France l’a approuvé à 51%... ouf ! Embarras des instances dirigeantes face au refus des Danois puis des Pays Bas : « la population n’a rien compris » )

* la Constitution européenne. Une constitution refusée par les Français et qui oblige les dites instances à modifier quelques termes pour que, enfin, « ça passe ».

Bref, les peuples sont vraiment stupides – sauf quand ils votent dans le bon sens.

Faut-il remonter au vote algérien de décembre 1991 ? Un vote qui, dès le premier tour, sur les 430 sièges de l’assemblée, en accorde 231 au Front Islamique du Salut … Une victoire de la… pardon : une catastrophe de la démocratie, un vote si scandaleux que les élections sont aussitôt annulées et qu’un coup d’état met les militaires au pouvoir !

Faut-il aller plus loin et évoquer le 11 septembre ( 1973 ), date à laquelle, avec l’appui de la CIA, un certain Salvador Allende, démocratiquement élu au Chili, est renversé et « suicidé » au profit de ce brave Pinochet… qui mourra dans son lit après avoir fait exécuter des milliers de… j’allais dire « d’opposants »… mais non : ceux qui furent arrêtés et assassinés voulaient justement que soit appliquée cette fichue « démocratie » !

Moralité : avant de se risquer à organiser des « élections libres », sans doute faut-il laisser couler beaucoup de temps pour que les peuples apprennent à penser par eux-mêmes, au sein d’un bon système, et qu’au lieu de subir le lavage de cerveau imposé par un dangereux dictateur ou des fanatiques religieux, ils aient enfin accès à la société de consommation et à la télévision.

Là, enfin, ils pourront bien voter : élire et réélire un George W. Bush.

Ou un Berlusconi.

Lundi 31 octobre 2011

Gustave Flaubert & George Sand, Correspondance

     En janvier 1863, à la suite de la lecture de Salammbô, George Sand en fait une critique élogieuse pour le journal La Presse. Flaubert lui adresse un mot de remerciement.
     Sand répond. Un bref échange s’ébauche... et s’interrompt.
     En août 1865, le nouveau ( et dernier ) compagnon de George Sand, Manceau, meurt.
     Six mois plus tard, Sand accepte enfin d’aller à l’un de ces fameux « dîners chez Magny » où elle rencontre Flaubert pour la première fois. D’autres dîners suivent, chez Magny et ailleurs.
     Les deux écrivains se revoient, sympathisent et s’écrivent.
     Des courriers de moins en moins convenus et de plus en plus intimes dans lesquels ils échangent sur à peu près tout : leur famille, leurs amis, leurs collègues, la politique... mais surtout la littérature !
     Très active entre 60 et 70 ans, accaparée par son fils Maurice et sa petite-fille Aurore qu’elle adore, Sand continue d’écrire ( à temps perdu ) dans sa propriété de Nohant.
     Quant à Flaubert ( il a 44 ans en 1865 ), reclus à Croisset avec sa mère, il transpire sur chaque chapitre de sa future Education sentimentale.
     Sand et lui se croisent parfois à paris, chez Magny ou à Palaiseau ; parfois, elle pousse jusqu’à Croisset où l’ermite normand lui lit, des heures durant, son roman qu’il peine à achever...

     Comment résumer ces 420 lettres aussi passionnantes et touchantes les unes que les autres ? Quelle édifiante leçon de littérature, qui consiste à entrer dans les coulisses de l’écriture, de l’imaginaire et de la sensibilité de ces deux écrivains... que tout oppose !
     En effet, Sand écrit vite ( en se relisant à peine ) des romans qui débordent de sentiments. Flaubert, lui, « pioche » des heures durant, peaufinant des récits ( L’Education sentimentale, La tentation de St Antoine, Bouvard et Pécuchet et deux de ses « Trois contes » dont « l’écriture blanche » préfigure le futur naturalisme ?
     Une parenthèse concernant les relations particulières entre ces deux géants. On a parfois évoqué une liaison charnelle entre Sand ( qui, il est vrai, a collectionné les partenaires à une époque où cette coutume était réservée aux messieurs ). Une légende, accréditée par le fait que Sand a vite tutoyé son collègue. « Et vous, mon cher ami, que fais-tu à cette heure » ? écrit Sand à Flaubert dès le 22/11/1866 . Ce fait n’a pas échappé aux frères Goncourt, qui participaient aux mêmes dîners, les Goncourt dont on connaît le mauvais esprit. La vérité est qu’une immense tendresse reliait ces complices, tendresse soulignée par des confidences et des termes d’une affection peu commune. A noter que Flaubert a toujours dit vous à Sand.
     Le 12/11/1866, Flaubert écrivait : «  je ne sais pas quel espèce de sentiment je vous porte, mais j’éprouve pour vous une tendresse particulière... » Sand fait preuve d’une réelle modestie, elle ne se croit pas, comme Flaubert, un écrivain majeur. Elle juge ( comme moi ! ) que Salammbô « est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu’on fait des livres ( 27/10/67 ) et avoue : « Je ne m’intéresserais pas à moi si j’avais l’honneur de me rencontrer ( 14/11/67 ) » ou encore : « Il n’y a d’intéressant, dans ma vie à moi, que les autres ( 18/09/68 ) »
     La sincérité, la générosité de ces deux auteurs ne peut que toucher, ainsi que l’actualité d’un grand nombre de réflexions : «  Ils sont rares ceux qui n’ont pas besoin du Surnaturel » écrit Flaubert le 19/09/68. « L’argent n’est pas non plus la vraie preuve du succès, lui confie Sand le 15/10/68, puisque tant de choses nulles ou mauvaise font de l’argent » ; « L’artiste est trop occupé à son œuvre pour s’oublier à approfondir celle des autres » ajoute-t-elle le 11/02/69. A propos de son travail, Flaubert avoue le 2/07/70, « Pour commencer un ouvrage de longue haleine, il faut avoir une certaine allégresse qui me manque (... ) j’ai autant de mal à me mettre au travail qu’à l’interrompre » «  On ne peut plus écrire quand on ne s’estime plus » (10/09/70 ) et, évoquant l’actualité, il ajoute ( le 3/08/70 ) en déplorant les conflits : « on verra, avant un siècle, plusieurs millions d’hommes s’entretuer en une séance » Quelle prophétie ! Socialiste, Sand se plaint que « la vie se passe à travailler pour ceux qui ne travaillent pas ( 19/12/72 ) » à quoi répond Flaubert, dans un PS de son courrier du 25/11/72 : « connaissez-vous dans l’histoire universelle (...) quelque chose de plus bête que la Droite de l’Assemblée nationale ? »
     Enfin, combien d’écrivains du XXIe siècle ne pourraient pas se reconnaître dans ce que confie Flaubert à sa complice, le 29/11/72 : « Du moment que la littérature est une marchandise, le vendeur qui l’exploite n’apprécie que le client qui achète, et si le client déprécie l’objet, le vendeur déclare à l’auteur que sa marchandise ne plaît pas. La république des lettres n’est qu’une foire où on vend des livres. Ne pas faire de concession à l’éditeur est notre seule vertu, gardons-la et vivons en paix ; même avec lui quand il rechigne, et reconnaissons aussi que ce n’est pas lui le coupable. Il aurait du goût si le public en avait. »
     Faut-il être un inconditionnel de Flaubert ( ou de Sand ) pour lire ce courrier ?
     Je ne crois pas. A l’heure où la correspondance traditionnelle disparaît au profit du téléphone, des mails et surtout des SMS au style plus que télégraphique, cette immersion épistolaire a quelque chose de magique. Ce recueil ferait partie des dix ouvrages que j’emporterais sur une île déserte, c’est un véritable livre de chevet.
     D’abord emprunté en bibliothèque, j’ai acheté l’ouvrage – et je l’ai, comme c’est hélas souvent le cas, prêté à un ami qui ne me l’a jamais rendu. Très bon signe !
     Avez-vous remarqué que ce sont les livres auxquels on tient le plus que l’on prête... et que l’on vous rend rarement ? A l’occasion d’une intervention à Nohant ( j’ai eu la fierté d’assurer une conférence dans ce lieu à mes yeux mythique ! ), j’ai racheté cet ouvrage que j’ai relu, et annoté. Une lecture émouvante, édifiante, indispensable à celles et ceux qui sont curieux d’entrer dans les coulisses de l’écriture des grands maîtres.
     Courez chez votre libraire commander de toute urgence cet ouvrage !

     Un superbe livre grand format, magnifique couverture, beau papier épais et bouffant, typographie aérée... 25 euros pour 600 pages dont chacune est un bijou en soi !

Lundi 24 octobre 2011

Henry James, Daisy Miller

     Dans les années 1870, Winterbourne, un jeune Anglais, vient rendre visite à sa tante, Mme Costello qui séjourne à l’hôtel des Trois Couronnes de Vevey, en Suisse.
     Très vite, il est séduit par la beauté et surtout frappé par la liberté d’actes et de paroles de Daisy Miller, jeune Américaine qui se trouve dans le même hôtel, flanquée d’une mère velléitaire et d’un domestique effronté, Eugenio.
     Fantasque, Daisy accepte de se promener deux fois seule avec Winterbourne ( shoking ! ) au grand effroi de la tante de ce dernier ( les Miller ne sont pas des « gens comme il faut » ) ; à la suite d’un reproche injustifié, Daisy « rompt » — alors qu’il n’y a rien entre eux !
     Les deux jeunes gens se retrouveront l’hiver suivant à Rome, chez Mme Walker, une amie commune. Winterbourne s’aperçoit que Daisy s’est entichée d’un bellâtre italien, le signor Giovanelli ; il comprend mal l’attachement de cette jeune et belle aristocrate pour un filou qui n’en veut qu’à son argent. Malheureux comme un amant éconduit, toujours épris, Winterbourne, impuissant, ne pourra qu’assister en direct à un dénouement tragique...

     L’adaptation de romans 1 au cinéma a parfois du bon.
     C’est en effet après avoir vu l’excellent Portrait de femme de Jane Campion ( adapté du roman éponyme, Portrait of a lady ) que je me suis replongé dans Henry James, dont je suis loin d’avoir lu l’œuvre intégrale. Ce petit roman – les Américains le nommeraient sans doute novella – œuvre de jeunesse de l’auteur ( 1878 ), est un vrai bijou, comparable ( bien que le sujet en soit très différent ) à Un cœur simple ( 1876 ) de Flaubert.
     Œuvre de jeunesse, Daisy Miller porte la marque ( et les thèmes ) caractéristiques de l’auteur de Portrait de femme : une jeune femme prise au piège d’un galant mal intentionné. Mais ici, c’est avec le regard d’un amoureux éconduit que le récit est mené, regard qui pourrait bien être celui d’Henry James lui-même ( il est, comme Winterbourne un « enfant d’hôtel » ). On sait qu’il aima sans espoir, à vingt ans, sa jeune cousine Mary Temple, dite « Minnie », comme le fera le Ralph souffreteux d’Un portrait de femme dont il est le double mal déguisé.
     Winterbourne est aussi le double de Henry James dans la mesure où l’essentiel de ce récit sentimental réside dans le fait qu’un Anglais est à la fois séduit et désorienté par l’attitude libre ( et effrontée aux yeux d’un Britannique victorien ! ) d’une jeune Américaine.
     Né à New York ( en 1843 ), Henry James fut toute sa vie partagé entre le nouveau continent et l’ancien ! Cent quarante ans plus tard, l’écriture de ce récit n’a pris ni une seule ride, ni un pouce de graisse ; et certaines analyses préludent sans doute le meilleur d’une Recherche à venir. Offrez-vous cette heure de lecture particulièrement lumineuse !

     Lu dans le Bouquins ( Robert Laffont ) consacré à Henry James, et dans lequel on trouve aussi Les ailes de la colombe et Les ambassadeurs. A peine plus gros qu’un poche – cet ouvrage, en 900 pages, rassemble trois romans majeurs !


Notes :

1. Daisy Miller a été adapté à l'écran par Peter Bogdanovich (1974)

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