Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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Petits Propos Sur...

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Lundi 06 février 2017

Une interview de Logicielle

Pour les besoins d’un article, Laura Ferret-Rincon a adressé plusieurs questions à Logicielle. Pour répondre, j’ai dû prendre la place de mon héroïne… en sollicitant l’aide de ma fille Sophie, qui a été autrefois le modèle de mon personnage. Elle en possède toujours certains traits, sur le plan du physique et du caractère !

Les lignes qui suivent sont donc un « digest » de nos réponses respectives, qui se complétaient sans jamais se contredire.

  1. Bonjour Logicielle ! Merci de participer à cette petite interview.

Je vais vous poser une dizaine de questions, n’hésitez pas à intervenir ou à donner des précisions. Alors, votre véritable nom est en réalité Laure-Gisèle, Logicielle est le pseudonyme donné par vos collègues en raison de votre amour de l’informatique. C’est assurément un drôle de surnom qui se retient facilement ! Est-ce qu’il vous plait ou bien le subissez-vous ?

Faire valoir vos compétences informatiques dans un milieu réputé masculin n’a pas été difficile parfois ? Ne vous êtes-vous pas heurtée aux mauvaises langues ?

Mais cela fait déjà trois questions d’un coup ! Attention, il ne vous en reste plus que sept !

Pour la question du surnom, je pense qu’il en est de même avec moi qu’avec tout le monde : au départ le surnom vient d’une gentille moquerie qu’on n’apprécie pas plus que cela mais avec le temps se crée une certaine intimité, pas si désagréable.

Evoluer et réussir à faire son trou dans un milieu réputé masculin est compliqué en effet, mais finalement très dynamisant ; on apprécie chaque petite victoire au jour le jour et l’avantage dans ce milieu de l’informatique (et contrairement à certains autres), c’est que quand une victoire est gagnée, elle est véritablement acquise et on peut s’atteler à la suivante. Quant aux mauvaises langues, elles sont partout : allez faire un tour dans le salon de coiffure à côté de chez vous et ouvrez vos oreilles, vous verrez que le monde réputé féminin n’a rien à envier à celui réputé masculin !

  1. Germain est un ami de longue date, c’est également un mentor pour vous. Que vous a-t-il apporté ? Pouvez-vous nous dire quelques mots le concernant ?

Germain est comme… un père pour moi ! C’est le seul homme que je connaisse qui n’a aucun a priori sur les personnes (homme, femme, peu importe !) aucun jugement premier et qui ne se fie qu’à l’intelligence des gens, à ce qu’ils recèlent au fond d’eux. Il m’a apporté la mesure en toute chose et le sang-froid dont je manquais quand j’ai démarré.

  1. Votre métier est tout de même très prenant ! Quels rituels ou petites choses faites-vous, une fois revenue à la maison pour souffler un peu et marquer une distance nécessaire entre travail et vie privée ?

Très bien, vous voulez tout savoir ? OK, vous allez être servie : je file aux toilettes et me prends une BD !

  1. Vous avez aidé à la résolution de plusieurs enquêtes avant de prendre les rênes à votre tour. Y en a-t-il une en particulier qui vous revient en mémoire et durant laquelle vous avez eu peur que l’assassin triomphe ?

Aucune en particulier, parce qu’il y a toujours ce moment de doute qui vous assiège un instant et qu’il faut réussir à dominer. Et qu’il est toujours suivi de cette certitude utopique que le monde est bien fait et que les méchants finissent toujours par payer.

  1. Je sais que vous n’aimez pas trop parler de vous, mais laissez-moi vous poser une question plus piquante, qui, je le sais, ravira nos lecteurs ! (mais si, mais si !)

Que pourriez-vous nous dire sur votre relation pour le moins surprenante avec votre collègue Max ? Vous adoriez le détester ?

Mais pourquoi mettez-vous cette dernière phrase au passé ? Je blague, bien sûr ! Max a des côtés terriblement agaçants, il titille vous voyez, comme le font souvent les enfants. Mais il a justement ce côté enfantin et tellement naturel et humain, souvent désarmant, qui me fait craquer… finalement. Si vous ajoutez à cela que c’est un homme dynamique, travailleur et obstiné, ils ne sont pas si nombreux de nos jours !

  1. Avant que l’on qualifie cette interview de presse à scandale, revenons au travail voulez-vous. J’ai personnellement entendu parler de vos exploits lors de l’affaire de L’ordinatueur, fascinante sur plusieurs points. N’avez-vous pas gardé une certaine défiance envers les nouvelles technologies depuis lors ? Surtout avec l’essor des jeux de réalité virtuelle.

Si, tout à fait, j’ai encore cette image de l’écran de l’ordinateur qui parfois me guette dans le noir. La technologie est une science incroyable, tant qu’elle est maitrisée ; mais nos sociétés modernes lui ont donné un trop grand pouvoir sur certaines gens trop faibles ou trop influençables qui se laissent bien souvent dépasser hélas.

  1. Vous aimez bien la nourriture, vous adorez la tarte Tatin par exemple. Pourtant, avec votre métier, il vous faut sans cesse garder la forme. Des astuces ?

Une seule astuce : le sport ! On peut manger de tout tant que l’on se bouge en conséquence.

  1. Vous vous êtes souvent rendu dans le Périgord pour affaires ou encore pour rendre visite à votre ami Germain. Vous aimez bien la région ?

Le Périgord est une région gaie et accueillante, comme le sont ses habitants, du moins ceux que j’ai pu rencontrer… Je l’aime beaucoup, elle sait associer les bienfaits de la nature et le travail de l’homme, pour preuve, goûtez un peu sa cuisine !

  1. J’en viens à la fameuse question que je me plais tant à poser. Quand et pourquoi avez-vous décidé d’exercer ce métier ? Selon vous, quels en sont les avantages et les désavantages ?

Vous trouverez une réponse à cette question dans le livre « … » Je pense qu’on ne se décide pas à faire ce métier, il est là, tout près, comme une évidence, et un jour on se lance. Les avantages en sont, comme certainement dans tous les autres métiers d’ailleurs, le plaisir que moi j’y trouve, le sentiment que chaque jour va être nouveau, étonnant, avec peut-être une réponse à une question, une solution définitive à une enquête en cours. Le revers de la médaille est ce sentiment de vide qui m’inonde lorsqu’une enquête est finie, un peu comme si je devenais une ombre…jusqu’à la prochaine !

  1. Dernière curiosité de ma part : quels sont vos projets pour l’avenir ?

Pour l’avenir ? Selon où en sont les lecteurs je ne sais pas vraiment… Un mariage, des enfants ? Un long et lointain voyage, certainement.

Retrouvez cette interview (et d’autres) en vous connectant sur www.lesdessousdelaplume.fr

Lundi 14 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ? ( deuxième partie)

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la deuxième et dernière partie de ma contribution à ce numéro ( la première est en ligne depuis lundi dernier ! ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Energies nouvelles & pollution

Dénoncés autrefois par des classiques de la littérature jeunesse ( La ville sans soleil** de Michel Grimaud, R. Laffont, Plein Vent ou L’énergie du désespoir**de Michel Corentin et Gil Lacq,Duculot,Travelling sur le futur), les méfaits de la pollution, de l’industrialisation aveugle et de l’énergie nucléaire font moins recette. Sans doute, là encore, parce la réalité a rejoint la fiction !

Souvent, ce thème est traité au moyen d’un récit post-atomique ; il met en scène une société qui a survécu à un cataclysme, comme dans comme dans Niourk** de Stefan Wul ( Gallimard, Folio Junior ), Le monde d’en haut** de Xavier Laurent Petit ( Casterman Poche ) ou Rem le rebelle** de Jean-Yves Loude( Tertium ). Le problème des déchets à longue durée de vie ( strontium, césium ) produits par nos centrales à eaux sous pression est traité dans Le soleil va mourir** ( Pocket jeunesse ) et celui des énergies du futur ( éoliennes, gaz de compost, etc. ) dans Ecoland** ( Rageot, Métis ) de Christian Grenier.

Mais là encore, dans un grand nombre de récits d’anticipation, ces énergies sont présentes de façon anecdotique, comme toile de fond.

Informatique & réalité virtuelle

Les fulgurants progrès de l’informatique dopent l’imaginaire des auteurs depuis la sortie du classique mais méconnu Simulacron 3 de Daniel Galouye ( 1964 ! ) jusqu’au récent Jardins virtuelsde Sylvie Denis ( Gallimard, Folio SF ), en passant par la plupart des ouvrages de Bruce Sterling comme Les mailles du réseau ( Gallimard, Folio SF ), qui évoque un futur gouverné par le web… et les multinationales.

Depuis les films Total Recall, Matrix et Avatar, on sait que la problématique de ces récits concerne la réalité de la perception, thème abordé par Platon dans son « mythe de la caverne » et qui pose la question : si le monde dans lequel nous évoluons était un leurre, nous dissimulant une « réalité supérieure » ?

Cette rubrique mériterait à elle seule  un article, voire une thèse !

Sa bibliographie complète nécessiterait plusieurs pages, même si certains récits utilisent ces thèmes comme décor sans offrir de réflexion critique.

Les jeunes adultes ont l’embarras du choix, entre Pixel noir**de Jeanne A-Debats ( Syros, Soon ), La fille de mes rêves** de Christophe Lambert ( Syros, Soon ), le recueil Virtuel, Attention danger !** ( Milan, Zanzibar ) ou La musicienne de l’aube** ( Bayard, Les Imaginaires ) de Christian Grenier.

Je me permets de signaler que Logicielle, l’enquêtrice de mes romans policiers ( publiés chez Rageot, Heure Noire ) utilise des ordinateurs qui génèrent des univers virtuels contemporains ( L’Ordinatueur**, Simulator** ), historiques( @ssassins.net**), ou susceptibles de s’interconnecter pour prendre le pouvoir, ce que Vernor Vinge appelle « la singularité » ( dans @pocalypse**)

Et les écrans ?

Leur usage, leur abus et leurs dangers ont donné naissance à de nombreux récits pour la jeunesse, comme Le garçon qui savait tout* de Loïc le Borgne ( Syros, Mini Soon ), Hashtag Bleu** de Florence Hinckel ( Syros, Soon ), Mort sur le Net** ( Rageot, Heure Noire ), Mon frère est un hacker** ( Oskar ) ou encore Virus LIV 3 ou la mort des livres** de Christian Grenier.

Réchauffement & changement climatique

De nombreuses sciences ( climatologie, océanographie, écologie, glaciologie – mais aussi économie et politique ) sont associées  à ce phénomène pointé du doigt dès 1962 par J.G. Ballard dans Le Monde englouti et Sécheresse

L’urgence du phénomène et la multiplication des congrès depuis le Protocole de Kyoto de 1997 a dopé l’imaginaire des auteurs : les recueils Nouvelles vertes** ( Thierry Magnier ) et 10 façons d’assassiner notre planète** ( Flammarion ),proposent des visions futuristes et édifiantes d’auteurs pour « jeunes adultes ». Océania**d’Hélène Montardre( Rageot-romans ), Cinq degrés de trop**( Rageot, Heure Noire ) et2115, Terre en péril( Tertium ) de Christian Grenier évoquent les nombreuses et diverses conséquences du réchauffement : climat mais aussi montée des eaux, afflux des réfugiés, nouvelles maladies, etc.

Les adultes, eux, liront avec profit Aqua de Jean-Marc Ligny ( L’Atalante ), Bleue comme une orange de Norman Spinrad ( J’ai Lu ), Gros Temps de Bruce Sterling ( Denoël, Présence du Futur ), et Le grand hiver de John R. Gribbin et Douglas Orgill ( Le Seuil )

Biologie & génétique

Les récentes découvertes en biologie ont renouvelé ce thème classique dans la littérature en répondant à des questions comme : quelles sont les conditions d’apparition de la Vie ? Et celles de l’intelligence ? Dresser la liste des ouvrages ( innombrables et inégaux ) qui traitent de ces thèmes serait vain. Le plus édifiant est le classique et superbe Rendez-vous avec Rama ( J’ai Lu ) d’Arthur C. Clarke.

Après l’informatique, le génie génétique est sans doute le thème le plus utilisé dans les fictions scientifiques actuelles. Les limites du clonage ont freiné l’imaginaire des écrivains, même si Christophe Lambert en évoque les conséquences avec Papa, maman, mon clone et moi*.Dans Rana et le dauphin*, Jeanne A-Debats imagine qu’on peut doper l’intelligence des animaux. Florence Hinckel,dansMémoire en mi*, qu’on stocke les souvenirs. Eric Simart évoque la création de chimères dans L’enfanfaon* et sa série desHumanimaux* ainsi que Karina Rosenfeld dans Moi, je la trouve belle* ( tous ces ouvrages sont sortis chez Syros, en Mini Soon ).

La manipulation du génome humain a aussi été abordée par Danielle Martinigol dans Les oubliés de Vulcain** ( Hachette, L. de P. jeunesse) etsa suiteC.H.A.R.L.E.X.**( Syros, Soon ). La musicienne de l’aube** de Christian Grenier ( Bayard, Les Imaginaires ) évoque la possibilité de connecter le cerveau à un ordinateur… le rêve du transhumanisme !

Médecine et transhumanisme

Comme l’illustrait le film d’Andrew Niccol Bienvenue à Gattaca ( 1997 ), les progrès de la génétique permettront sans doute de concevoir avant la fin du siècle des « bébés zéro défaut » : longue durée de vie et capacités maxima : plus de prédisposition aux cancers, au diabète, etc. Que ces recherches soient ou non légales est accessoire : ce que la recherche peut accomplir sera adopté un jour par une frange aisée de la population avant d’être réclamé par la majorité. Ce problème aux conséquences multiples est abordé par Yves Grevet dans Des ados parfaits* ( Syros Mini Soon ), Florence Hinckel ( Théa pour l’éternité**, Syros Soon ), Johan Heliot ( Les amants du génome**, Syros Soon ), Christian Grenier ( Un amour d’éternité** Hachette, L. de P. jeunesse ) et par les auteurs du recueil Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ).

Il y a dix ans, le public ignorait l’existence de Ray Kurzweil, le pape du transhumanisme, aux recherches financées par Google. Avec pour objectifs d’améliorer l’Homme ( voir plus haut ) puis de lui faire gagner… l’immortalité.

Comment ? En transférant en fin de vie les milliards de neurones de son cerveau ( avec souvenirs, expérience, personnalité ) sur un ordinateur !

Son corps ? Un clonage préventif assurera sa pérennité au fil de transferts successifs.

Fiction ou réalité future ?

La France… et les sciences

Les fictions scientifiques utilisent l’actualité pour brosser le tableau de nos sociétés de demain, mondes qui seront modifiés en profondeur par les applications des sciences déjà à l’œuvre.

Pour vous en convaincre, songez qu’il y a 50 ans…

  • les superordinateurs de la NASA qui effectuaient les calculs pour les expéditions lunaires coûtaient des millions de dollars. Aujourd’hui, une calculette à 5 euros possède plus de capacités que ces vieilles machines !

  • personne n’aurait cru qu’une clé USB de 64 go de quelques grammes finirait par coûter 6 euros chez E-bay.

  • Internet, les smartphones, les tablettes et les réseaux sociaux nous occuperaient cinq heures par jour en moyenne.

  • peu de gens imaginaient que le réchauffement climatique serait une menace pour l’humanité.

Pourtant, certains auteurs avaient envisagé ces bouleversements et leurs conséquences sur nos sociétés.

Dans son roman 1984 ( publié en 1949), George Orwell évoquait l’utilisation de la novlangue et l’avènement de Big Brother. Aujourd’hui, on n’utilise plus les vilains mots de capitalisme et de chômage mais ceux plus adoucis, d’économie de marché et flexibilité de l’emploi ; il imaginait la surveillance de la population par des caméras, celles-là mêmes qui se multiplient dans nos villes et nos banlieues, sans parler de Google qui piège chacune de nos connexions.

L’homme amélioré ? On y travaille déjà.

Le réchauffement climatique ? On s’y habituera…

Des récits boudés par les lecteurs

Hélas, les ouvrages qui mettent en garde contre les dérives futures de nos sociétés sont loin d’avoir lune large audience !

Si la France a longtemps été « le pays des lumières », les lecteurs du XXIe siècle semblent bouder les récits tournés vers les sciences. L’élan des encyclopédistes du XVIIIe siècle se serait-il déplacé vers la Silicon Valley ?

Pourtant, les technologies nous ont envahis : nous sommes cernés de robots et d’informatique. Du lave-vaisselle à l’ordinateur, en passant par la voiture et les smartphones, nous passons ( volontairement ) notre vie à utiliser ces technologies. Sans nous interroger sur leurs limites et leurs dangers, sans avoir conscience de leur impact sur notre mode de vie, de réflexion et de pensée.

Si certaines fictions dérangeantes nous interrogent à ce sujet, aucune n’est un des best-sellers actuels de la littérature...

Le lectorat adulte, féminin à 75%, préfère les récits réalistes ou à tendance fantastique. Les seniors, eux, se tournent plus volontiers vers les récits de terroir.

Le lectorat adolescent privilégie les best-sellers anglo-saxons. On y trouve

surtout de la fantasy et des dystopies où la place des sciences est très réduite.

* 13,7 milliards d’années, 4,5 milliards d’années ; plus de 2 000 exoplanètes.

Les enfants des classes primaires ont des lectures très diverses. On y privilégie toujours le conte alors que l’intérêt des enfants est important pour des récits de type scientifique.

Ces choix, dès l’enfance, seraient-ils la conséquence de la féminisation de l’enseignement et de la littérature jeunesse ? Quand j’avance cet argument, on me taxe de machisme. Les faits sont pourtant là : combien d’hommes dans les écoles, dans les bibliothèques ( où ils sont souvent responsables des CD, DVD ou de la BD ! ) et dans les directions littéraires des collections pour la jeunesse ?

Peu nourris de récits scientifiques à l’école, tout se passe comme si les jeunes lecteurs se trouvaient au collège, confrontés à la lecture des classiques.

Les sciences et les technologies ? Ceux qui s’y intéressent les trouveront dans les documentaires… ou dans l’usage intensif de l’informatique, des tablettes, des écrans, des jeux vidéo – ces gadgets qu’évoquait la littérature de SF, et que les jeunes adultes peuvent justement utiliser aujourd’hui !

Conclusion

La science irrigue la fiction, c’est un fait. Mais la question mériterait d’être inversée : et si la fiction influencerait la science ?

Eh oui : j’ai coutume d’affirmer que si l’homme a conquis la Lune, ce n’est pas grâce à J.F. Kennedy ni à Werher von Braun, mais parce que Lucien de Samosate, Cyrano de Bergerac, Fontenelle, Jules Verne et Hergé ( entre autres ) ont inscrit ce rêve au programme de l’humanité.

Le prochain objectif, déjà formulé dans Gilgamesh, c’est la quête de l’immortalité. Une utopie dont certains écrivains ( dont Simone de Beauvoir ) ont décrit les conséquences, et que le transhumanisme a mis à son programme. Les lecteurs des fictions qui l’évoquent jugeront s’il s’agit là d’un rêve… ou d’un cauchemar.

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Lundi 07 novembre 2016

La science irrigue-t-elle encore la fiction aujourd'hui ?

La revue trimestrielle Nous Voulons Lire, spécialisée dans l’étude et la critique des livres pour la jeunesse, consacre son dernier numéro aux rapports entre la science et la littérature ( notamment celle qui est destinée à la jeunesse. )

On trouvera ici la première partie de ma contribution à ce numéro ( la seconde suivra la semaine prochaine ) : la réponse à la question

La science irrigue-t-elle encore

la fiction aujourd'hui ?

Le mot science recouvre des notions diverses. Ainsi, on distingue les sciences dures ( plutôt qu’exactes ! ) et les sciences molles ( ou douces ) dont feraient partie les sciences de la vie et les sciences sociales.

Quant à la fiction ( la littérature mais aussi le cinéma ! ), elle s’inspire et traite davantage des technologies que des sciences elles-mêmes, les technologies étant les applications pratiques des sciences : l’astronomie a ainsi donné naissance à l’astronautique.

Science et littérature ont toujours entretenu des rapports difficiles. Faut-il croire que les scientifiques se méfient de l’imaginaire… et que les amoureux de la littérature sont peu attirés par les sciences ?

Science et littérature : historique.

Pour faire court, disons que la littérature se nourrit des sciences depuis la Renaissance.

L’astronome Johannes Kepler fut sans doute le pionnier de la « hard science » avec son récit Somnium, écrit ( en latin ) en 1608, un voyage imaginaire sur la Lune nourri de ses propres observations. Si Léonard de Vinci, un siècle auparavant, avait écrit des romans, il aurait été un pionnier de la science-fiction !

Écrit en 1654 par Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde, sous titré Histoire comique des états et empires de la Lune & du Soleil, était nourri des dernières découvertes scientifiques. Elève de Gassendi, Cyrano inventait même la fusée à étages ! Poète frondeur athée et homosexuel, il a été poursuivi par l’Inquisition...

Swift et Voltaire se sont illustrés dans les contes philosophiques, où les sciences sont surtout sociales.

Il faudra donc attendre le XIXe siècle et Jules Verne ( puis R.L. Stevenson, Jack London, H.G. Wells et Rosny Aîné ) pour que les nouvelles découvertes alimentent l’imaginaire des auteurs. Leurs ouvrages, notons-le, ont surtout touché le jeune lectorat. Comme s’il fallait être jeune pour être intéressé par l’union ( contre nature ? ) des sciences et de la fiction.

En réalité, c’est au XXe siècle que le genre hard science va s’épanouir grâce :

  • aux progrès de la médecine et aux prémisses de la génétique ( L’île du Dr Moreau en 1896, Le meilleur des mondes de Huxley en 1932 )

  • aux applications indirectes ( le « Voyageur de Langevin » ) de la Théorie de la relativité générale publiée par Einstein en 1916.

  • aux progrès des fusées qui, de Tsiolkovski L'Exploration de l'espace cosmique par des engins à réaction fut publié en 1903 ) à Wernher von Braun, permettront la conquête de l’espace.

  • à la découverte des galaxies ( par Hubble, en 1920 ) et l’estimation de la taille et de l’âge de l’univers, de quoi nourrir l’imaginaire des écrivains !

En 1967, accompagnant mes élèves au Palais de la Découverte, j’ai reçu un rejet cinglant de la part des scientifiques présents après leur avoir révélé que j’écrivais des romans de SF ! La même année, aux Etats-Unis, les 60 000 acteurs du projet Apollo étaient pourtant abonnés d’office à des magazines de SF, la NASA jugeant que ces récits pouvaient aider la conquête spatiale.

Aujourd’hui, les salons du livre et les congrès se multiplient. Aux Utopiales de Nantes, aux Imaginales d’Epinal, au salon Scientilivres de Labège ( à deux pas de La Cité de l’Espace et d’Airbus Industrie ), écrivains, chercheurs et ingénieurs de tous bords échangent et se côtoient. Désormais, l’information circule ! Et les scientifiques ne considèrent plus l’imaginaire comme un ennemi.

Aussi, la réponse à la question posée en guise de titre pourrait se résumer à : « Oui ! Plus que jamais ! »

Toutefois, il conviendrait de nuancer cette affirmation : si la science irrigue la fiction, les lecteurs ne sont pas toujours au rendez-vous. Et il serait bon d’en analyser les raisons.

Quelles sciences sont le terreau de la fiction ?

Les sciences sociales ( problèmes de société, comportements humains ) ont toujours nourri l’imaginaire des auteurs, de Mme de la Fayette à Michel Houellebecq en passant par Voltaire, Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, Henry Bordeaux, François Mauriac, René ou Hervé Bazin. Elles sont aussi le terreau de nombreux récits de SF dans lesquels une découverte ou de nouvelles lois modifient en profondeur les comportements sociaux. C’est le cas des dystopies actuelles pour jeunes adultes ( Uglies, Hunger Games, Divergente, la trilogie du Labyrinthe, etc. ). Ces ouvrages se contentent de mettre en scène, dans le futur, des ados luttant contre une dictature. Ces récits font bien partie du genre SF, mais on y trouve peu de sciences ; et leurs technologies relèvent du gadget.

Si l’ont tient l’Histoire pour une science sociale, l’uchronie a retrouvé un nouvel élan : nombreux sont les auteurs ( Eric Emmanuel Schmidt avec La part de l’autre, Albin Michel ) à imaginer une société contemporaine différente de la nôtre à la suite d’un événement historique qui a modifié le futur : dans l’exemple cité plus haut, le simple fait qu’Adolf Hitler soit reçu ( il a été en réalité recalé ) au concours des Beaux-Arts de Vienne en 1908.

Les sciences dures, elles, flirtent souvent ( mais pas toujours ! ) avec la science-fiction. Les récits de SF qui les utilisent se classent alors dans la « hard science », un genre qui requiert de la part de l’auteur ( et des lecteurs ) de bonnes connaissances dans un domaine particulier.

Autrement dit, les récits qui utilisent les sciences sociales relèvent rarement de la SF ; et les récits de SF n’utilisent pas toujours les sciences dures.

Voici à présent un bilan ( certes incomplet ) des sciences et des technologies que certains récits mettent en scène ; le choix d’ouvrages qui les illustrera sera hélas loin d’être exhaustif.

Astronomie & astronautique

    Le genre space opera a connu son heure de gloire des années 40 aux années 70 : le film 2001, L’Odyssée de l’espace sort en 1968. Le 20 juillet 1969, Armstrong pose le pied sur la Lune ; la réalité rejoint la fiction. Désormais, l’imaginaire des auteurs se focalisera peu à peu sur l’avenir de la Terre et se tournera vers les sciences touchant l’environnement, puis vers l’informatique et la biologie.

Pourtant, la conquête spatiale nourrit encore l’imaginaire des écrivains, surtout ceux qui oeuvrent pour la jeunesse : Le très grand vaisseau* d’Ange ( Syros, MiniSoon ), Il faut sauver Laïka* de Philippe Barbeau ( Hatier ), Les robinsons de la Galaxie, Le passager de la Comète* ( SEDRAP, La science en tête ), Allers simples pour le futur** ( Mango, Autres Mondes) Contes et récits de la conquête du ciel et de l’espace** ( Nathan, Contes et légendes ) ou encore Le satellite venu d’ailleurs** ( Milan ) de Christian Grenier.

    Mars semble être l’objectif le plus proche : adultes, lisez la magnifique et très réaliste trilogie de Kim Stanley Robinson Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue ( Pocket ) ou le plus récent Au loin, une lueur : le projet Mars d’Andreas Eschbach ( L’Atalante ). Lisez aussi le classique Mission Gravité de Hal Clément ( Robert Laffont, Ailleurs et demain ), Go Ganymède d’Antoine Bello ( Gallimard ), et Jardins d’Aleph 2 de Colin Marchika ( L’Atalante ).

Robotique & cybernétique

A l’image de la conquête spatiale, les robots ont eu leur heure de gloire dans les années 50, à l’époque où ils avaient forme humaine et semblaient menacer l’emploi - voire supplanter l’humanité. Aujourd’hui, dans l’industrie ou dans la vie quotidienne, ils nous envahissent de façon efficace et plutôt pacifique. Du coup, ils monopolisent moins la littérature de SF que les cyborgs, les « hommes modifiés » qui font nous interroger sur les liens ( et les frontières ) entre l’homme et la machine. Le cinéma en a usé ( et abusé ? ) avec Robocop, Terminator et I, Robot..

Si les plus jeunes peuvent voir le joli film d’animation Wall-E, ils liront surtout avec profit L’enfant-satellite* de Jeanne A-Debats ( Syros, MiniSoon ), Robot mais pas trop* et Roby ne pleure jamais* d’Eric Simart* ( Syros, Mini Soon ) ou encore Gare au robot-prof* de Christian Grenier( Magnard, Les Pt’its Fantastiques ). Les aînés doivent connaître l’incontournable trilogie des Robots d’Isaac Asimov mais aussi le classique et méconnu Les Humanoïdes de Jack Williamson. Notons que robots et cyborgs, sans être au centre d’un récit, sont des perturbateurs ou ( pour citer Propp ) des adjuvants tour à tour efficaces et dérangeants, comme les chenilles des Mange-forêts de Kim Aldany ( Nathan poche ), les« hommes-écrans » de Virus LIV 3** les protagonistes du recueil préfacé par Axel Kahn Les visages de l’humain** ( Mango, Autres Mondes ) ou, au cinéma, les répliquants du chef d’œuvre de Ridley Scott Blade Runner( d’aprèsla novella de Philip K. Dick Les robots rêvent-ils de moutons électriques ? )

La suite ( et la fin ) de cet article la semaine prochaine.

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* à partir de 8 ans : CE2, CM1, CM2

** 11 ans et + : collège, ados et jeunes adultes

Lundi 30 mai 2016

SF jeunesse (2) : Quel lectorat ? quel « format » littéraire ? Quels questionnements la SF propose-t-elle ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs ( Joëlle Wintrebert, Pierre Bordage, Danielle Martinigol et moi ) pour leur poser cinq questions. Voici mes réponses aux trois dernières

Ce choix ( cf « écrire de la SF pour la jeunesse » ) vous a -t-il apporté des satisfactions spécifiques ? Quels sont vos rapports avec ce type de lecteurs ?

Oui ! Les contacts ( salons, courrier, mails, rencontres en milieu scolaire ) sont fréquents et le plus souvent cordiaux, sincères, gratifiants.

Le dialogue avec les jeunes lecteurs offre sans aucun doute des satisfactions que ne procure pas un contact ( plus rare et plus formel ) a vec le public adulte. Certes, les échanges sont souvent éphémères, mais ils se multiplient.

Dommage, toutefois, que la question ne porte pas sur les difficultés qu’on les auteurs… avec les éditeurs jeunesse. Leurs exigences, les ajustements que certains demandent pour que le récit soit conforme à l’attente supposée des lecteurs… tout cela mériterait un long développement !

Pourquoi, d’après-vous, la SF se prête-t-elle bien au format de la littérature jeunesse ? Peut-on d’ailleurs évoquer un « format » littéraire à son propos ?

Oui, le « genre SF » touche le jeune public – cette conviction, j’essayais déjà de la faire partager dans mon premier essai, Jeunesse et science-fiction, en 1971 ! Le jeu avec le « Si majuscule » de la SF est ludique, intrigant, c’est un vrai tremplin pour l’imaginaire et un défi pour l’esprit de déduction.

Car une fois l’hypothèse de départ posée, la SF propose « logique et rigueur dans l’enchaînement des faits ».

Ses univers doivent être sinon vraisemblables, du moins cohérents - ce qui n’est pas le cas des deux autres genres de la littérature de l’imaginaire : le merveilleux et le fantastique.

La SF se projette souvent dans l’avenir ; et les jeunes, de gré ou de force, sont concernés !; elle propose aussi :

  • une réflexion sur la science, les nouvelles technologies et

  • une interrogation permanente sur le rôle ( et les responsabilités ) de l’homme face aux machines qu’il crée, aux lois qu’il change, aux êtres qu’il rencontre, aux univers qu’il visite.

L’exploration des autres lieux, des autres temps, des autres êtres, des autres sociétés est l’un des nouveaux ( et fascinants ) terrains d’aventure pour les jeunes lecteurs.

Même si le principe de la SF ( hypothèse en décalage avec la réalité… mais récit réaliste ! ) est séduisant, cela ne fait pas d’elle un genre littéraire privilégié. Aucun genre n’est meilleur qu’un autre : le conte, la poésie, le théâtre… ces genres semblent nobles, ils ont la cote. Mais il y a des contes médiocres, de la mauvaise poésie et du théâtre bas de gamme...

La SF n’y échappe pas : on y trouve des récits banals, peu originaux – mais aussi des perles, des textes magnifiques, des modèles du genre. L’écarter a priori est une erreur commune à beaucoup de lecteurs – souvent adultes et lettrés !

Qu’apporte la singularité de la SF aux jeunes lecteurs ? Une dimension morale ? Philosophique ? Une manière de réfléchir aux choix que les plus jeunes devront faire pour le futur en termes d’écologie par exemple ?

Mais oui ! La réponse est dans la question.

Encore faut-il que l’ouvrage traite ces sujets de façon honnête, précise… et passionnante. Gérard Klein affirme que l’important, dans un roman de SF, c’est son hypothèse philosophique.

Hélas ! Davantage que les pistes offertes par les utopies, la SF privilégie presque toujours les impasses : les dystopies évoquent les voies qu’il faut éviter, les catastrophes qui attendent l’humanité si elle persiste dans des choix désastreux...

Mais l’important, ce ne sont pas les réponses que la SF pourrait apporter mais les questions qu’elle livre en pâture aux lecteurs.

Souvent, je conclus mes conférences sur la SF par le poème de Peter Handke qui sert de leit motiv au film de Wim Wenders Les ailes du désir :

Als das Kind Kind war, war es die Zeit der folgenden Fragen :

Warum bin ich ich, und warum nicht Du ?

Warum bin ich hier und warum nicht dort ?

Quand l’enfant était un enfant, c’est l’époque où il se posait les questions suivantes :

Pourquoi suis-je moi ; et pourquoi pas toi ?

Pourquoi suis-je ici, et pourquoi pas là-bas ?

Wann begann die Zeit und wo endet der Raum ?

Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?

Quand le Temps a-t-il commence et où finit l’Espace ?

Et si la vie ici sous le soleil n’était qu’un rêve ?

Ist was ich sehe und höre und rieche

nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt ?

Et si tout ce que je vois, j’entends, tout ce que je respire

N’était que le reflet d’un monde me cachant le monde réel ?

Ces grandes questions, l’humanité se les pose depuis la nuit des temps ; la dernière n’est rien d’autre que le fameux mythe de la caverne…

Ces questions concernent notre identité, notre destin, le Temps, l’Espace – et la perception de la réalité. Autant de thèmes qui obsèdent les scientifiques, les philosophes… et les enfants.

Des questions fondamentales que les adultes, souvent, ne se posent plus.

On trouvera les réponses de mes trois autres camarades dans le N° de mars de la NRP !

Lundi 23 mai 2016

SF jeunesse (1) : quel public ? quel type d’écriture ?

Pressentie par la NRP ( Nouvelle revue Pédagogique ) pour présenter la « littérature de SF pour la jeunesse », l’universitaire Natacha Vas-Dereys a fait appel à quatre auteurs pour leur poser cinq questions.

Voici mes réponses aux deux premières


Pourquoi, en tant qu’écrivain de science-fiction (entre autres), avez-vous choisi d’écrire pour un jeune public ?

C’est un hasard, pas un choix.

J’ai écrit dès mon plus jeune âge, et dans les domaines les plus divers.

A vingt-deux ans, jeune prof, je n’imaginais pas être publié. Je venais de découvrir le nouveau roman et le genre policier ; à temps perdu, j’écrivais un récit sans ponctuation, inspiré des ouvrages de Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Michel Butor. J’ai aussi bouclé ( sur un cahier, je n’avais pas encore de machine à écrire ) un roman policier que mes amis ont décidé d’adapter en film. Le tournage fut rapide, avec vingt-deux volontaires, tous amateurs. Je n’avais aucun rôle : j’étais le scénariste et le metteur en scène.

C’est l’année suivante, à la suite du chagrin de mon épouse qui venait d’achever, en pleurs, La nuit des temps, que j’ai décidé d’écrire spécialement pour elle « un roman de SF qui se terminerait bien ».

Elle venait justement de m’offrir une machine à écrire. Ce galop d’essai m’a permis d’apprendre à taper. 700 pages plus tard, j’avais rédigé un gros récit d’aventures – certes de la SF, de la spéléologie-science-fiction - même pas du space opera puisque J’abandonnais mes héros quand ils quittaient la Terre. ..

Soyons honnête si j’ai choisi, cette année-là ( en 1968 ) d’écrire de la SF, Barjavel et les mission Apollo y étaient pour beaucoup. Depuis l’adolescence et le lancement du premier Spoutnik ( le 4/10/57 ), j’étais passionné par l’astronomie et je suivais les progrès de la conquête spatiale.

Ecrit au fil de la plume, ce récit avait un seul destinataire : ma femme. Elle m’a encouragé envoyer mon manuscrit – sans même que je l’aie relu ! - à un éditeur ( Hachette ) qui l’a refusé tout en me conseillant de l’adresser à Tatiana Rageot. Cette éditrice de 70 ans l’a publié après que je l’ai raccourci, remanié – et amélioré ! Voilà comment, à ma grande surprise, je suis devenu ( à l’époque ) un « écrivain de SF pour les garçons de 14/15 ans ».

Tatiana Rageot m’a demandé d’autres romans pour sa collection ( Jeunesse Poche Anticipation ). Le troisième, destiné au même public, a décroché en 1973 le prix de l’ORTF. D’autres éditeurs ( GP Rouge & Or, Magnard, La farandole, Robert Laffont ) m’ont alors demandé des récits… de SF pour jeunes adultes.

J’ajoute qu’à l’époque, j’étais prof de Lettres dans un collège, avec face à moi, 18 heures par semaine, un public de l’âge de mes lecteurs.

Ecrire à leur intention me paraissait évident, facile et naturel ; mon succès inattendu a fait le reste. Rejoindre Jules Verne, Robert Louis Stevenson, Jack London, Saint Exupéry et George Sand ( dont les récits avaient bercé mon enfance et mon adolescence ) ne me semblait pas du tout indigne !

Très vite et à mon grand étonnement, j’ai compris ( et vécu ) l’ostracisme dont la « littérature jeunesse » était l’objet. Au lieu de m’en écarter, j’ai choisi de faire face. Et d’essayer de lui livrer le meilleur.

Existe-t-il une manière d’écrire différemment pour les jeunes et pour les adultes ?

J’ai consacré à ce problème quelques centaines de pages dans mon essai « Je suis un auteur jeunesse ».

Je poserais la question autrement. Ou j’y répondrais en biaisant : à mes yeux, il existe des récits tout à fait accessibles aux jeunes ; et d‘autres qui les rebutent ou dans lesquels ils sont incapables d’entrer. Eh oui : la question posée sous-entend qu’un auteur peut, à volonté, changer sa manière d’écrire. La plupart du temps, un écrivain n’est pas maître de sa façon de faire. Une façon qui peut être simple, directe, efficace – ou au contraire élaborée, savante, nécessitant d’emblée la maîtrise d’un vocabulaire étendu.

Rares sont ceux qui sont capables de toucher deux publics différents et d’avoir deux casquettes, même si ( dans le domaine qui nous intéresse ) Pierre Bordage, Fabrice Colin ou Jean-Pierre Andrevon ( j’en passe ! ) s’y sont essayés avec succès. Quand je gérais Folio-Junior SF, je puisais fréquemment chez Bradbury, Gérard Klein, Robert Silverberg ( et même Philip K. Dick ou Richard Matheson ! ), et je publiais des nouvelles ou des romans qui, au départ, n’étaient pas destinés au jeune public. Destiné à l’origine aux adultes, Niourk ( de Stefan Wul ) n’a connu un vrai et durable succès qu’en Folio-Junior SF.

Disons, pour simplifier, que le jeune public est plus sensible au suspense ; il faut ( sans généraliser, mais la place manque pour nuancer ! ) que le récit avance, qu’il y ait une dynamique, un élan. Les exigences d’un récit destiné à un lectorat exigeant ( je ne dirais pas « adulte » ! ) sont différentes.

Cependant, les meilleurs récits pour la jeunesse doivent pouvoir être lus avec intérêt et bonheur par les adultes. Michel Tournier, mais c’est peut-être une coquetterie, a longtemps affirmé que son Vendredi ou la vie sauvage était meilleur que ( il le jugeait être…  la quintessence de ) son original, Vendredi ou les limbes du Pacifique.

Autre aspect de la question : non plus « la manière d’écrire » mais le thème du récit. La plupart des « ouvrages jeunesse » parlent du monde contemporain et des passions des jeunes : le cinéma, la musique, l’informatique, les nouvelles technologies … Pour que le ( jeune ) lecteur trouve un écho, il faut qu’il puisse se reconnaître dans ( ou être attiré par ) un décor contemporain, des personnages auxquels il peut s’identifier. L’ouvrage ( dans le domaine jeunesse comme ailleurs ! ) doit souvent être conforme à ce que Jauss appelait l’horizon d’attente du lecteur.

La suite… la semaine prochaine !

Lundi 11 avril 2016

Wells : Sa vie, son œuvre...


Etude sur la pensée de Wells de Georges Connes ( Librairie Hachette )

H.G. Wells, parcours d’une œuvre de Joseph Altairac ( Encrage )

Contacté à la fin de l’année 2015 par le Centre Culturel du Pays de Grasse, j’ai ( imprudemment ) accepté d’assurer une conférence sur l’écrivain anglais H.G. Wells qui – je l’ai appris à cette occasion ! – a résidé dans cette ville une dizaine d’années.

Eh oui : il y a fait construire en 1924 la propriété Lou Pidou pour y passer une longue lune de miel avec Odette Keun, l’une de ses maîtresses préférées.

Une imprudence de ma part ? Un peu : si je connais bien une demi-douzaine de romans de Wells, si j’ai lu ( et mis en ligne sur mon site, le 1er mai 2012, la critique de ) la biographie romancée que lui a consacré David Lodge : Un homme de tempérament, je ne sais à peu près rien du reste de l’œuvre de Wells, et n’ai de sa vie que ce qu’en disent David Lodge, Wikipédia et l’Encyclopédia Universalis !

Comme il fallait s’y attendre, je me suis pris au jeu, j’ai tenté de rassembler le maximum d’ouvrages ( ils ne sont hélas pas tous traduits, loin de là ! ) de Wells, et quelques essais que lui ont consacré des amateurs de SF. Entre autres, un essai passionnant publié du vivant de Wells ( en 1926 ! Etude sur la pensée de Wells de Georges Connes) et Le parcours d’une œuvre ( de Joseph Altairac, chez Encrage, en 1998 ).

Qu’on se rassure ; je ne vais pas ici livrer l’intégralité de mon travail, mais un simple résumé de la conférence que j’ai donc, comme prévu, assurée le 13 janvier dernier au palais des Congrès de Grasse…

Dernier né d’une fratrie de quatre enfants, Herbert George Wells naît dans la banlieue de Londres en 1866, et sa famille est plutôt pauvre : un père jardinier, une mère femme de chambre... Le couple n’est pas très uni et l’enfance de H.G. ( dit Aidjie ) n’est guère heureuse.

Il refuse de devenir drapier, envisage une carrière d’enseignant et a la chance de suivre les cours de Thomas Huxley ( le grand-père, entre autres, du futur Aldous Huxley ! ), un ami très proche de Charles Darwin, qui l’a surnommé son « chien de garde ».

Sous sa direction, le jeune Wells étudie la biologie comparée et devient un évolutionniste convaincu ! Il s’initie également à l’astronomie avec Gregory – et au socialisme avec William Morris. En réalité, ce socialisme, c’est la société fabienne ( dont George Bernard Shaw est un membre éminent ), qui prône un collectivisme pacifiste et progressif, loin de la révolution et de la dictature du prolétariat envisagées par Karl Marx.

A vingt ans, il se lance dans le journalisme et publie avec succès quelques nouvelles ( il en livrera 80 entre 1887 et 1910 ! ).

Entre-temps, il se marie avec sa cousine Isabel dont il est amoureux depuis longtemps. Hélas, l’idylle dure peu car Wells la quitte vite pour… l’une de ses élèves : Amy Catherine Robbins ( dite Jane ), qu’il épousera en 1895.

Jane lui restera fidèle et dévouée jusqu’à sa mort, en 1927 ; mais la réciproque ne sera pas vraie, car Aidjie, adepte de « l’amour libre », ne cessera de multiplier les conquêtes féminines, comme le détaille David Lodge dans Un homme de tempérament. Conquêtes d’autant plus faciles que le succès est fulgurant.

Wells publie coup sur coup en :

* 1895 La machine à explorer le temps.

* 1896 L’Homme invisible.

* 1897 L’Ile du docteur Moreau

* 1898 La Guerre des mondes

* 1899 Quand le dormeur s’éveillera

* 1901 Les premiers hommes dans la Lune

En six ans, Wells il devient célèbre et riche – et il a ( faut-il ajouter « hélas » ? ) produit l’essentiel de ce que retiendra la postérité littéraire.

Car il publiera au long de sa vie 226 ouvrages : romans, nouvelles, essais, recueils…

WELLS, PERE DE LA SCIENCE FICTION ?

Souvent, ce terme est réservé à notre bon vieux Jules Verne.

Et c’est pour moi l’occasion de nuancer ici cette affirmation : si Jules Verne, avant ( et pendant ) Wells, a publié chez Hetzel ( de 1863 à 1905 ) 62 « voyages extraordinaires », quelques uns seulement de ces ouvrages ( une dizaine ? liste sur demande ! ) peuvent relever de la SF. Encore faut-il souligner que Jules Verne a certes envisagé la future utilisation de technologies existantes, mais qu’il n’a… rien inventé – sinon, peut-être, le magnétophone ( dans Le Château des Carpathes ).

Le sous-marin ? Sûrement pas : les submersibles existaient déjà en 1870. L’inventeur du sous-marin, c’est l’Américain Fulton, avec son Nautile ( auquel Jules rend hommage en baptisant celui de Nemo le Nautilus ! )

La fusée ? Encore moins puisque les héros de De la Terre à la lune et d’Autour de la Lune utilisent un obus.

On ne peut définir la SF au moyen de ses thèmes, innombrables.

Pourtant, j’ai tenté de les recenser ( dans trois de mes essais ) au moyen de quatre catégories : Autres lieux, autres temps, autres êtres, autres sociétés. Jules Verne, lui, a surtout utilisé les autres lieux… des lieux qui d’ailleurs existent déjà dans leur état actuel ( la Chine, l’Afrique, la Russie, les océans, … ah : oui, le centre de la Terre, tout de même – et la Lune ).

Mais H.G. Wells, lui, a d’un coup, en six ouvrages, conjugué tous ces thèmes : les autres temps ( avec sa machine – personne avant lui ne l’avait fait ), les autres êtres ( avec le Dr Moreau, les Martiens, son homme invisible, les Eloïs, les Morlocks, j’en passe ) – et les autres sociétés, notamment quand ses héros visitent le monde souterrain des Sélénites ( dans Les premiers hommes dans la Lune ) ou ceux du Futur de sa Time Machine

Bref, si Jules Verne privilégie les voyages et l’aventure, Wells s’attache à des inventions innovantes, originales, et surtout aux sociétés nouvelles que ces technologies génèrent.

Ce qui ( à mes yeux ) est le propre de la grande, de la vraie littérature de science-fiction.

WELLS :

UTOPISTE ?

HUMANISTE ?

VISIONNAIRE ?

Sans doute dopé par son propre succès, Wells va très vite ( dès 1901 avec son ouvrage Anticipations ) devenir une sorte de futurologue, de prospecteur de l’avenir humain, en imaginant l’utilisation d’armes nouvelles ( la bombe atomique dans La destruction libératrice ), des moyens modernes d’éducation ou de communication ( par la radio, l’hypnose ). Et surtout, il va devenir un militant infatigable qui tente d’imposer dans tous les pays la nécessité d’un gouvernement mondial.

En effet, Wells voyage et multiplie les interviews ( Lénine, Staline, Roosevelt, Chaplin… ).

Il lutte contre les préjugés, tente d’imposer la liberté et l’égalité ( notamment celle des sexes ).

Il imagine l’essor inexorable des villes, la création d’autoroutes – évidemment, il se trompe parfois.

S’il prédit ( dès 1919 ) les conséquences catastrophiques d’un traité de Versailles qui met l’Allemagne à genoux, s’il envisage la prédominance future des Etats-Unis ( et de la langue anglaise… ou française ), il juge que Staline est « l’homme le plus candide, le plus honnête et le plus juste » qu’il ait jamais rencontré – à l’époque, il n’est pas le seul !

Après avoir publié un grand nombre d’essais et d’ouvrages dans lesquels il conjugue l’utopie d’un monde meilleur et uni, il va partir en croisade pour imposer « La déclaration universelle des droits de l’homme ».

On est en 1939… et la suite, on le sait, lui montrera que son application à la lettre n’est pas pour demain.

H.G. Wells va mourir ( en 1946 ) un peu oublié et passablement amer.

Pourtant, il a jeté les bases d’un genre nouveau que conjugueront nombre d’auteurs, notamment des Américains nés en 1920 ( et après ) comme A.E. Van Vogt, Ray Bradbury, Richard Matheson, Robert Heinlein, Clifford Simak, Robert Silverberg, Philip K. Dick – j’en passe…

Un conseil : si vous voulez vraiment connaître H.G. Wells, évitez le cinéma ( même si certains films des années cinquante respectent le scénario de ses récits ) et…

Lisez ses romans !

Il se pourrait bien que pour vous en convaincre, je vous livre dans les mois à venir le résumé et la critique de certains d’entre eux…

Lundi 21 décembre 2015

KEPLER 452 B ou Y-A-T-IL QUELQU’UN DANS L’UNIVERS ? ( Starmania, Luc Plamondon )

©Nasa/JPL-Caltech/T. Pyle

Mon propos ?

C’est un historique et une réflexion ( livrer une réponse serait prétentieux ! ) sur l’existence d’une autre vie intelligente dans l’univers. Avec une problématique délicate concernant la notion d’intelligence !

Le 23 juillet dernier, une nouvelle exoplanète, Kepler 452 B, a été découverte par les astrophysiciens. Si elle retient l’attention, c’est parce que, parmi les 2 000 exoplanètes déjà répertoriées ( oui, déjà 2000 ), elle est ( enfin ! ) la seule qui offre de nombreux points communs avec la Terre. Je renvoie à Wikipédia ceux qui voudraient avoir des détails sur elle.

Historique : longtemps, nous avons cru être seuls dans l’univers.

Il faut attendre les élucubrations d’écrivains ou de philosophes farfelus ( Giordano Bruno, Cyrano, Fontenelle, Swift, Voltaire, euh, oui, quand même ) et les hypothèses audacieuses d’un Flammarion pour supposer que le cosmos abrite d’autres mondes habités.

En 1924, la découverte des galaxies ( par Hubble – mais grâce à Lemaître ) modifie la donne : l’univers est plus vaste qu’on le croyait : les galaxies, qu’on confondait avec des nuages de gaz, se révèlent être des amas composés de 100, 200, voire 400 milliards d’étoiles.

Et des galaxies… il y en aurait 100 ou 200 milliards – non, l’univers n’est pas infini.

Il faut attendre 1990 ( c’était hier ! ) pour avoir la confirmation de ce qu’on soupçonnait : chaque étoile abrite sans doute un cortège de planètes.

Avec les progrès de l’astronomie ( Hubble et le VLT, Very Large Telescope du désert de l’Atacama ), on détecte leur présence grâce – pour faire simple - à leur passage annuel devant leur étoile, qui en affaiblit l’éclat.

Enormes ( les petites restent invisibles ), elles sont gazeuses. Difficile d’imaginer une vie quelconque dans ces masses de méthane ou d’hydrogène liquide à – 170°.

La découverte de Kepler 452 b m’interpelle et m’amuse. Elle se trouve dans la constellation du Cygne, à 1400 années-lumière de la Terre… là où je situe l’action de plusieurs de mes romans de SF quand j’évoque des extraterrestres : Le château des enfants gris, L’Eternité, mon amour – j’en passe ! Et elle permet de (re)poser la question de la vie dans l’univers.

Réflexion :

Procédons par ordre et faisons jouer les lois de la probabilité.

On peut estimer ( même avec une marge d’erreur de 100, de 1000 % ! ) qu’il existe des milliards de milliards de planètes. Mais une étoile sur deux est double, ce qui exclut a priori le développement de la vie sur une planète gravitant autour d’elles. Et puis il y a des étoiles géantes, des naines… bref, n’importe quelle étoile n’est pas propre à abriter une planète tellurique dotée d’une atmosphère adéquate, d’une densité raisonnable, pourvue d’eau…

On voit que la proportion faiblit, qu’il faut sans cesse diviser par deux, par cent, par mille…

Qu’importe ! Il reste beaucoup de candidates pour la vie.

Des millions.

Des milliards.

Si la vie, ce sont des molécules organiques, des acides nucléiques propres à favoriser la réplication, c'est-à-dire l’ADN – alors oui, la vie peut, a pu ou pourra se développer sur des millions, des milliards de mondes.

Admettons...

La difficulté se corse avec la notion de durée… et d’intelligence.

La durée ?

Mais oui : sur notre Terre, vieille de 4,3 milliards d’années, la vie existe depuis moins de 2 milliards d’années. Les hommes depuis… 2 millions d’années ( pour faire simple ) et l’homo sapiens moderne depuis… 40 000 ans ( disparition du Néandertal ).

Mais l’homme qui maîtrise les technologies et les lois qui régissent l’univers est récent.

200 ans ?

La bonne question serait donc d’évaluer la durée de vie de cette espèce, la nôtre, espèce capable de maîtriser l’astronomie, de lancer des satellites et de tenter de communiquer avec d‘autres espèces douées des mêmes capacités – voilà seulement 50 ou 60 ans ( projet SETI ) qu’on lance des messages à l’intention d’autres formes de vie – ou qu’on essaie d’en capter. Soyons optimistes : 1 000 ans. 10 000 ans. 100 000 ans ? Ce sera de toute façon une goutte d’eau comparée à la durée de vie de l’univers.

Sur Terre, rien n’a été tenté avant 1960 ; une fois l’humanité disparue, qui prendra le relais ?

Ce qui, en clair, signifie que si existe ( si a existé, ou si existera ) ailleurs dans l’univers une espèce ( à peu près ) identique à la nôtre, il est fort probable qu’elle a disparu.

Ou qu’elle n’est pas encore née.

Pire : si elle existe en ce moment même ( par exemple, pourquoi pas, sur Kepler 452 b ? ), les messages que ses astronomes nous adressent en 2015 arriveront ici en… 3415.

Ne parlons pas de visiteurs éventuels qui, à la vitesse où l’on se déplace actuellement dans l’espace, arriveraient sur Terre ( enfin, dont les descendants arriveraient sur Terre ) beaucoup plus tard. Si l’on va sur Mars en 2030 ( hypothèse optimiste ), le trajet demandera 8 mois. A cette vitesse ( 10 km/seconde ), on atteindra Kepler 452 B au bout de 30 000 fois 1600 ans.

Soit 48 millions d’années.

Pas évident.

La conclusion, toutes probabilités envisagées, c’est que la vie a existé, existe et existera ailleurs que sur la Terre.

La notion d’intelligence.

Mais quelles formes de vies ? Bactéries, plantes, insectes ?

Oui, sans doute.

Poissons, oiseaux, mammifères ?

Là, les lois de l’évolution ne nous livrent aucune réponse certaine.

Que des espèces humanoïdes apparaissent n’est pas du tout certain.

Et que l’une d’elles finisse par acquérir notre ( forme d’) intelligence et des capacités identiques relève de spéculations audacieuses. Celles des auteurs de SF qui, comme moi, ne sont pas dupes : ce sont eux, les plus attentifs à ces types de questionnement.

Aussi, quand ils évoquent des fictions de space opera, leurs récits ne relèvent pas de l’anticipation. C’est un travail sur des hypothèses propres à faire réfléchir, à prendre de la distance – on peut imaginer des « machines à explorer le temps » en étant convaincu que ce genre de technologie n’a rien de scientifique - sauf quand on se déplace moins vite que la lumière et qu’il s’agit du « voyage de Langevin ».

Qu’importe.

Savoir que recevoir un message extraterrestre relèverait du miracle n’empêche pas les scientifiques d’essayer.

Savoir qu’aucun humain ne serrera jamais la main ( la pince, la tentacule, etc. ) d’un extraterrestre n’empêche pas les auteurs de SF de spéculer – ni les exobiologistes de chercher.

Savoir… mais à quoi bon ? me demandent ceux qui jugent que nos problèmes, sur Terre, sont plus importants et urgents à résoudre que les énigmes de la Vie et de l’Univers.

Faux.

Savoir que notre espèce est un miracle de l’évolution, que l’humanité est un phénomène rare, exceptionnel, peut-être unique au sein d’un cosmos gigantesque, cela donne la mesure de nos conflits dérisoires. L’univers… sa taille, son histoire et ses lois nous donnent le vertige, à nous qui avons la capacité inouïe de pouvoir le contempler, l’étudier, le comprendre, en percer peut-être les mystères.

Et que fait l’espèce exceptionnelle qu’est devenue l’homo sapiens après tant de millions d’années ? Elle se déchire, se complait dans un consumérisme et des égoïsmes navrants. Elle se condamne peut-être à se faire disparaître elle-même...

Cette prise de conscience apparaît quand on regarde le ciel. Quand on s’interroge sur le passé de l’univers. Sur son présent. Et sur notre capacité de maîtriser l’avenir de notre propre espèce. Elle apparaît aussi quand on s’intéresse aux sciences, à l’astronomie. Ou quand on lit certains ouvrages de science-fiction. Avec, en filigrane, cette énigme : sommes-nous, dans l’univers, la seule forme de vie à être consciente de notre propre condition ? A regarder ailleurs avec les mêmes vertiges ?

Aussi, quand de jeunes lecteurs me demandent :

- Vous croyez aux extraterrestres ?

Je peux répondre :

- Oui ! Je crois qu’il y a eu, qu’il y a, qu’il y aura de la vie ailleurs.

Mais quand ?

Où ?

Et quelles formes de vies ?

Ce sont là les bonnes et vraies questions.

Celles que se posait peut-être déjà l’homme des cavernes quand il regardait le ciel.

Celles que se poseront les humains jusqu’à la disparition de leur espèce.

Celles que se posent les enfants et les poètes quand, redoutant la solitude de la condition humaine, ils demandent, à la manière des Pink Floyd ( in The wall ) :

Is there anybody out there ?

CG

Lundi 29 juin 2015

50 ans de littérature pour adolescents et jeunes adultes ( suite et fin )

( lire la première partie )


III-Au XXIe SIECLE : un public élargi et la mode des grands formats.


1/         Harry Potter donne le ton

Pas question de revenir ici sur le « phénomène Harry Potter. », traduit et publié par Gallimard en 1998. Son succès aura, pour notre sujet, trois conséquences :

1/ Cette saga va toucher tous les publics, y compris celui des adultes. Désormais, on peut avoir 40 ans et lire Harry Potter dans le métro ou le train sans que les voyageurs se mettent à ricaner.

2/ Le genre va relancer la mode de la fantasy, dont Harry Potter ne fait pourtant pas partie. Un genre qui a été plébiscité aux USA dès les années 70.

3/ Enfin la preuve est faite qu’un grand format à 28 euros peut se vendre à des millions d’exemplaires. De quoi affûter l’appétit des éditeurs jeunesse.

Tous se mettent à la recherche de l’oiseau rare. Celle ou celui qui, en France ( et plutôt ailleurs ) va prendre le relais de Mme Rowling – ou celui de Philip Pullman, dont la trilogie ambitieuse A la croisée des mondes ( publiée en 1995 et traduite en 1998 ) est antérieure à Harry Potter.

            Depuis quinze ans – en gros, depuis l’an 2 000 – on surfe sur la vague.

Par exemple Albin Michel, avec la collection Wiz. où Joyce Carol Oates côtoie Fabrice Colin et Hervé Jubert. Ou encore Rageot, avec le phénomène des Mondes d’Ewilan de Pierre Bottero, qui va toucher un gros public de jeunes adultes, surtout féminin.

Quelques collections pour ados, éphémères, vont naître et mourir, ou se contenter d’un public restreint, comme Métis ( chez Rageot ), ou Confession ( à De la Martinière ) ; à L’Atalante, la collection Le Maedre, puis l’an dernier la collection Young Adults, en anglais dans le titre - j’en passe ! Du Seuil Jeunesse à Gründ, en passant par Gulf Stream, on publie des grands formats, des trilogies.

Si l’on excepte Le Rouergue ( avec une collection qui dure, DoAdo, dirigée par Sylvie Garcia ), il faut se rendre à l’évidence : les éditeurs sont à la recherche du récit qui va faire un tabac, une nouvelle série Twilight, Eragon, ou Hunger Games.

 

2/         Les thèmes :  

On l’a souvent souligné : tous les thèmes ont fini par être abordés en littérature jeunesse, a fortiori chez les jeunes adultes –surtout à une époque ( après 1968 ! ) où le reproche ( injustifié ) était fait aux éditeurs de cibler un thème particulier : le chômage, le divorce, la place des femmes, etc. 

Un lien semble toutefois évident : la parenté de ces récits avec le roman d’apprentissage, le fameux Bildungsroman, dont Les souffrances du jeune Werther ( 1774 ) et Le capitaine Fracasse ( 1863 ) furent les modèles : l’histoire d’un(e) adolescent(e) qui subit, souvent malgré lui/elle, une série d’épreuves ( initiatiques ? ) qu’il/elle surmontera pour accéder au statut d’adulte.

Une constatation : les problèmes de société se sont peu à peu effacés au profit du fantastique, de l’aventure et de la fantasy. Dans les séries et récits plébiscités par les lecteurs, ces problèmes n’apparaissent souvent qu’à travers l’univers des vampires ou celui des dystopies, dont il faut souligner le succès commercial actuel avec des récits comme Uglies ( Scott Westerfield ), Hunger Games ( Suzan Collins ), Divergente ( Veronica Roth ), Le Labyrinthe ( James Dashner ) ou le récent Endgame de James Frey et Johson Shelton ), des textes en majorité anglo-saxons.

Contrairement à ce qu’on croit, la vraie SF est très peu représentée, ainsi que le polar, qui sera certes plébiscité, mais à l’âge adulte.

Une étude mériterait d’être effectuée sur l’évolution, en un demi-siècle, du style des auteurs attachés à cette littérature : une réduction de la longueur des phrases, du vocabulaire, des descriptions - et la tentative, parfois, de coller au plus près au langage des adolescents. Un débat dont la vraie question pourrait être : «  les jeunes adultes qui utilisent ce langage branché sont-ils des lecteurs ? Et si oui, souhaitent-ils vraiment ( comme certains éditeurs veulent le faire croire aux auteurs ) retrouver cette liberté de ton dans les récits ? »

 

3/         Les auteurs :

En dresser la liste est impossible ; mais il faut noter que dans les années 70, ils ont souvent été recrutés malgré eux. Ecrivains authentiques ( Pierre Pelot, Michel Grimaud, William Camus, Michel Cosem, Bertrand Solet, François Sautereau, Jean Coué, Christian Léourier, Yves Pinguilly, Christian Grenier ), on les a publiés en jeunesse pour des raisons qu’il serait intéressant d’approfondir : le style, le ton, le sujet abordé, l’âge des héros, le dynamisme ou la clarté de leur écriture - et un certain optimisme.

La plupart ont d’ailleurs fini par publier pour les adultes, comme Pierre Pelot, Daniel Pennac, Daniel Picouly ou Hubert Mingarelli.

A l’inverse, d’autres écrivains, de littérature générale, ont pris en marche le train de la littérature pour la jeunesse en constatant que le public y était nombreux et réceptif.

A noter aussi, en 50 ans, la place de plus en plus importante des auteures : Marie-Aude Murail, Moka, Malika Ferdjouk, Susie Morgenstern – j’en passe.

Je m’en réjouis, moi qui déplorais le manque d’éléments féminins dans la littérature jeunesse jusqu’en… 1980.

Chez Jules Verne, où sont les femmes ?

 

4/         Le public :

Sa féminisation n’a cessé de s’accentuer, comme si les garçons, dès 13 ou 14 ans, délaissaient ( voire désertaient ) de plus en plus la lecture au profit des écrans, jeux vidéos, tablettes, réseaux sociaux, du sport, des nouvelles technologies... la liste serait longue.

La place manque pour affiner ce problème ; mais les faits sont là : en bibliothèque, trois lecteurs de fictions sur quatre… sont des lectrices. Au fait, quelle est, en 2015, la proportion de directeurs littéraires au masculin en littérature jeunesse ? La proportion de professeurs documentalistes - et de bibliothécaires - au masculin ?


CONCLUSION


Quelles sont la place et l’avenir de la littérature pour ados et jeunes adultes ?

Depuis sa genèse, avec la « littérature populaire », cette littérature de passage se cherche. Sa légitimité est souvent contestée, on la juge bâtarde, comme si l’on pouvait passer ( comme l’affirment de nombreux académiciens ) de Oui-Oui à la ferme à La Recherche du temps perdu. Ou du Club des cinq à James Joyce ou Claude Simon.

Je me dois d’être réaliste. Donc pessimiste.

Si la littérature jeunesse a encore droit de cité à l’école primaire ( il faut apprendre à lire, et tenter de le faire en conjuguant lire avec plaisir ), elle semble déserter le collège et les fameux CDI, d’ailleurs rebaptisés.

Au collège, une circulaire recommande d’abandonner désormais l’usage de la littérature jeunesse en classe au profit, je cite : « de lectures libres ( …) qui peuvent être faites à partir d’indications livrées par le professeur. »

En 6ème et en 5ème, sur leur lancée, les élèves empruntent encore des livres.

Mais si la lecture rime avec classiques obligatoires ( et certes légitimes ! ), les jeunes la délaissent. Parce qu’on lit désormais par devoir, avec difficulté, voire répugnance, sans passer par des textes contemporains agréables à aborder et qui apporteraient aux élèves un écho de leur univers ).

A quinze ans, intello est devenu une insulte. Et dans un monde où dominent les écrans, les smartphones et les réseaux sociaux, lire n’est plus tendance. Sauf quand un ouvrage fait fureur et qu’on risque de passer pour un plouc si on ne l’a pas lu. Heureusement pour ceux que la lecture rebute, les best sellers sont adaptés au cinéma…

Cinquante ans plus tard, je crains de devoir constater que les directeurs littéraires cultivés et exigeants cèdent peu à peu la place… aux contrôleurs financiers.

Dans notre belle économie de marché, le livre est une marchandise.

Le jeune adulte est plus influencé par les copains, la mode et les médias que par les conseils du libraire ou du bibliothécaire. Je ne parle plus de l’enseignant. Ni des parents.

A l’heure où Amazon prétend être la plus grande « librairie » ( les guillemets s’imposent ) du monde, l’auteur jeunesse, de moins en moins indépendant, devient peu à peu et souvent malgré lui un exécutant prié de plier ses thèmes, son vocabulaire et son style à « ce que l’on croit qui va faire un succès ». A ce qui va plaire et se vendre.

A l’heure, enfin, où il est question, comme aux USA, d’apprendre désormais à écrire avec un clavier, je crains que le collège ne s’apprête à fabriquer des jeunes adultes non-lecteurs. Oh, ils sauront lire ; mais ils ne liront pas.

Parce que savoir lire n’est pas lire.

Mais après tout, notre société a-t-elle besoin de vrais lecteurs ?

Le fameux « collège unique » des années 70 tentait, entre autres, d’établir le relais entre l’école et la littérature. J’ai peur qu’il devienne un outil propre à façonner le futur acteur-consommateur de l’économie de marché. Un lecteur de résumés, de compte-rendus et de mode d’emplois.

Au mieux, un utilisateur de Wikipédia.

Un zappeur.

Aussi, ce n’est pas la mort du livre papier qui est à redouter. C’est le déclin de la « lecture savante », celle des textes exigeants qui affinent la réflexion, le sens critique, et abordent en profondeur les problèmes de notre société.

Ces textes ne concerneront plus qu’une élite. Celle qui aura franchi ( grâce à son milieu culturel ou social ? ) l’abîme entre l’école et… les grandes écoles.

Les lecteurs privilégiés à qui Stendhal, déjà, dédiait sa Chartreuse de Parme :

To the happy few.

Lundi 22 juin 2015

50 ans de littérature pour adolescents et jeunes adultes

Les 6 et 7 février derniers a eu lieu, à Paris, un « colloque du CRILJ » ( le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse ).

Au cours de ces deux journées,  la parole a été donnée à des intervenants qui ont fait le bilan de :  la poésie, l’illustration, les albums, l’édition ( j’en passe ) des ouvrages pour la jeunesse depuis 1965.

Pressenti pour évoquer la « littérature pour adolescents et jeunes adultes », j’ai assuré un exposé dont on trouvera ici le détail.

Cette semaine, on trouvera les deux premières parties de mon propos : l’historique du genre – jusqu’en l’an 2 000.

La semaine prochaine, on trouvera le bilan du XXIe siècle et une brève analyse d’un genre qui, aujourd’hui, semble en danger : si les efforts pour l’accession au livre et à la lecture semblent notoires ( notamment dans les classes primaires ) la place de la « littérature jeunesse » à la fin du collège et au lycée me semble dans une situation préoccupante. A 15 ans, on est davantage attiré par Internet, le cinéma, les tablettes et les réseaux sociaux que par la lecture. Et si le seul accès à la littérature passe, comme les instructions le demandent, par la lecture des « classiques », la place du livre et de la lecture risque de reculer un peu plus encore, surtout dans les classes sociales où la pratique de la lecture n’est pas… courante.

Puissent ces quelques informations et réflexions être utiles aux parents, bibliothécaires, enseignants – et à toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés et préoccupés par l’avenir de la littérature en général.

 

Attention : ce bref panorama :

- exclut la presse de mon propos.

- ne se veut pas exhaustif, qu’il s’agisse des titres, des collections, des thèmes ou des auteurs cités.

 

Introduction

 

L’adolescence est une notion récente et plus encore le terme de littérature pour jeunes adultes. Longtemps, 90% de la population est restée à peu près illettrée, et surtout écartée de ce qu’on appelle la littérature. L’enfant accédait au statut d’adulte en même temps qu’au monde du travail : apprentissage, artisanat, travaux des champs…

Pour les gens du peuple, l’apprentissage de la lecture ( on ne parle pas de littérature ! ) était une tâche souvent laissée aux curés.

La préhistoire de la littérature pour « adolescents » ( ma première partie ) concerne donc une population restreinte et privilégiée. J’aborderai ensuite le cœur du sujet, puis dans une troisième partie, réservée au XXIe siècle, les tendances contemporaines : les thèmes, les auteurs, le public… et quelques problèmes économiques.

 

I-Littérature pour « jeunes adultes » : La Préhistoire

 

Pendant des siècles, l’accession à la lecture se fait donc avec des précepteurs ou des curés. Les textes proposés sont L’Iliade, L’odyssée, parfois Les Métamorphoses d’Ovide. Et, bien sûr, la Bible ! Chez les catholiques, c’est L’imitation de N.S. Jésus Christ ( l’ouvrage le plus publié après La Bible ) qui est le texte de référence. Elle aura 2 300 éditions et sera tirée à 2.4 millions d'exemplaires.

En 1696 les Contes de Perrault et les Contes de ma mère l’Oye sont sous-titrés contes de nourrice. Dans les faits, c’est ce qu’on appellera deux siècles plus tard de la littérature pour tous.

En 1699, Fénelon répond à une commande de louis XIV : il écrit Télémaque ( la suite de L’Odyssée en quelque sorte ) pour un adolescent très particulier : le dauphin. Ce récit moral, pédagogique est une sorte de Prince ( Machiavel, 1532 ), le cynisme en moins. Quant aux Contesde Grimm ( 1812-1829 ) il s’agit de contes pour les enfants et les parents.

Au XIXe siècle, les choses bougent : les éditions ( catholiques ) Bayard naissent en 1873, Louis Hachette crée sa Bibliothèque  Rose en 1886 après Hetzel et sa fameuse « Bibliothèque ou magasin d'éducation et de récréation destiné à la lecture en famille. » Or, Hetzel, on l’oublie souvent, publie déjà Balzac et Hugo – et c’est de la « littérature populaire », à l’image du best seller absolu du XIXe siècle, (envié même de Flaubert ! ) : Les mystères de Paris.

Alexandre Dumas ne me démentira pas.

A cet égard, une mise au point nécessaire : les 62 Voyages extraordinaires de Jules Verne s’adressent au jeune public ( essentiellement masculin, les jeunes filles apprennent à coudre ! ), pas aux adultes.

Tandis que  la Comtesse de Ségur (1799-1874 ) et Zénaïde Fleuriot ( 1829-1890 ) s’adressent, elles, aux enfants ( tiens, ce sont des dames… ), d’autres auteurs ( qui publient dans le journal des voyages, comme le Capitaine Danrit ou Arnould Galopin ) veulent toucher un large public qui a récemment appris à lire ( c.f. les lois de Jules Ferry ), un public gourmand d’histoires.

Au début du XXe siècle, deux tendances vont donc cohabiter :

- la « lecture scolaire ou pédagogique » ( Le Tour de France par deux enfants, depuis 1877 – et Charles Vildrac, dont les ouvrages sont lus à l’école – Amadou le bouquillon, Les lunettes du lion, L’île Rose, La Colonie, Milot, Bridinette, etc.)

- Les ouvrages tout public, la « lecture pour tous » :  Nathan avec sa collection Contes et Légendes ( 1916 ) ; Hachette sa Bibliothèque verte ( en 1923 )

En 1929, le récent mouvement du scoutisme ( né en 1907 ) entraîne la création de  la revue catholique Cœurs Vaillant puis celle de la collection Signe de Piste chez Alsatia(1937)

A noter l’absence du public féminin. Où sont les lectrices de Zénaïde Fleuriot ?

Prélude souvent oublié à la littérature des jeunes adultes - et au livre de poche -, il faut noter, entre les deux guerres, le succès de la jolie collection Nelson« spécialisée dans la littérature populaire et éducative ».

C’est aussi l’époque où naissent :

- les éditions catholiques de L’Ecole, qui donneront naissance en 1965 à L’Ecole des Loisirs,

- la BD, les illustrés

- la littérature des « mauvais genres » : la science-fiction et le policier

- En 1945, date où est traduite et publiée en France la trilogie de Mon Amie Flika, Magnarddemande au scientifique Pierre Devaux de créer et de gérer le collection Sciences et Aventures première collection de SF destinée aux ados.

- En 1946, les Presses de la Cité publient pour les garçonsla série Biggles, ou Les aventures du Capt’ain Johns, un aviateur anglais.

- En 1947, toujours aux Presses de la Citéest lancée la collection GP Rouge & Or, qui publie des classiques ( George Sand, Saint Exupéry, etc. ) et, enfin, des inédits ( de Paul Berna pour les garçons, et de Saint Marcoux, son épouse, pour les jeunes filles ).

Un succès que concurrencera Hachette en 1951 avec l’Idéal Bibliothèque puis la Bibliothèque Verte, au public élargi.

- Aprèsla collection Juventa ( 1949)chez Delagrave, Les Editions belges Gérardcréent Marabout Junior. Grossuccès de la série Bob Morane pour les garçons, et abandon de la «  série Mademoiselle ».

Jusqu’ici, en effet, les filles ne sont pas une cible privilégiée ; et rien n’indique explicitement sur la couverture ados – et encore moins jeunes adultes.

 

II-1965 L’explosion des « collections pour ados »

 

La place me manque pour tenter d’expliquer les raisons ( sociales, pédagogiques et économiques ) de cet attrait soudain et quasi général. Et même si cette liste s’apparente à un catalogue, il semble utile de livrer la chronologie des collections destinée à un public particulier qui suscite tout à coup l’intérêt de nombreux éditeurs.

- En 1965, c’est la création de L’Ecole des Loisirs, sous l’impulsion de Jean Fabre – mais il faudra attendre 1980 pour voir naître Médium, la collection destinée aux aînés.

- En 1966 chez R Laffont,André Massepain ( alias André Kédros, auteur de littérature générale mais déjà, aussi, auteur jeunesse ) lance la collection Plein Vent, explicitement dédiée aux ados, et qui se veut un tremplin vers la littérature générale. D’autres éditeurs se lanceront alors dans cette aventure souvent hasardeuse avec plus ou moins de bonheur :

- Nathan, en 1968, avec Isabelle Jan, une spécialiste de la littérature jeunesse, qui lance la Bibliothèque internationale ;ellepublie d’abord des traductions puis des auteurs français comme Colette Vivier, François Sautereau, Hubert Montheillet. Henriette Bichonnier prendra le relais de la collection en 1990.

- En 1972, Gallimard lance 1000 soleils, une collection qui (re)publie des « classiques destinés aux adultes mais accessibles aux jeunes ». Peu de risques…

- En 1972 toujours : plus inventive, Tatiana Rageot crée la première collection de poche pour les 10-15 ans, n’en déplaise à Wikipédia, L’Ecole des Loisirs et Gallimard ! Elle se décline en quatre séries distinctes : Jeunesse-poche Aventures, Jeunesse-poche Espionnage, Jeunesse-poche Anticipation et Jeunesse-poche Policier. On y trouvera la série Sans-Atout écrite pour elle par Boileau & Narcejac. L’expérience échouera plus ou moins, à cause d’un tirage trop ambitieux ( 36 000 exemplaires ! ) et malgré un prix très attractif, 3,50 francs ( soit 0,50 euro ! )

- En 1974, Catherine Scob, qui chez Rageot a succédé à sa mère, et sur la lancée du succès de La Bibliothèque de l’amitié, propose Les chemins de l’amitié, collection spécifiquement ado. Elle va accueillir essentiellement des auteurs français recrutés parmi une nouvelle génération qui semble toucher un public spécifique : Michel Grimaud, Pierre Pelot, Christian Grenier, William Camus, etc.

- La même année, en 1974, les éditions La Farandole ( liées au P.C. ) créent la collection Prélude, destinée aux aînés et qui semble ouverte à tous les genres, même si l’engagement politique y est souvent présent. On y trouve des auteurs comme Bernard Clavel, Jean Ollivier, Michel Cosem…

- Toujours en 1974, les Presses de la Cité ( dont les collections Olympic et Super 1000 touchaient déjà un public ado, voire adulte ) lancent Grand Angle, collection tournée vers « l’aventure contemporaine et sociale » - mais aussi la science-fiction.

- La même année, Hachette lance la Bibliothèque Rouge, vite oubliée, rebaptisée Poche Rouge mais qui ne trouvera qu’un public très réduit.

- En 1978, les éditions belges Duculot, sous l’impulsion de Christiane Lapp,  lancent la collection Travelling, puis Travelling sur le futur, explicitement destinées aux ados, avec des textes qui les font entrer de plain-pied dans la réalité sociale et économique contemporaine : le chômage, le monde du travail, etc.

- La même année, en 1978, L’Ecole des Loisirs propose à un large public, souvent scolaire, des fameux « classiques abrégés » qui feront débat.

- Toujours en 1978, avec Pierre Marchand, c’est la naissance de Folio-Junior, sur les cendres ( en quelque sorte ) de Jeunesse Poche et de Renard Poche ( 1975, à L’Ecole des Loisirs ). Le fonds Gallimard est gigantesque ; le public visé très large ; et la collection connaîtra un succès qui se prolonge aujourd’hui encore.

- Encore en 1978, Robert Laffont ( ou plutôt Gérard Klein, le directeur de la prestigieuse collection de SF Ailleurs et demain ) lance L’âge des étoiles, collection de SF destinée aux jeunes adultes. Onze titres ( dont deux de Michel Jeury qui seront republiés en Pocket adulte ) et un échec relatif.

- En 1979, une tentative avortée d’Hachette, avec la collection ( de poche ) Voies Libres, où apparaît pour la première fois la mention « jeunes adultes ».

- C’est en 1980 que L’Ecole des loisirs lance Médium, dont la couverture sobre et claire évoque ( et suggère la qualité de ? ) la fameuse Blanche de chez Gallimard. Là encore, grâce à son nom ( L’Ecole ! ) et à son implantation dans le milieu scolaire ( vente par abonnements ), le succès est considérable. Grâce aussi à la qualité des auteurs, étrangers ou français, parfois issus de la littérature générale : Chris Donner, Xavier Deutsch, Marie Desplechin, Susie Morgenstern, Marie-Aude Murail, Yack Rivais… j’en passe !

- En 1980 encore, Casterman confie à Jean-Hugues Malineau la collectionL’Ami de Poche qui publie aussi bien Jules Renard, Pouchkine que Pierre Pelot.

- La même année, Gallimardva décliner Folio-Junioren quatre segments : Folio-Junior bilingue, Folio-Junior en poésie, Folio-Junior Policier ( sous la direction de Francis Lacassin ) et Folio-Junior SF ( sous la direction de Christian Grenier ). Et si je profite de l’occasion ici pour évoquer brièvement mon expérience, c’est parce qu’elle s’inscrit dans le cadre de mon sujet. A savoir : quels critères vont guider mes choix ? Mes contraintes ? Je vais publier conjointement

1/ des recueils de nouvelles dont le titre évoquera un thème particulier : L’homme qui n’oubliait jamais ( et autre récits sur l’Homme ) ; La lune était verte ( et autres histoires de fin du monde ),

2/ des romans, puisés dans le fonds Gallimard, le fonds Denoël ( ou dont il faut racheter les droits ) ou encore inédits.

Les auteurs seront français ou étrangers.

Le public visé est celui de Folio-Junior, et en ce qui me concerne, celui des ados, notamment les élèves des collèges.

Je vais donc, pendant cinq ans, relire des centaines de nouvelles de SF dans les revues et recueils sortis depuis 1945 – et aussi commander des inédits aux auteurs que je connais. Un travail solitaire qui me permet d’analyser ce qui, dans un récit, relève ou non à mes yeux de… « la littérature pour jeunes adultes ».

Je réédite donc de nombreux ouvrages à l’origine destinés aux adultes ( de Ray Bradbury, Gérard Klein, Robert Silverberg, Jean-Pierre Andrevon, etc. ) mais accessible à de jeunes lecteurs ; je m’attache aussi à découvrir des talents nouveaux. Ainsi, le recueil L’habitant des étoiles ( et autres récits sur les extraterrestres ) comporte douze nouvelles d’auteurs français. Dans le domaine romanesque, je tire de l’oubli Niourk, de Stefan Wul, qui sera vendu à plus de 300 000 exemplaires et réédité en Folio-Junior tout court. Le tyran d’Axilane, de Michel Grimaud, décoche le grand prix de la SF française. 

La collection meurt en 1986, en partie dévorée par le succès du Livre dont vous êtes le héros, une série découverte par Christine Baker, qui aura la bonne idée d’acheter Harry Potter en 1997.

- En 1993, Hachette tente une nouvelle fois de toucher ce public particulier avec La Verte Aventure, qui publie ( ou republie ) Alexandre Dumas, Jules Verne mais aussi Anthony Horowitz et des auteurs français.

- Nouvelle tentative en 1996 avec la collection de poche Vertige, déclinée   ( sur le modèle de Jeunesse Poche ! ) en Vertige Policier, Vertige fantastique, Vertige Cauchemar ( eh oui, Bayard avait traduit et lancé la série Chair de poule de Stine en 1995 ! ) et Vertige SF, dirigée par Denis Guiot. Ce seront des demi échecs, le public des jeunes adultes n’est pas au rendez-vous.

- En 2000, Mango, lance la collection de SF Autres Mondes, sous la direction de Denis Guiot, qui ne publiera que des inédits d’auteurs français. Mais la SF n’est pas la fantasy ; et les ventes resteront modestes.

Avant d’aborder le bref panorama du XXIe siècle, force est de constater l’insistance des éditeurs à cibler ce public particulier, et le peu de collections à avoir su tirer leur épingle du jeu. Notons que celles qui ont perduré, ( Médium, Le Livre de poche jeunesse, Folio-Junior ) ont dû élargir leur public à des tranches d’âge inférieures.

La semaine prochaine :

- Harry Potter, un nouvel élan ?

- Les thèmes, les auteurs et le public « jeunes adultes »

- Quel avenir pour cette « littérature de passage » ?

- Conclusions

 

Lundi 04 mai 2015

Hommage à Robert Bigot

Robert Bigot est mort le 24 avril, dans la clinique de soins palliatifs d’Eaubonne où il s’était fait admettre deux mois auparavant. Ses obsèques ont eu lieu le 30 avril, dans l’intimité.

Il me semble important de livrer aux lecteurs ( et à ceux qui ignorent peut-être son nom ), des informations sur cet écrivain pour la jeunesse sans lequel La Charte des Auteurs ne serait sans doute pas devenue ce qu’elle est.

Né à Paris le 24 décembre ( mais oui ) 1933, Robert Bigot était ingénieur chimiste. D’origine juive ( mais non croyant ), il a été marqué par le dernier conflit mondial et par la guerre d’Algérie. Très vite, il est devenu un citoyen engagé ( membre du Conseil municipal de sa commune, Taverny ), luttant contre les injustices sociales et toutes les formes de conflits.

Robert, j’ai fait sa connaissance à la Ligue de l’enseignement, lors de la remise du Prix Jean Macé 1974. Ce prix, j’espérais bien le décrocher avec le manuscrit de mon roman Face au Grand Jeu. Mais c’est Robert qui l’a obtenu avec Les Lumières du matin, un roman historique sur la Commune de Paris qu’Hachette a publié dans sa Bibliothèque Rouge ( collection éphémère « pour les 15/17 ans » ).

Aurais-je pu être jaloux ou envieux ?

Impossible : Les Lumières du matin étaient - sont toujours - un vrai bijou. Et Robert, très vite, devint un ami : nous avions les mêmes convictions, les mêmes goûts.

En 1975, quand eut lieu la première réunion officielle de La Charte des Auteurs à la Bibliothèque de Montreuil, Robert faisait partie des sept écrivains qui avaient répondu présent. Aussitôt, il s’est mis au service de cette association toute neuve. Et dieu sait si ses débuts ont été difficiles !

S’il a presque toujours refusé les responsabilités officielles, Robert est devenu le défenseur opiniâtre et la mémoire discrète et obstinée de La Charte. Présent à chaque réunion, ouvert à chaque nouveau projet, il notait, classait et conservait tout.

Membre du Conseil d’administration du C.R.I.L.J.* dont il était adhérent depuis quarante ans, Robert en fut longtemps le trésorier.

Quand j’ai lancé, en 1988, La saga du XXe siècle, il en a établi toute la structure généalogique. C’est l’époque où, atteint et opéré d’un cancer, il a cru mourir.

Dix ans ( et quelques romans ) plus tard, il était toujours là, tricotant le destin de ses personnages favoris avec Les jardins d’mon père, La double vie de Chloris Locuste ou Une si petite flamme, dont il m’a demandé de rédiger la préface.

Retraité, Robert Bigot s’est mis au service des plus démunis. Il passait ses nuits à répondre aux appels de S.O.S amitié ; au Secours Catholique, il aidait les réfugiés et les sans papiers à obtenir des titres de séjour et des visas.

A la suite d’une aggravation de sa maladie, il m’a confié son désir d’écrire un roman avec moi. Ainsi fut rédigé, en temps réel, Le mal en patience, récit épistolaire qui a pour décor le siège de Sarajevo.

Robert y tient le rôle de Romain, son « double » : un prof de musique condamné par un cancer.

Une nouvelle récidive de sa maladie et l’échec de ses chimiothérapies successives lui ont fait comprendre que ses jours étaient comptés. Peu avant sa disparition, il m’a confié « les archives de La Charte », que j’ai remises à notre association le 23 mars dernier.

Pour reprendre une phrase célèbre, Robert était sans doute « le meilleur d’entre nous ». Discret, efficace, il était d’une droiture, d’une honnêteté et d’une rigueur exemplaires. La Charte a perdu l’un de ses membres les plus précieux, celui qui ( même s’il refuserait cet hommage ) était l’âme de notre mouvement.

Lors de ma dernière visite à son chevet, il m’a lu, la gorge serrée, le courrier que lui avait adressé la Présidente actuelle de La Charte, Carole Trébor – je l’en remercie vivement. Puis il a chantonné les paroles de la chanson de Félix Leclerc qui, selon ses vœux, devait clore sa cérémonie de crémation :

Quand les hommes vivront d’amour

Ce sera la paix sur la Terre

Les soldats seront troubadours

Mais nous nous serons morts mon frère…

Ecrivain, Robert Bigot était aussi poète et musicien. Son oeuvre tient en dix ouvrages, la plupart réédités, dont on trouvera les titres sur Internet ( Ricochet ).

Ceux qui aimeraient en savoir davantage sur cet auteur trop effacé pourront lire sa dernière interview, en septembre 2011, sur :

www.histoiredenlire.com/auteurs/robert-bigot.php

* Le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse, créé en 1964 et « réactivé » en 1974.

Mardi 12 novembre 2013

La lecture, l'édition et le numérique. Petit bilan de fin d’année ...

La lecture recule. Du moins celle du livre papier.


On me rétorquera : « Qu’importe le support, puisque la lecture perdure ! » Une nuance importante que je me permettrai d’affiner un peu plus loin.
Revenons d’abord à une idée reçue : « Les jeunes ne lisent plus ! ( ou lisent moins ) ». Oui, une idée reçue que je rectifiais à l’aide de chiffres : après la guerre, dans les années 50, malgré les progrès de l’alphabétisation, les jeunes lisaient peu. Il suffit de comparer le nombre de titres ( et de collections ) destinées à la jeunesse pour s’en convaincre.
Cette illusion d’optique était entretenue par les enseignants et bibliothécaires lettrés dépités de constater le manque d’appétence du plus grand nombre. Concernant la seconde moitié du XXe siècle, un fait est pourtant validé : chez les jeunes, la lecture – notamment la lecture plaisir – n’a cessé de progresser. Notamment grâce au collège unique, à la création des BCD et CDI et au dynamisme des bibliothèques et des médiathèques. Face aux doutes des profs et des docs, mon discours ( provocateur ? ) était d’ailleurs : « Je suis même étonné que les jeunes continuent à lire face à la concurrence impitoyable de tout ce qui n’existait pas en 1950 : la télé, les jeux vidéo, Internet, les réseaux sociaux, les téléphones portables, les copains… j’en passe ! »
D’une certaine façon, la lecture ( et l’écriture ! ) continuent de progresser. On n’a jamais autant consulté de sites, lu et écrit de messages, qu’il s’agisse de mails ou de SMS.
En revanche, avec la poussée récente du numérique ( liseuses et tablettes ), les ventes des livres papier accusent un recul sensible depuis quelques années. Il y a encore 10 ans, les plus optimistes ( qui s’affichaient « progressistes » ) affirmaient : « Pas grave ! Le livre numérique va peu à peu supplanter les versions papier. Et la lecture fera de nouveaux progrès. Il suffit de voir ce qui se passe aux USA ! » Une erreur que les chiffres ( et les revenus des auteurs en général et des auteurs jeunesse en particulier  ) confirment : en France, les ventes des livres numériques stagnent. Autour de 1% !

(suite de l'édito de novembre 2013)
 Mais la chute ( notamment en jeunesse, et plus particulièrement dans le secteur des 10-15 ans ) se poursuit. Parfois de façon vertigineuse dans le domaine des ouvrages « prescrits », ceux que les enseignants utilisaient avec l’appui des instructions officielles, pour aborder par exemple l’Egypte ( L’œil d’Horus ) , la Grèce ( Le messager d’Athènes ) ou le Moyen-Age ( Le faucon déniché ). Une chute multiple facilement expliquée par les nouvelles instructions, qui recommandent de ne réserver les ouvrages jeunesse qu’à la lecture cursive, et par l’informatisation de l’enseignement. Les budgets dévolus à l’achat de livres passent désormais, avec l’aide des conseils généraux, à l’achat d’ordinateurs et de tableaux numériques. Objectif avoué : démocratiser l’enseignement en permettant aux élèves de se familiariser avec l’informatique. Sauf que dans les familles, même les moins aisées, le budget consacré à l’ordinateur me semble toujours supérieur à celui du Livre.
Une parenthèse concernant la littérature jeunesse… Ce recul touche moins l’école primaire ( où la lecture reste prioritaire et l’usage de la littérature jeunesse encore autorisé ! ) que le collège, où les jeunes adultes ( disons les 4èmes/3èmes ) avaient déjà depuis longtemps tendance à bouder le CDI et la fiction.
Aux Etats-Unis, dans 45 des 50 états, on n’apprend désormais plus à écrire aux élèves : on leur confie tout simplement un clavier d’ordinateur. Non, ce n’est pas de la SF, c’est la réalité. C’est une révolution plus importante que celle du passage de la plume Sergent-Major au Bic ( fini, le cauchemar des taches d’encre, des pleins et des déliés ! ) Réfléchissez : que de temps gagné ! Il suffit d’appuyer sur la bonne touche pour qu’une lettre s’affiche et qu’on construise un mot ! Seuls les esprits chagrins comme le mien verront là un recul.
D’ailleurs, en guise d’exemple, on nous livre souvent le mécontentement des lettrés du XVème siècle qui voyaient dans l’imprimerie une invention diabolique. Ou, en remontant encore davantage dans le temps, celui des aèdes qui voyaient la parole concurrencée par l’invention de l’écriture. Oui, bref rappel : le vieux dicton « Les écrits restent, les paroles s’envolent » ( scripta manent, verba volant ) a été toujours très mal interprété, comme je le rappelle dans la postface de mon roman Mission pour Pharaon. Ce dicton rappelle que la parole est magique et démocratique, elle a des ailes et peut voler, se transmettre – alors que l’écrit est inerte, silencieux et mort ! L’avenir a bien sûr montré les vertus de l’écrit ( transmission, réflexion, etc. ) face à la volatilité de la parole, adulée autrefois par les orateurs grecs. Michel Serres, dans Petite Poucette, semble d’ailleurs saluer cette nouvelle génération qui jongle avec les technologies et enterre peu à peu les utilisateurs du livre papier. Un nouveau Sapiens ( les Zappeurs et autres « hommes-écrans » de mon récit Virus LIV 3 ? ) est donc en train de naître, dont les connexions neuroniques du cerveau seraient différentes de celles ( dépassées ? ) des vieux utilisateurs du Livre.
Ce débat serait vain s’il ne cachait pas de lourds enjeux culturels et économiques.
Culturels, oui. Parce que si Internet et le zapping favorisent l’accès immédiat à mille informations, ils dispersent aussi l’attention et annihilent souvent tout approfondissement – approfondissement de l’information elle-même, et de la réflexion qui accompagne toute lecture. Quant aux utilisateurs des liseuses, j’en connais qui passent moins de temps à lire qu’à pirater et à télécharger des récits, histoire d’engranger 4 ou 5000 textes, à l’image de ceux qui collectionnent les amis sur Facebook et passent rarement une soirée à échanger avec UN ami en tête à tête ! Que ces tendances se généralisent, passe encore. Mais que les textes officiels et les lois les soutiennent et les subventionnent m’inquiète.
Car l’enjeu est aussi économique. A y regarder de plus près, cette guerre picrocholine ( en apparence ) profite surtout à… Google et à Amazon qui, par parenthèse, ne paient quasiment pas d’impôt !
Spéculateurs, réjouissez-vous : malgré le bref « recul de la progression des bénéfices d’Apple » ( seulement 37 milliards de dollars de bénéfices nets, mais un chiffre d’affaires de 171 milliards de dollars sur l’année, donc en progression ), le numérique a un bel avenir. Donc, investissez ! Et tremblez, écrivains et bibliothécaires, libraires indépendants et lecteurs invétérés !
Parce que dans cette lutte, le citoyen libre et indépendant risque fort de finir perdant.

Mardi 28 mai 2013

Les rencontres avec mes lecteurs (deuxième partie)


Il y a quelques mois, Corinne Seyral me demandait de répondre à quelques questions relatives aux motifs et aux conditions de mes rencontres avec des classes de collèges.
Il m’a semblé intéressant de livrer ce dialogue en pâture à mes lecteurs…

Voici la seconde partie de notre échange.


Quelles raisons vous poussent à accepter une rencontre ? Les vraies et sincères invitations… ?
Elles sont multiples et très subjectives.
La première est… la première impression de la prise de contact : l’enthousiasme du demandeur, la nécessité absolue affirmée qu’il faut… venir rencontrer les lecteurs !
Parfois, c’est l’ouvrage abordé ( parce qu’il m’est cher, et/ou qu’il est rarement abordé ! )
Il m’arrive de refuser une rencontre que je « sens » mal, ou parce que le lieu est trop éloigné. Parfois, je refuse pour des motifs pratiques évidents : venir assurer deux heures de rencontre à 1 000 kilomètres de chez moi est inenvisageable… sauf exception ! Deux jours de déplacement pour deux heures de rencontre, c’est beaucoup de fatigue et de frais. Mais parfois, cela vaut la peine !
La personnalité de l’organisme ou de la personne qui m’invite a son importance. Très souvent, je le ( la ) connais. Et je sais que tout est réuni pour que la rencontre soit réussie.

Etes-vous souvent sollicité ?
Oui. Plusieurs fois par semaine. Mais je n’assure qu’une trentaine de rencontres par an, et je juge souvent que c’est peut-être trop.

Etes-vous demandeur ?
Jamais.

La rémunération de ces rencontres représente, pour certains auteurs, 50 % de leur revenu, pour certains plus… Vous sentez-vous contraint  d’accepter certaines rencontres ?
Jamais. Je vis ( bien ) de ma plume, comme on dit. Je n’ai pas besoin de « mettre du beurre dans les épinards ».
C’est un vrai luxe : je ne rencontre mes lecteurs que lorsque j’en ai envie, quand le jeu en vaut la chandelle ( voir : Quelles raisons vous poussent à accepter une rencontre ? ). Il m’est arrivé d’intervenir sans être rétribué – et j’ai pas mal de camarades qui l’ont fait !

Trouvez-vous toujours la même motivation lorsque les séances sont très nombreuses ?
En général, oui.
Ce n’est jamais la durée ou le nombre des rencontres ou le nombre des élèves qui lassent ou fatiguent, c’est la mauvaise qualité de la rencontre. On peut juger décevante et épuisante une rencontre après un quart d’heure – et passionnante et trop courte une rencontre de deux heures avec trois classes rassemblées ( cela m’est arrivé, dans des lycées techniques ).
Cela dit, je limite moi-même les rencontres. Je sais qu’au bout de deux jours, après avoir vu des centaines d’élèves, je dois faire un break.
Pas question d’enchaîner trop de rencontres.
Je ne me plains jamais qu’on me pose les mêmes questions.
Pour la plupart des lecteurs, c’est la première fois qu’ils rencontrent un auteur. Toute question, même naïve ou maladroite, est légitime.

Rencontrer des enfants a-t-il un impact sur votre création ?... Lequel ?
Sans doute – mais je n’y ai jamais vraiment réfléchi.
Rencontrer des lecteurs redonne peut-être de l’élan ?
Difficile à évaluer : j’ai écrit de 7 à 23 ans sans jamais avoir de lecteurs, sans être publié – et sans même avoir envie de l’être.
Il m’est arrivé, entre 1980 et 1989, d’assurer très, très peu de rencontres ( j’étais alors directeur de collection chez Gallimard, puis journaliste, puis scénariste ). Cela ne m’empêchait pas d’écrire !
S’il m’arrivait de ne plus assurer rencontres, et même si je n’étais plus publié, cela ne m’empêcherait pas, je crois, de continuer à écrire.

Si les rencontres deviennent trop importantes, pensez-vous qu’elles puissent nuire à la création ?
Oui.
D’abord parce qu’elles dévorent du temps et monopolisent l’attention.
Ensuite, comme je le dis souvent aux lecteurs que je rencontre :
« Ce que je fais aujourd’hui est exceptionnel, inhabituel. Mon métier, c’est écrire, ce n’est pas… parler de l’écriture. Si je n’étais pas là en ce moment, je serais devant mon ordinateur, dans mon bureau. J’écrirais. Et même si je suis ravi de vous rencontrer, mon vrai plaisir, ma vraie passion… c’est d’être seul face au récit que je construis. »

D’après-vous, la banalisation de ces rencontres épuisera-t-elle cet exercice ? Peut-il y avoir un revers de la médaille ?
Il y a un danger, en effet. Une rencontre doit conserver un caractère sinon rare, du moins exceptionnel.
Le danger vient aussi de l’attitude de certains auteurs qui « racolent », qui sont très demandeurs d’interventions, le plus souvent pour des raisons financières ( que je comprends ).
Mais l’écrivain intervenant doit toujours avoir en tête cette notion de responsabilité. Intégrer dans les droits d’auteur l’argent généré par ces rencontres est très discutable – même si, à la Charte, cela fut une revendication quasi unanime. Certes, que j’aie été contre cette mesure peut s’expliquer par le fait que je vis de ma plume. Mais pendant vingt ans, cela n’a pas été le cas. J’ai donc été prof, j’ai travaillé dans l’édition avec un salaire… je ne fais pas partie de ceux qui jugent qu’un écrivain doit absolument vivre de ses droits d’auteur… surtout si ceux-ci sont essentiellement dus à des rencontres !
Dans le « bulletin de la Charte » ( je suis l’un des trois membres fondateurs de la Charte ), j’ai un jour pointé le danger de la banalisation des rencontres dans un article sévère que j’avais intitulé : auteur, animateur… ou animauteur ?
Devenir un « animauteur », c'est-à-dire un professionnel de la rencontre avec ses lecteurs, c’est le pire qui puisse arriver à un écrivain. Mais c’est hélas une demande de la part du public, et une tendance issue de la télé et des émissions people.
L’intérêt d’une rencontre doit être la littérature, au service de laquelle doit rester l’écrivain, quelle que soit la force ou l’originalité de sa personnalité.

Mardi 21 mai 2013

Les rencontres avec mes lecteurs (première partie)

Il y a quelques mois, Corinne Seyral me demandait de répondre à quelques questions relatives aux motifs et aux conditions de mes rencontres avec des classes de collèges.
Il m’a semblé intéressant de livrer ce dialogue en pâture à mes lecteurs…
Voici la première partie de notre échange.

Préparez-vous ou non vos rencontres ? Si oui de quelle manière ?
Oui, toujours. D’abord en contactant l’enseignant, en essayant de connaître sa demande, en exigeant qu’un de mes textes au moins ait été lu par ses élèves. Au besoin en échangeant des mails avec les profs, la documentaliste et même mes lecteurs – ils ne se privent d’ailleurs pas de m’écrire avant la rencontre, par le biais de mon site.

Est-ce que  vos diverses expériences vous ont amené(e) à modifier votre manière de travailler avec des enfants ?
En quarante ans, mon approche n’a cessé de varier, d’évoluer.
Mais la plupart du temps parce que le monde, la société, les attentes des enfants et surtout des ados ont changé.

Quels sont les facteurs pour qu’une rencontre fonctionne ?
1/ Que l’enseignant soit motivé, passionné.
2/ Qu’il motive et passionne sa classe, qu’il crée une attente.
3/ Qu’un ouvrage ait été lu, que l’enseignant en ait parlé avec sa classe.
4/ Que le temps de la rencontre, le lieu soient favorables – et là, tout dépend de la classe, et des rapports que l’enseignant entretient avec elle.

Quels sont, selon vous, les points essentiels ?
Voir plus haut !

Quand est-elle enrichissante ?
1/ Quand il y a eu préparation longtemps en amont, que les lecteurs ont visité mon site, lu des informations ou des textes avant la rencontre.
2/ Quand sont posées des questions précises sur le texte, le style, les personnages, la structure, le genre littéraire de l’œuvre.
3/ Quand un maximum de lecteurs participe, pose des questions, demande des précisions.

Quand devient-elle pauvre ?
1/ Quand la préparation a été médiocre, voire nulle.
2/ Quand l’enseignant n’a même pas lu l’un de mes textes, y compris celui qu’il a exigé que ses élèves lisent ( ça arrive ).
3/ Quand l’enseignant ou le demandeur de la rencontre n’est pas là ( ça arrive une fois sur cinq : congé, stage, classe verte, maladie, emploi du temps – il n’a pas cours le jour de la rencontre et ne juge pas bon de venir ) ou qu’il corrige ses copies au fond de la classe pendant que j’interviens.
4/ Quand les rapports entre le prof et les élèves sont tendus – l’échec d’une rencontre vient très souvent des rapports de force entretenus en amont par le prof et sa classe.

Que vous apporte-t-elle ?
La satisfaction d’avoir fait passer mon amour de la littérature, le désir chez mes lecteurs de lire davantage, d’élargir leur champ d’investigation, de mieux comprendre la portée des mots, de la pensée structurée par l’écrit, de l’importance de la fiction, de la force de l’imaginaire… j’en passe !
Quitter une classe en sachant qu’on a fait rebondir l’enthousiasme et la demande est très valorisant.
J’oublie : elle apporte aussi des liens parfois privilégiés avec des profs – et documentalistes - exceptionnels.

Préférez-vous que l’accueil de ces rencontres ait lieu en bibliothèque ? Oui, non, pourquoi ?
Oui !
J’exige presque toujours qu’on soit au CDI.
 Parce que j’utilise toujours les livres qui sont à ma portée pour lire un extrait, montrer comment fonctionne un dialogue, étayer une affirmation qui peut surprendre ( comme : « il n’y a que deux temps de narration : le présent et le passé. Il n’y a, sauf exception, que deux façon de relater une fiction romanesque : le je et le il )
Enfin, parce qu’on est hors du cadre de la classe.

Lors de ces rencontres, est-ce plus dans ce qui se dit ou dans ce qui s’éprouve, que l’intérêt se trouve ?
Les deux sont intimement liés.

L’expérience prouve que l’attitude de l’auteur vis-à-vis de son public est capitale. Pour ma part, j’essaie d’être proche, physiquement et mentalement – tout en ayant conscience que je n’ai pas quinze ans, et que mon statut est particulier.
J’ai devant moi non pas des élèves mais des lecteurs, que j’appelle par leurs prénoms, avec lesquels je dialogue individuellement, même un  temps très bref. Montrer sa considération pour le lecteur qui est face à vous est essentiel. Créer un  lien personnel, même ténu, même éphémère. Ce qui se dit prend alors un poids beaucoup plus grand.

Suffit-il de mettre en contact un auteur et des élèves pour que la « rencontre » ait lieu ?
Pas du tout.
Il peut ne rien se passer… même si l’on a l’impression qu’il s’est passé quelque chose. Un ratage ( dont les causes peuvent être multiples ) est même déplorable, mieux aurait valu que la rencontre n’ait pas eu lieu.

La suite la semaine prochaine !

Lundi 16 avril 2012

SF et Policier (2/2)

Petite réflexion sur l'origine des genres - Aujourd'hui : Le Policier

Le ROMAN POLICIER… ses origines ?

Même si les genres policier et SF ont longtemps passé pour de la sous ( ou para) littérature, même si leurs auteurs ( comme Conan Doyle ) ont parfois navigué entre deux eaux, les théoriciens de la SF ne sont pas ceux du polar.

Là encore, je ne vais pas mettre en doute les affirmations des spécialistes qui, à juste titre, jugent que le roman policier puise son origine dans « les récits à énigme ». Récits dont les premiers modèles semblent être le Double assassinat dans la rue Morgue ( d’Edgar Poe, 1841 ) ou Le mystère de la chambre jaune ( de Gaston Leroux, 1908 ).

Or, les premiers récits à énigme concernent souvent un meurtre « en chambre close » : à première vue, il paraît impossible que quiconque ait pu agir. C’est d’ailleurs le thème d’un autre récit fondateur, La lettre volée, ( du même Poe, avec le même enquêteur, 1844 ) où la preuve est – en apparence – introuvable. C’est le ressort récurrent de bien d’autres futurs classiques comme Les dix petits nègres ( d’Agatha Christie, ).

Si l’on veut définir le roman policier ( je ne parle pas du polar, avatar dont les origines sont à la fois plus floues et - paradoxalement - plus anciennes ) force est de passer par quelque chose comme : « récit dans lequel, à la suite d’un crime, une enquête aboutit à la découverte du coupable » On sait aussi que le genre policier, comme son nom l’indique, ne peut vraiment s’épanouir qu’avec la création ( relativement récente ) d’une police organisée, même si certains auteurs prennent des libertés avec l’Histoire.

Ma réflexion, peut-être moins fantaisiste qu’il n’y paraît, consiste à établir un lien entre le premier modèle du genre, Double assassinat dans la rue Morgue, et… La Vénus d’Ille !

La parenté semble lointaine et les deux genres ( policier et fantastique ) très différents.

Les points communs sont pourtant nombreux. Dans le texte de Mérimée, on trouve un meurtre, inexpliqué ! Et une enquête – certes, assez courte même si le narrateur agit dans les règles de l’art. Qu’on lise les dernières pages du récit : la description du cadavre est ( déjà ) digne d’Agatha Christie ou de Simenon. Il y a un témoignage doublé d’une accusation, ceux de la future mariée. Un témoin : un domestique. Un suspect : l’Aragonais offensé la veille, d’ailleurs vite disculpé. Le Procureur ( du roi ), qui clôt l’affaire sans qu’aucun coupable soit démasqué.

Jamais La Vénus d’Ille n’a été citée comme étant l’un des textes fondateurs du roman policier. Parce que l’enquête n’aboutit pas – ce qui est inadmissible. Ou plutôt, la seule conclusion suggérée au lecteur est que le meurtrier est… la statue. Ce qui classe définitivement ce récit dans le genre fantastique.

Pourtant, Prosper Mérimée frôle de près sans le soupçonner deux genres futurs promis à un brillant avenir : la SF et le Policier.

* La SF dans la mesure où, comme je l’affirme pour amuser mon public, il suffit de remplacer le mot statue ( ou Vénus ) par robot ( ou plutôt robote ) pour que le récit change de catégorie.

* Le policier dans la mesure où, en conclusion, à la place de cette Vénus fondue en cloche ( une cloche qui porte malheur puisque les vignes gèlent, c’est la dernière phrase du récit ), un vrai coupable en chair et en os pourrait être démasqué.

Lundi 09 avril 2012

SF et Policier (1/2)

Petite réflexion sur l'origine des genres - Aujourd'hui : La SF

De même que Darwin se passionnait pour l’origine des espèces, mon obsession récurrente est l’origine des genres littéraires.

Si l’université engrange des centaines de thèses sur les écrivains, leurs influences réciproques et leur thèmes favoris, elle en compte beaucoup moins sur des thèmes en apparence peu nobles : la structure du récit, sa mécanique, ses ressorts et son appartenance à tel ou tel genre.

Ainsi, dans le domaine de l’imaginaire, le classement d’un récit ( nouvelle, roman, film… ) varie selon l’opinion ou/et la culture du critique ( ou du lecteur ) qui le baptise tour à tour science-fiction, anticipation, conte philosophique, fantastique, merveilleux, fantasy… j’en passe !

Depuis quarante ans, tout en affirmant que l’importance d’un récit dépend davantage de ses qualités intrinsèques que de sa forme ou de la catégorie où l’on peut le ranger, je m’efforce de cerner les genres de l’imaginaire, notamment ceux que j’appelle « les fictions invraisemblables » que sont le merveilleux, le fantastique et la SF.

Avec deux préoccupations récurrentes :

1/ Tenter de les définir clairement. Sans quoi il est vain de prétendre classer un récit.

2/ Trouver leur origine, donc les récits qu’on pourrait qualifier de « fondateurs ».

Pour le merveilleux, l’irrationnel est d’emblée accepté, L’épopée de Gilgamesh et L’Odyssée font souvent l’affaire.

Pour le fantastique, qui est de l’irrationnel inacceptable, je ne départagerai pas les tenants du Diable amoureux ( de Jacques Cazotte, 1772 ) ou du Moine ( de M. G. Lewis, 1796 ).

Pour la SF, littérature de l’irrationnel justifié, j’aime choquer mon public en citant volontiers L’Histoire véritable ( de Lucien de Samosate, 180 ), L’Utopie ( de Thomas More 1517 ) ou encore L’Autre Monde ( de Cyrano de Bergerac, 1657 ).

En revanche, quand on revendique le Frankenstein ( de Mary Shelley, 1818 ) comme l’un des textes fondateurs du fantastique, je m’insurge. Parce que toute la littérature du XIXe siècle où l’irrationnel se teinte de scientifique est toujours qualifiée de fantastique, puisque le terme de SF ne sera inventé qu’en 1929.

En outre, Victor Frankenstein est médecin. Sa créature est conçue, je dirais même fabriquée de façon scientifique, sans qu’intervienne la magie ou l’irrationnel.

Je cite en revanche La Vénus d’Ille ( de Prosper Mérimée, 1837 ) comme l’un des modèles du genre fantastique. Au XIXe siècle, qu’une statue se déplace est inacceptable.

La prochaine fois, nous tenterons de définir, de façon aussi lapidaire, les origines du roman policier.