Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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La minute du vieux schnock

La minute du vieux schnock : billet d'humeur

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Lundi 19 octobre 2015

COP-21… de bonnes résolutions ?

La COP 21, c’est quoi ?

Ce nom de code est – pour simplifier - celui de la 21ème conférence sur le changement climatique, qui aura lieu à Paris du 30 novembre au 11 décembre prochain. Une conférence qui fera suite au fameux « Protocole de Kyoto » ( COP 3 ) de 1997.

Voilà des décennies que le GIEC tente de faire reconnaître aux pays industrialisés que l’activité humaine est la cause du ( ou accentue le ) réchauffement climatique. Un combat longtemps nié par les Etats-Unis, responsables du quart des émissions des gaz à effet de serre ! Eh oui, en 1997, le sénat américain a refusé de ratifier le traité… à 95 voix contre 0 ( même les députés démocrates étaient contre ) ! En 2005, George W. Bush confirma ce refus, jugeant qu’il « freinerait l’économie des USA ». Quant au Canada, qui s’est retiré de la partie, il a jugé que « Kyoto est essentiellement un complot socialiste qui vise à soutirer des fonds aux pays les plus riches » ( sic ) Si ce protocole a été signé, il n’a pas été ratifié par un seul pays : les Etats-Unis !

Plus positifs, la Californie et le Nouveau-Mexique ont adopté « l’objectif, pour 2050, de diviser par quatre leurs émissions de gaz à effet de serre ». Le problème, c’est qu’il y a un abîme entre les intentions et la réalité !

Si, entre 1990 et 2004, quelques pays ont réduit leurs émissions : l’Allemagne ( de 17 % ), le Royaume-Uni ( de 14 % ), la France ( de 3,2 % % ), d’autres l’ont augmenté : le Japon : ( de + 6,5 % ) ; les USA : ( de + 16 % ) ; l’ Irlande : (- de + 23 % ) ; la Grèce : ( de + 27 % ) ; le Canada : ( de + 28 % ) ; le Portugal : ( de + 41 % ) ou l’Espagne : de + 49 % !

La question que personne ne pose est celle de savoir si la lutte contre le réchauffement climatique est compatible avec… l’économie de marché.

Après l’avoir cru, Nicolas Hulot et Naomi Klein ( l’altermondialiste, rappelez-vous : No logo ! ) répondent désormais NON. Depuis vingt-cinq ans qu’on essaye de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre, affirme cette dernière, celles-ci ont grimpé de 60% ! 

Eh oui : tout se passe comme s’il fallait choisir entre modifier radicalement notre mode de consommation ( donc de vie… et de société ) ou continuer à (sur)produire, à (sur)consommer et à… « s’adapter de gré ou de force au changement climatique ».

En étudiant les chiffres, on voit que la réponse est dans la question : on sait ce qu’il faudrait faire… mais en attendant, on continue comme avant – en nous faisant croire que faire payer ceux qui polluent constitue une solution !

Un vieil ami à moi a changé récemment de voiture. Son nouveau véhicule consomme 10 litres aux cent. Le mien, qui a 20 ans, en consomme la moitié. Qui est le bon citoyen ?

Dans mon village, il est désormais interdit de brûler ses déchets verts. Résultat : la déchèterie locale crie grâce : chaque jour, elle accueille des tonnes de feuilles et de branches apportées par des centaines de véhicules qui ont accompli chacun vingt à trente kilomètres aller-retour… sans parler des camions qui doivent aller et venir sur des centaines de kilomètres pour déposer leurs conteneurs géants de déchets verts… oh, on ne les brûlera pas, ils seront réduits en copeaux ou en résidus organiques - mais avec des engins qui fonctionnent… au gasoil ou à l’électricité !

J’aimerais qu’on me prouve que le résultat est bénéficiaire en matière de production de CO2 !

Le trafic aérien, lui, devrait doubler entre 2010 et 2030. Avec, certes, des avions qui consommeront jusqu’à… 15% de kérozène en moins. Le calcul est vite fait : ce n’est pas la circulation aérienne qui améliorera le réchauffement climatique !

Bref, il en est des conférences sur le climat comme des bonnes résolutions du premier janvier : on les prend à grands renforts de publicité… et on s’aperçoit très vite qu’elles n’ont pas été tenues. Ce qui, au fond, correspond à la demande générale.

Parce que si était instauré un référendum planétaire pour répondre à la question :

« Etes-vous prêt à consommer moins et à changer de mode de vie ? »…

Nul doute qu’une majorité voterait non.

CG

Lundi 28 septembre 2015

Avant, c’était mieux ?

Tianjin-Chine STR_AFP

Ma minute du vieux schnock, on l’aura remarqué, est surtout un moment de mauvaise humeur, une réaction critique et pessimiste.

Eh bien une fois n’est pas coutume : je vais tenter cette semaine de montrer que je ne suis pas, mais pas du tout d’accord avec la fameuse expression : « c’était mieux avant ! », que certains lecteurs croient lire en filigrane entre les lignes de mes billets d’humeur.

 

Moi, nostalgique du passé ? Pas une seconde !

Comme l’ont souligné bien des auteurs avant moi, on ne regrettera sans doute pas le 20ème siècle : ses dictatures, ses deux conflits mondiaux, ses camps d’extermination, ses dizaines de millions de morts… Rarement un siècle aura compté autant de victimes, d’injustices et de scandales humanitaires.

 

Mes parents ? Mes grands-parents ? Mes arrières grands-parents ?

Ils ont vécu deux guerres – parfois trois : celles de 1870, de 14-18 et de 39-45.

Ils ont trimé toute leur vie et sont morts jeunes.

Quand je demandais à mon père de quoi était mort son père ( Claude-Adolphe Grenier 1868-1943, charpentier ), il me répondait : 

« De fatigue. Il a travaillé jusqu’à l’épuisement, il est mort dans son atelier, à 69 ans ».

Moi, je n’ai connu aucune guerre – j’ai échappé de justesse à l’Algérie.

Mes parents, de petits comédiens, ont vécu heureux sans manger tous les jours à leur faim. Souvent au chômage, ils ne bénéficiaient pas du statut d’intermittent du spectacle – celui-ci n’existait pas !. Ils vivaient de studio en meublé et n’ont pu louer un appartement ( une pièce de 12m2 avec les WC sur le palier ) qu’en 1945, à ma naissance. Ma mère me lavait dans l’évier, et nous allions une fois par semaine aux « bains-douches » de la rue Ordener.

L’eau courante et le gaz à tous les étages étaient un tel luxe que les appartements parisiens qui en étaient pourvus l’affichaient fièrement sur le mur de l’immeuble !

On peut aujourd’hui se régaler des romans de terroir qui évoquent le temps où il fallait aller puiser l’eau de la fontaine… ce temps n’était pas si heureux. On travaillait dur, sans rechigner et la radio était la seule distraction quotidienne, avec la promenade du dimanche ou la partie de tarot avec les amis et les voisins. Quant à la violence et aux meurtres, ils n’ont cessé de diminuer – les statistiques prouvent qu’ils étaient cent fois plus nombreux au XIXe siècle qu’aujourd’hui !

 

Récemment ont été mis en examen, à grand renfort de publicité, des supporters anglais qui, dans le métro, à Paris, ont empêché un Noir de monter dans une rame. Loin de moi l’idée de ne pas me réjouir de ce scandale… mais il y a 50 ans, il n’aurait pas fait l’objet d’une seule ligne dans les journaux ! Et le récent accident industriel de Tianjin en Chine, malgré ses 123 ( ou 200 ? ) victimes, n’aurait fait l’objet que d’un entrefilet dans un quotidien du soir.

Eh oui, la mort et l’injustice scandalisent aujourd’hui plus qu’hier. Et je m’en réjouis, comme l’une des ( nombreuses ) preuves que… avant, ce n’était pas mieux !

CG

Lundi 31 août 2015

Le livre : quel avenir ?

Au-delà du sort de la littérature jeunesse, j’aimerais livrer un pronostic personnel  ( et partial ! ) sur l’avenir du Livre ( le livre papier ) en général.

Et ceci, au moyen de quelques réflexions et constatations récentes…

 

Il y a quinze ans, mon ami et camarade Alain Grousset  m’a affirmé que dans dix ans, le livre aurait disparu au profit des écrans et que les ouvrages de fiction tels que nous les connaissions seraient en fin de vie.

Il a perdu son pari ; mais je crains qu’il ne le gagne avec quelques années de retard.

 

En effet, la situation se durcit peu à peu, et certaines tendances s’accentuent.

J’ai déjà évoqué le fait que dans le domaine de la fiction, si les ventes fléchissent peu, elles s’effectuent de plus en plus au profit des best sellers ( le plus souvent traduits ) et au détriment des auteurs peu connus. Je ne suis pas le seul écrivain à constater que parmi tous ses ouvrages, ceux qui continuent à se vendre sont ceux… qui se vendaient déjà plutôt bien ! Quant aux autres, leurs ventes fléchissent d’une façon vertigineuse.

Tout se passe comme si on privilégiait ce qui est connu ( ce dont on parle, ce qu’il faut avoir lu ! ) en abandonnant les inédits qui ont peu de chances de sortir du lot.

 

En cette rentrée littéraire, on sait déjà que sur les 650 nouveautés de la rentrée ( dont une bonne moitié seront françaises ), seuls une vingtaine de titres tireront leur épingle du jeu, les autres étant retournés par les libraires, ouvrages condamnés à devenir de la pâte à papier.

 

Cet été, j’ai eu l’occasion de constater ( dans le train, le métro, dans le bus, le car, dans la famille, chez les amis, et même pendant les promenades ou excursions ) qu’aucun enfant ou ado rencontré n’avait en main… un LIVRE. Tous, sans exception, utilisaient leur smartphone ( ou I-phone ou tablette ).

Et à voir l’usage digital qu’ils en faisaient, aucun n’était plongé dans la lecture d’un roman !

 

Il y a deux ans ( très exactement le 20/10/2013 ! ), au cours d’un repas avec Michel Serres, celui-ci tentait une fois de plus de nous convaincre qu’Internet était un magnifique outil culturel, mettant d’un simple clic des millions, des milliards de données et de connaissances à la portée de tous. C’est vrai.

Mais quel usage en font la plupart des utilisateurs en général… et les jeunes générations en particulier ?

Ils se connectent surtout sur les réseaux sociaux, ils communiquent par SMS – et quand ils effectuent une recherche, c’est sur la météo, un chanteur, un comédien, un film… j’en passe ! Et je ne parle pas des jeux en ligne…

 

Au collège, pas question de rater « la révolution numérique ». On enseigne donc, dans les CDI ( ou en classe ) l’utilisation raisonnée de l’informatique et d’Internet. Soit.

Mais quel usage les jeunes en font-ils ?

Certes, ils utilisent Wikipedia – mais c’est afin d’y puiser des infos pour une recherche, un devoir ; et effectuer des copier-coller.

Autrefois, on était contraint de lire, de résumer, de surligner – aujourd’hui, on gagne du temps ; mais si l’accès à la connaissance est immédiat, il n’est pas très… approfondi !

En 2015, quand un ado n’a plus son portable ni accès à Internet… c’est presque la panique !

 

Je suis pessimiste ? Peut-être.

Mais voyons les choses en face : aujourd’hui, les adultes eux-mêmes ( et les plus cultivés d’entre eux ! ) sont accros à leur smartphone. Les enseignants ( et les jeunes enseignants ! ) ne font pas exception. Si j’ajoute à cette réalité ( oui : on passe en moyenne plus de 5 heures chaque jour devant un écran !!! ) le fait qu’au collège, lire un livre est devenu une corvée ( les instructions, je le rappelle, ne préconisent l’usage de la littérature jeunesse que pour la lecture cursive ! ), on voit mal comment le LIVRE pourrait avoir un avenir.

 

J’entends d’ici des réactions offusquées :

- C’est faux ! Moi, je lis ! Et mes enfants aussi ! 

D’accord. Mais voyons les statistiques et ce qui se passe dans les familles ou à l’école.

Ah oui : l’école… l’école primaire. Là, le livre existe encore - car il faut apprendre à lire.

 

Les enfants doivent ( doivent ! ) donc lire.

Et les parents leur achètent de vrais livres.

Les éditeurs jeunesse le savent bien : le cœur de cible, c’est le primaire, du CE1 au CM2 ! Ensuite, les enfants grandissent, prennent de l’assurance, assument leurs choix - et leurs achats. Et les voir acheter ( ou emprunter ) spontanément un roman qui leur est destiné devient un acte de plus en plus rare – sauf quand c’est Nos étoiles contraires.

 

En conclusion, je dirais que les adultes ( et les jeunes ) qui lisent encore le font parce que leur milieu culturel leur a enseigné ( et les a rompus à ) l’usage du LIVRE.

Mais quid des générations à venir, celles qui vont grandir avec l’informatique, Internet, les smartphones… et sont les adultes de demain ?

Le livre, objet de plaisir et de culture ?

Oui, pour certains d’entre nous, encore.

Mais combien ?

Et pour combien de temps ?

Ces questions, sans réponse, n’ont aucune valeur de jugement !

CG

P.S. Hasard du calendrier ?

Le lendemain du jour où j’écrivais cette Minute du vieux schnock,  sortait le N° 3423 ( 22 au 28 août ) de Télérama. Michel Abescat et Erwan Desplanques y évoquent largement le même thème que moi, sous le titre : Lecture : une page se tourne ( p 15 à 18 ).

J’y puise cette citation de François Bégaudeau qui préfère positiver et affirme :

« Assumons-nous comme petits et minoritaires, serrons-nous les coudes entre passionnés de littérature, écrivons de bons livres et renversons l’aigreur en passion joyeuse. »

Lundi 27 avril 2015

Numérisez...et lisez ?

Euh… pas si sûr !
Ce matin, sur France Info, bonne nouvelle : la Norvège va numériser d’office tous les ouvrages disponibles jusqu’en 2001 – y compris ceux qui sont en vente sur le marché.
Objectif ? Mettre à la disposition de tous, en ligne, gratuitement, les documentaires, la fiction, les livres scolaires et ceux destinés « à la jeunesse ». Avec l’objectif avoué de faire lire mieux et davantage. Gratuitement – répétons-le !
Hum !
Deux objections :
1/ La gratuité n’entraîne pas l’appétence. J’ai toujours affirmé que si le livre était gratuit en France, ça ne ferait pas un  lecteur de plus. D’ailleurs, d’une certaine façon, le livre est gratuit : pour 5 ou 7 euros par an, à peine le prix d’un seul livre de poche, n’importe quel citoyen peut s’inscrire dans la bibliothèque ou la médiathèque de sa commune et emprunter à peu près tout ce qu’il désire. Et certaines médiathèques sont d’une richesse stupéfiante. Eh bien on ne s’y bouscule pas forcément.
2/ Les chiffres sont hélas là pour le prouver. Même si l’on a cru que le livre numérique remplacerait peu à peu le livre papier, on s’aperçoit ( en France ) que les chiffres de vente du livre papier baissent… mais qu’ils sont loin, très loin d’être compensés par le numérique ! En réalité, tout se passe un peu comme si, au fur et à mesure qu’on numérisait, les ventes papier baissaient – sans que la numérisation n’entraîne le moins du monde l’afflux espéré vers la lecture !
3/ La gratuité annoncée est ( comme d’habitude ) factice.
Parce que la société chargée de numériser les ouvrages en Norvège va tout de même vivre… de la publicité ! Eh oui, l’accès aux livres numérique sera gratuit mais piraté par la pub. Et si vous voulez y échapper, il faudra payer « un petit abonnement. » Comme pour la musique en ligne.
Ah, au fait, et les auteurs ? Et leurs droits ?
Je vous rassure, on y a pensé : la numérisation leur sera rétribuée à 6 centimes la page. Soit 12 euros pour la numérisation d’un livre de 200 pages. Pour un ouvrage de 300 pages : 18 euros. Mais si, calculez. Bref, l’accès « gratuit » de cette numérisation définitive leur sera rétribué… pour qu’ils puissent acheter un seul exemplaire de leur ancienne version papier ! En revanche, la société en question vivra, elle, très très bien de cette numérisation « gratuite ».
Un procédé qui rappelle…
·    le mot de Lagardère quand il a pris les rênes d’Hachette en demandant à supprimer le poste… des droits d’auteur !
·    la remarque, il y a dix ans de la responsable jeunesse du même éditeur ( paix à son âme… en plus c’était une amie ) qui s’est  un jour écrié :
- Incroyables, ces auteurs ! On les publie et en plus, ils veulent être payés !
Elle gagnait 5 ou 6 000 euros par mois pour gérer la lecture et l’édition des romans… mais jugeait inconvenant que les auteurs ne travaillent pas gratuitement. Un peu comme si le gérant des magasins Carrefour ou Leclerc protestaient parce qu’il faut hélas rétribuer les éleveurs dont ils vendent la viande - ou les agriculteurs dont ils vendent les légumes !
Internet n’est pas gratuit. La numérisation n’est pas gratuite.
Certes, ces accès « gratuits » sont une manne fort intéressante – demandez à Microsoft, Google et Amazon ce qu’ils en pensent. Mais à terme, si le numérique favorise les connexions et l’e-commerce, je doute qu’il permette de fabriquer de futurs vrais lecteurs.

Lundi 09 mars 2015

La littérature jeunesse, quel avenir ?


Les 6 et 7 février derniers a eu lieu, à la médiathèque Marguerite Duras ( 75020 ) un colloque du CRILJ sur le thème : 50 ans de littérature jeunesse, raconter hier pour préparer demain.

Petite piqûre de rappel : Le CRILJ ( Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature Jeunesse ) a été créé en 1965 et « réactivé » en 1974, à Sèvres, avec Hélène Gratiot Alphandéry, Robert Escarpit, Geneviève Finifter, Bernard Epin, Raoul Dubois ( mon « parrain et père spirituel en littérature jeunesse » )… j’en oublie !

En 1974, j’étais là. Le CRILJ intéresse et regroupe en effet « écrivains, illustrateurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants, parents et autres médiateurs du livre… »*

Impossible, en deux pages, de relater le contenu des vingt conférences qui se sont succédé !

Dans les mois à venir, on trouvera l’intégralité de ma propre intervention qui portait sur « 50 ans de littérature pour adolescents et jeunes adultes ».

Première surprise, dès mon arrivée, le 6 février : j‘ai constaté que j’étais le seul écrivain à intervenir ! Comme si, au Salon de l’Agriculture, on trouvait de tout… sauf des agriculteurs.

Interrogé à ce sujet, le responsable du colloque, André Delobel, m’a rétorqué :

- Que crois-tu ? J’ai relayé l’info à tous les gens susceptibles d’être touchés par ce colloque. Y compris, bien sûr, les écrivains jeunesse. Et tu as été le seul à proposer deux sujets de conférence. J’en ai retenu un ( l’autre était : La Charte des auteurs jeunesse : son histoire )

Les autres intervenants étaient, dans le désordre, des : journalistes, éditeurs ( une dizaine, L’Ecole des Loisirs, Gallimard, Rue du Monde, Syros, Ipomée… ), inspecteurs, maîtres de conférences ou doctorants, enseignants, chercheurs…

Que retenir de ces interventions, toutes passionnantes ?

Que la littérature jeunesse résiste, s’adapte, s’enrichit, se diversifie ( albums, BD, philosophie, poésie, théâtre, illustration… ). Et se trouve confrontée à de nombreux défis : notamment celui du numérique.

Convaincue que son avenir passe par là, Sylvie Vassalo ( qui a succédé à Henriette Zoughebi comme responsable du Salon de Montreuil ) a fait l’éloge du futur « livre enrichi » ( par des images, des sons, etc. ) qui nécessitera un studio et la collaboration de plusieurs créateurs : des scénaristes, des graphistes, des informaticiens… Elle a aussi reconnu que ce « livre numérique », qui redonnera(it) le goût de la lecture aux ados, nécessite des fonds importants ; et elle a déploré que le monde ( et le ministère ) de l’éducation soit si peu préparé à cette révolution.

Une autre intervention m’a marqué : celle de Sylviane Ahr, Patrick Joole et Christine Mongenot, enseignants-chercheurs du « Master Littérature de jeunesse : formation aux métiers du livre et de la lecture pour jeunes publics » ( université de Cergy Pontoise ).

Leurs constats sont… consternants !

1/ Leurs étudiants inscrits sont au nombre de 100. Avec une majorité d’adultes de plus de 30 ans. Quelle proportion de messieurs et de dames ? ( grand silence dans la salle face à cette question ). Réponse : un homme et 99 femmes.

2/ Quelles motivations, quel enthousiasme pour ces étudiants ? Euh… plutôt modérés. Les vraies vocations semblent rares, et la curiosité limitée. D’ailleurs…

3/ Vers quels genres et quels auteurs se sont portés les étudiants pour leurs mémoires ? La réponse, j’aurais pu la deviner : les classiques ( Alice au Pays des merveilles, Max et les Maximonstres, etc. ) et les auteurs anglo-saxons : Roald Dahl ( peu ), Mme J.K. Rowling ( beaucoup ) et pour les autres contemporains Philip Pullman mais en majorité les auteurs qui mêlent le fantastique au sentimental : Stephenie Meyer, Scott Westerfield, Suzan Collin, Veronica Rot, James Dashner, James Frey & Nils Johnson Shelton.

Eh oui, les vampires, la fantasy ( et la dystopie ) font recette. Les futurs prescripteurs sont avant tout des lecteurs ( et plutôt des lectrices ) d’une littérature quelque peu orientée et formatée. De quoi être inquiet et perplexe, comme l’étaient d’ailleurs ces trois universitaires.

Du côté des éditeurs, malgré des grosses déceptions du côté du numérique, qui plafonne entre 1 et 2% alors qu’il bat des records outre-Atlantique ( « nous sommes très en retard par rapport aux Américains » ! ) et après une légère baisse, la tendance des ventes se maintient.

Ces chiffres et ces « tendances » m’ont fait réagir et intervenir :

- A y regarder de près, 90% des ventes ( et des lectures ) concernent des succès de librairie. Les millions d’exemplaires qui sauvent l’édition jeunesse sont des best-sellers traduits de l’anglais. On ne prête qu’aux riches. Les ( plus gros ) éditeurs (c’est toujours moi qui parle ) investissent des dizaines, des centaines de milliers d’euros pour acheter les droits de traduction ( et faire des campagnes de pub ! ) de récits qui ont déjà fait recette, on prend peu de risques. Quant aux auteurs français ( ils sont mille à la Charte ! ) ils se partagent les miettes et voient leurs droits baisser chaque année. Même l’album et la BD sont en difficulté !

Mon constat ( est-il pertinent ? ) est le suivant : si la littérature jeunesse a encore un avenir à l’école - il faut bien apprendre à lire aux enfants, et on ne peut pas donner Molière, Zola ou Marcel Proust au CE 2 – elle voit son influence diminuer à grande vitesse au collège. Sauf pour les romans « tendance » qu’il faut avoir lu ( ou dont, heureusement, on peut parler avec les copains grâce à leur adaptation au cinéma donc à la télé ! ).

Même pour le « livre-papier », la diversité ( qui pourtant existe ! ) se perd, faute de lecteurs et de prescripteurs, malgré le courage et la ténacité de certains libraires, bibliothécaires, profs-docs et enseignants.

La lecture n’est plus tendance. Et le budget du Livre diminue au profit du numérique, bien.

Il reste à espérer, pour le collège, que :

  • l’enseignement obligé ( et indispensable… mais devenu unique ) des textes classiques

  • les tablettes, ordinateurs, et autres tableaux numériques

  • le passage ( programmé ) de l’écriture par le clavier

permettront de redonner aux jeunes le goût de la lecture, de la culture et de la diversité.

J’en accepte l’augure…


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crilj@sfr.fr

Lundi 02 février 2015

BLASPHEME ! ou : Interdit de rigoler

A quoi bon ajouter ma voix à tout ce qui a été dit sur les attentats et sur l’étonnant ( et émouvant ) élan national du 11 janvier ?
C’est bien sur « l’après » qui m’intéresse.
Avec, déjà, une constatation : si rien ne s’était produit, il est probable que Charlie Hebdo serait mort. Comme toute la presse, cet hebdomadaire était en difficulté, au bord de la faillite. En voulant « tuer Charlie Hebdo » comme les tueurs l’ont proclamé dans la rue juste après leurs assassinats… eh bien ils l’ont aidé à renaître. Autrement dit, ils ont magistralement raté leur coup.
Au prix d’une tuerie sans nom.
Ensuite, une interrogation : fallait-il publier en couverture une nouvelle caricature de Mahomet ? La réponse est évidente : oui. Si on y avait échappé, la preuve aurait été faite que les terroristes avaient bel et bien réussi leur coup, comme si les dessinateurs rescapés avouaient : « vous voyez, on a baissé la garde, on est devenus raisonnables, la leçon a porté. »
Impensable !
Enfin, une grosse question : a-t-on le droit de faire de l’humour avec la religion, le droit de se moquer de Dieu, des croyants, des superstitions ?
Ce qui revient à demander : est-il permis de blasphémer ?
Le blasphème ( je prends, pour faire simple, la définition du petit Robert 2015 ), est une « parole qui outrage la divinité, la religion ou quelque chose de sacré ».
L’outrage en parole ou en acte est une question d’usage, de temps et de tradition.
Se promener tout nu dans la rue est un outrage. Mais se promener habillé dans un camp de nudiste est très mal vu. Roter est chez nous inconvenant. Ailleurs, c’est un remerciement ( j’ai bien mangé, merci ! ).
Charlie Hebdo vous choque ? Aucune loi ne vous oblige à l’acheter. Mais si la nudité vous choque, ça va être plus compliqué. Parce que dans les magazines les plus innocents et sur les affiches, au détour d’une rue, vous risquez d’avoir de très mauvaises surprises. Ce qui était inconvenant il y a 50 ans est devenu aujourd’hui banal et admis. Les temps changent. Les lois aussi.
Plus clairement, pour Charlie Hebdo, c’est moins le fait de représenter Mahomet qui est outrageant que la façon dont il est caricaturé ou critiqué : les djihadistes ignorent peut-être que dans la culture islamique, l’image du prophète a été peinte jusqu’au XVIe siècle ! Par la suite s’est instaurée de façon tacite la contrainte de ne plus le représenter. Les radicaux n’obéissent donc pas aux préceptes du Coran mais à une… « tradition récente ».
Le dilemme revient donc à demander : « Le blasphème est-il autorisé, limité ou interdit ? »
En France, des lois - et des traditions - existent, qui d’ailleurs limitent l’usage du blasphème ! Seulement voilà : la France, ce n’est pas le monde. Ce qui est autorisé ici est interdit ailleurs. Notre « Déclaration universelle des droits de l’homme » est moins universelle qu’il n’y paraît.
Imposer la démocratie ( parfois par la force ! ) dans le monde entier est une idéologie en apparence généreuse, mais qui, à y bien réfléchir, est là aussi une « tendance » de notre temps. Et quand il faut introduire la ( pardon : les ) religion(s) à ces principes universels, le problème devient vite délicat.
Pourtant, le sacré ( voir la définition du blasphème ) semble une notion universelle. Il n’en est rien.
Et malgré l’affichage, le 11 janvier, de magnifiques principes oecuméniques ( juifs, musulmans, chrétiens, nous avons le même dieu ! ), nous savons qu’il n’en est rien : le dieu des juifs ( il est interdit de le nommer : blasphème ! ) n’a rien à voir avec le père de Jésus ( et pour cause : aux yeux des Juifs, Jésus était un imposteur ! ) ni avec le prophète Mahomet (il est devenu interdit de représenter : blasphème ! ).
A ceux qui se demandent comment tout à commencé, je conseille la lecture des livres sacrés, notamment ce qui concerne Abraham : c’est lui qui a f… non, blasphème ! Disons que c’est lui qui a, euh… sacrément compliqué les choses. Mais au fond, Dieu a aussi sa part de responsabilité  ( blasphème ? )
Et le débat st ouvert. Pour revenir à nos moutons ( hum, blasphème ou humour ? Je m’interroge…), il convient :
·    d’admettre qu’après notre mort, nous n’accèderons pas au même paradis (  sinon, il faut imaginer le face à face  Wolinski / frères Kouachi… )
·    de comprendre que la cohabitation des défunts sera plus complexe que le beau rassemblement du 11 janvier : 3,7 millions de personnes dans les rues des villes de France et pas un incident… respect, comme on dit !
En revanche, au paradis… que de règlements de comptes !
·    de s’interroger sur la notion de sacré avant d’aborder celle du blasphème
·    de savoir où se situe la frontière qui sépare l’injure de l’humour. Eh oui, si on connaît l’humour juif, l’humour musulman est une expression moins familière. Et notre bon pape François ( je n’y mets pas d’humour, ce n’est pas un blasphème ) lui-même juge qu’il ne faut pas trop plaisanter avec le sacré. Merci de nous indiquer la vitesse limite.

Vastes programmes ? Sans doute.
Pourtant, je me risque à ébaucher des réponses :
·    Malgré les accolades fraternelles, tant que les croyants s’en tiendront au pied de la lettre et voudront perpétuer des traditions en contradiction avec la nécessité de vivre ensemble, les religions resteront incompatibles entre elles.
·    Dans un même pays, religion et état doivent établir des règles de coexistence. En France, le problème a été théoriquement réglé en 1905 avec la séparation de l’église et de l’état. Ce n’est pas du tout le cas ailleurs. Ni en Europe ( en Allemagne, vous devez déclarer votre religion  pour que l’état reverse une partie de vos impôts au culte concerné ; au Royaume Uni, la reine est à la fois la représentante de l’état et de l’église anglicane, j’en passe… ) ni même chez les prétendus champions de la démocratie où la formule in god we trust figure sur chaque dollar, magnifique mariage de la religion, de l’argent et de l’état. Aux Etats-Unis, se déclarer ouvertement athée a souvent pour effet, semble-t-il, de vous priver de bon voisinage… Croire et prier, ça fait partie des conventions.
·    En France, depuis la Révolution ( un peu ) et le rétablissement de la république ( beaucoup ), le sacré a acquis une dimension laïque. Oui : en France, république rime avec laïque. Et nos traditions ont fait acquérir  à l’humour une dimension proche du sacré. Parce que dans notre tradition culturelle, le droit de rire de tout a pour mission de faire réfléchir.
La république ou la foi tout court entrent-elles dans le sacré ? Si oui, il faut interdire la chansons de Brassens : Le jour du 14 juillet, je reste dans mon lit douillet ( La mauvaise réputation est une injure à la République ! ) ou celle d’Alain Souchon ( Et si le ciel était vide ? Et si en plus y a personne ? est une injure à toutes les religions ! ) J’en passe…
Bref, ne relisez pas Voltaire, vous l’interdirez dans les écoles !
Ne pas choquer ?
Mais je suis choqué vingt fois par jour !
Je juge certains propos insultants pour la République, pour la personne humaine. Ou pour ce que je juge ( moi ) être une vérité universelle. Donc sacrée.
Qu’on puisse prétendre ( et enseigner ! ), comme le font les fondamentalistes ( chrétiens, eux ) que la Terre a été créée il y un peu plus de 6 000 ans, avec, en six jours, toutes les espèces, l’Homme y compris, est à mes yeux de scientiste laïc un intolérable blasphème. Mais je n’élimine pas à la kalachnikov ceux qui professent ces inepties. Je réclame seulement le droit de m’opposer à eux, de leur répondre. Et d’utiliser l’humour comme arme. Même si cette arme est dangereuse, et peut blesser.
Sauf erreur, dans l’Histoire, l’humour a causé moins de morts, me semble-t-il, que les croisades, les attentats, le nazisme, le racisme, l’antisémitisme – et toutes les intolérances réunies.
La littérature a encore de beaux jours devant elle puisqu’elle dérange encore les dictatures...

Dimanche 09 novembre 2014

Ecologie ... ou économie ?

On nous l’a assez répété et on l’a bien compris : il faut de la croissance. Croissons, croissons. Si vous ne croissez pas, vous n’aurez pas d’emploi.
D’accord. Alors on croît. Et on croit. Enfin, on essaie de croître et d’y croire.
Finalement, le gaz de schiste, ça crée des emplois, non ? Entre économie et écologie, le monde a donc choisi. La preuve, c’est que lorsque le GIEC lance un nouveau SOS, les gouvernements se réunissent, décident de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, font des prévisions et des promesses… qui ne sont pas, ou quasiment pas tenues. Parce qu’il faut la croissance, bon sang !
Dans les années soixante, ignorant qu’on était au cœur des « trente glorieuses », mon oncle vitupérait contre les hausses des prix et lançait souvent : « Il faudrait une bonne guerre ! » Moi, j’avais quinze ans… et très peur de partir en Algérie.
Je m’interrogeais d’ailleurs sur l’expression « une bonne guerre ». Allez… soyons cynique jusqu’au bout : à y bien réfléchir, la guerre a de gros avantages économiques : un pays détruit, il faut le reconstruire. Ca crée des emplois. Prenons ( ce n’est qu’un exemple ) le cas des mines antipersonnel. Bon, depuis 1997, il est interdit de les utiliser. Mais pas de les fabriquer. D’ailleurs, l’Inde, le Pakistan et la Birmanie continuent d’en produire. La Chine, elle, en possède un stock de 100 millions, dommage de ne pas les utiliser… Chez nous, la société italienne Valsella Meccanotecnica en a fabriqué jusqu’en 1994. N’allez pas me dire : mais c’est horrible, en plus ces mines mutilent surtout les enfants ! Oui, mais réfléchissez : d’abord c’est une entreprise. Donc des emplois. Et puis les enfants mutilés ont besoin de soins. De médecins ( qu’il faut embaucher ). D’hôpitaux ( qu’il faut construire ). De prothèses ( qu’il faut fabriquer ). Vous voyez bien que ça crée des emplois ! Et puis… ces mines, il faut les enlever. Déminer, c’est long, compliqué – mais là aussi, ça crée des emplois.
Oui, je sais, l’écologie en crée aussi. Mais c’est du long terme. Et c’est moins rentable que d’autres secteurs, qui rapportent davantage, et plus vite. Ce que réclament les actionnaires. Eh oui, on est dans l’économie. L’écologie passe après. Et à ceux qui affirment que le réchauffement climatique va, à terme, coûter très, très cher ( en maladies, aménagements du territoire, digues, réfugiés climatiques et vies humaines ), les tenants de l’économie à tout prix répondent – mais à voix basse, et s’ils ne le disent pas, ils le pensent très fort : « Qu’importe, le principal c’est que l’économie fonctionne. On aménagera le système. L’économie saura s’adapter. Et après tout, pour affronter les conséquences de ces catastrophes annoncées, des emplois seront créés ! » Notamment dans les compagnies d’assurance, promises à un brillant avenir.
Et puisqu’on est dans l’économie, parlons impôts et déficits. Eh oui, en cette fin d’année, on est toujours à la recherche de 60 milliards d’euros, que le gouvernement veut trouver, million par million, en rognant ici ou là.
Et puis, tout à coup, à l’occasion de l’arrivée à la présidence de la Commission européenne de Jean-Claude Junker ( ancien Premier Ministre du Luxembourg ), l’actualité pointe un abus : on découvre que ce petit pays européen - ben oui - est le paradis fiscal de centaines de grosses sociétés qui échappent à l’impôt ! D’ailleurs, c’est de cet argent bien placé que le Luxembourg vit ( et il en vit très bien, merci ), en permettant d’éviter aux dites sociétés - d’Amazon au Crédit Agricole en passant par Ikéa, et j’en passe - de payer l’impôt aux pays qui utilisent ( et paient ) leurs services. Cette annonce m’a fait éclater de rire. A cause de la brutalité de l’info. Parce que ce qu’on semble découvrir… est un état de fait depuis quarante ans !
Combien de milliards échappent ainsi, en France, à l’impôt ? Je vous le donne en mille : 50 à 60 milliards ! Autrement dit, si la loi était appliquée, et si les manipulations et montages financiers illégaux pouvaient être interdits et punis… le déficit français qui nous pourrit la vie serait un mauvais souvenir. Sauf que ceux qui font ( ou détournent ) les lois… sont parfois ceux-là même qui nous gouvernent. Et obligent les petits contribuables à faire des efforts pour combler les bénéfices colossaux ( et pour cause ! ) des grosses sociétés qui échappent à l’impôt.
L’économie de marché, c’est bien et ça marche… mais pas pour tout le monde.
Quant à l’écologie… évitons les sujets qui fâchent. D’ailleurs, lors des dernières manifestations paysannes, on a vu sur les tracteurs ( et c’est une grande première ! ) l’affiche : A BAS L’ECOLOGIE !
Ecologie, économie… et si on se trompait d’adversaire ?

Lundi 20 octobre 2014

On lit moins… pourquoi ? ou : Savoir lire n'est pas lire !

On lit moins ? En réalité, c’est faux !
On n’a jamais tant lu ni tant écrit qu’en 2014. Et les jeunes sont en tête de liste. Mais on lit désormais sur écran ; et on écrit… des textos, des SMS ou des tweets. Autrement dit, on zappe et on gazouille. Et la littérature est loin.
La désaffection pour la lecture a des causes qu’on a voulu longtemps expliquer par des affirmations qui ne me font plus sourire, mais me mettre en colère :
« Le livre est cher ! »
Rien n’est plus faux. C’était vrai il y a 50 ans, ça ne l’est plus.
Ceux qui n’hésitent pas à aller au cinéma, au Mac Do, à renouveler tous les six mois leur smartphone ou leur ordinateur portable ( à 600 euros ), ceux qui prétendent qu’Internet est gratuit ( et qui paient des abonnements, l’électricité, l’entretien de leur matériel informatique ) reculent devant l’achat d’un livre : trop cher. Alors qu’il y a les bibliothèques municipales, les amis, les vide-greniers.
J’oubliais : le livre qui est cher (25 euros), c’est celui qui vient de sortir, dont tout le monde parle et qu’il faut avoir lu. Je m’en passe souvent. Moins par économie d’argent que de temps. Parce que dans deux mois, on n’en parlera plus, et que je refuse de suivre le mouvement. 25 euros ou 7 euros ( le poche, ça existe ! ), c’est cher ? Une statistique prétend qu’ « un bon lecteur lit 20 ouvrages par an ». Faites le calcul - en admettant que vous les achetiez !
Moi qui suis sans doute un « très bon lecteur » ( je réfute d’ailleurs cette expression, j’y reviendrai ), puisque je lis plus de 100 ouvrages par an – un « bon lecteur » en lit 20 paraît-il -, j’affirme dépenser beaucoup plus en carburant, ou en péages ! La vérité, c’est que ceux qui prétendent que le livre est cher… trouvent ce prétexte pour justifier le fait qu’ils ne lisent pas.
Je le répète : le prix du livre n’est pas en cause. S’il était gratuit ( et dans de nombreux cas… il l’est ! ), il n’y aurait pas un lecteur de plus : je vois de plus en plus de « boîtes à livres » au coin des rues et je n’ai jamais remarqué qu’on s’y battait pour en emprunter un !


« J’aime lire, mais je n’ai pas le temps ! »

Là, je peux devenir agressif. On a le temps de regarder la télé, d’être scotché sur Internet ou sur son smartphone ( on passe plus de 5 heures par jour devant des écrans ! ) mais… on n’a pas le temps de lire, au point que  55% des Français de plus de 16 ans n’ont pas lu un seul ouvrage l’an dernier !

De l’analphabétisme à la lecture savante.

Même si l’analphabétisme progresse, ce n’est pas ce qui m’inquiète.
Les ministres de l’éducation sont obsédés par l’apprentissage de la lecture. Et quand un enfant « sait lire », on pousse un cri de victoire. Eh oui, pour entrer en 6ème, il faut savoir lire , c'est-à-dire être capable de déchiffrer un texte sans l’ânonner, de façon fluide - et si possible en mettant le ton.
Eh bien ça ne me suffit pas. Pas du tout. Notre pays est plein ( 55% ) de ces « lecteurs » qui lisent le journal, l’horoscope, les magazines, des infos sur Internet… mais sont en réalité incapables de se plonger dans une lecture longue et suivie. J’en croise tous les jours et il m’arrive d’évoquer ces problèmes avec eux. Je connais aussi de faux « bons lecteurs » ( nous y voilà ! ) qui lisent plus de 20 romans par an : du Barbara Cartland, du Danielle Steel, du Guillaume Musso, du Marc Lévy ( et je ne dis pas de mal de ces écrivains, lire certains de mes billets d’humeur précédents ! )
« Mais alors, qu’est-ce qu’il veut, Grenier ? » allez-vous rétorquer.
Il me semble que savoir lire, c’est avoir l’appétit d’aller plus loin. D’aborder des textes de plus en plus ambitieux et complexes. Et là, il n’y a plus de limites. Moi, j’apprends toujours à lire. Proust me tombait des mains quand j’étais prof de lettres. J’ai dû attendre 34 ans avant d’aborder ( avec une jouissance inespérée ! ) La Recherche. Sans parler de mes efforts, à 20 ans, pour aborder  Nathalie Sarraute, James Joyce, Dos Passos ou Michel Leiris !
Or, cet appétit disparaît. Et les écrans en sont, me semble-t-il, une partie de la cause ( l’autre partie étant la politique de la lecture, voir mon billet d’humeur précédent ). Parce que l’écran invite au zapping. Et l’écran  du smartphone ou de l’ordinateur plus encore que celui de la télé ! Il faut voir la tête de mes jeunes lecteurs quand je leur dis que je consacre trois heures par jour à lire :
Parce que vous pouvez lire pendant trois heures ??? Ils ont du mal à y croire, eux qui passent facilement trois heures d’affilée… devant leur console de jeu !

Lire un livre papier et lire sur un écran…


Ce n’est donc pas la même chose. Et ceux qui prétendent le contraire sont… les « vieux bons lecteurs » qui n’y voient pas de différence.
Mais voilà : les jeunes, eux, n’ont plus appris à lire comme autrefois. Ils « savent lire », certes, mais ils sont souvent ( ne généralisons pas ! ) rebutés devant l’effort d’une lecture longue. Ne parlons pas d’une « lecture savante » ( même si je n’aime pas ce terme ) ! C'est-à-dire qu’au bout de quelques lignes, de quelques pages d’un texte qui exige une réflexion, un effort d’identification ou qui les rebute en raison de mots dont la signification n’est pas évidente… ils abandonnent. Parce qu’ils sont désarçonnés. Ou que leur intérêt n’est pas suffisamment capté.
Eh oui, le lecteur d’autrefois ( vous lisez la Minute du vieux schnock, ne l’oubliez pas ! ) était doté d’une grande capacité de patience. On savait qu’il fallait apprivoiser le texte : introduction, descriptions, réflexions…. Si l’on y renonçait et fermait le livre, les autres plaisirs étaient maigres : parfois ( c’était mon cas ), il n’y avait ni télé, ni frères et sœurs, ni copains, ni vélo... Le livre était la seule fenêtre ouverte sur le monde, et lire était le moyen privilégié de faire vagabonder son imagination… et fonctionner sa réflexion.
Le problème, c’est qu’au lieu de défendre la cause du livre et de la lecture, on privilégie la « modernité ». On fabrique des générations de lecteurs basiques qui sauront certes déchiffrer un texte et taper sur un clavier,  mais auront pour la plupart perdu cette appétence indispensable pour aborder… la littérature.
Si bien qu’on n’ose plus parler de « lecture-plaisir ». Pour la plupart des ados, ces deux mots sont antinomiques ( oh pardon, c’est un gros mot, ou plutôt adjectif grossier, faut-il une note de bas de page ? )

Lire n’est plus tendance

Et si c’était une question de mode ?
Il y a 40 ans, à Paris, ma femme et moi fréquentions les musées. Le prix d’entrée était inférieur à celui d’une place de cinéma. Le Louvre était ( déjà ) gratuit le dimanche : et même ce jour-là, il ne fallait pas jouer des coudes pour admirer La Joconde. Que d’allées désertes !
Aujourd’hui, par chance, le musée est tendance. Il ne faut pas rater la dernière exposition sur les Nabis ( ou les impressionnistes, ou les fauves, etc. ) au risque de passer pour un plouc. Magnifique !
Il faudrait donc que la lecture devienne tendance elle aussi – mais pas celle du dernier Goncourt ou du best-seller-dont-on-parle. Parce qu’au sein de cette baisse générale, certains ouvrages, il est vrai, tirent leur épingle du jeu, ceux qui sont en tête de gondole. Puisqu’on lit moins, autant lire facile et utile.
Le dernier Mary Higgins Clark se vendra mieux que la somme des 600 nouveautés de la rentrée.On parie ?

Jeudi 18 septembre 2014

La température monte ... et la lecture baisse !

Y aurait-il un lien entre le réchauffement climatique et la désaffection pour le livre ? Non, je n’irai pas jusque là ( encore que… )

Simplement, il ne faut pas se fier aux apparences.

L’été a été pourri – mais loin d’être enrayé, le changement climatique s’annonce plus rapide que prévu. Au point que la situation décrite dans mon roman Cinq degrés de trop, que d’aucuns accusaient de flirter avec la caricature, risque de se produire non pas en 2 100, mais plutôt vers 2050.

Quant à la baisse de la lecture, elle reste en apparence modérée : en 2013, 3,5% en moins de ventes de livres. Mais 6,5 % de baisse entre juin 2013 et juin 2014. Un graphique vous montrera que la chute s’accélère.

Et à mon avis, elle n’est pas près de s’arrêter.

Contrairement aux espoirs des éditeurs, les ventes en numérique, dérisoires, sont loin de compenser les pertes des ventes en papier – on ne parle même plus des librairies qui ferment…

Dans ces deux domaines ( numérique et fermeture des librairies ), les USA caracolent en tête - et Amazon triomphe ! Parenthèse : j’entends dire un peu partout : « Oui,  la France est en retard » - comme si les USA étaient le modèle à suivre dans tous les domaines. Aux Etats-Unis, on compte 730 prisonniers pour 100 000 habitants. Et en France : 101.

On a encore beaucoup de progrès à faire.

Sur quoi se base mon pessimisme ? Sur la politique actuelle du livre et les mesures prises dans l’enseignement.

Le jour de la rentrée scolaire, on a vu notre Président, face à des ordinateurs dans une classe, affirmer qu’il fallait que les enfants aient une tablette ; que les livres devaient être numérisés pour que tous les élèves puissent accéder à la lecture et enfin ( sic ) que l’enseignant doit utiliser le numérique pour entrer dans la modernité.

On sait que depuis de nombreuses années, l’argent autrefois destiné à l’achat des livres est réservé en priorité au matériel informatique. Bref, il faut que chaque enfant ait un ordinateur et que les enseignants sachent montrer aux élèves comment s’en servir.

Euh… je me permets de sourire.

En France, 8 foyers sur 10 ont un ordinateur. Et ceux qui n’en ont pas, eh bien je gage qu’ils n’ont pas d’enfant en âge d’en posséder un !

Le nombre d’élèves n’ayant aucun ordinateur à la maison me semble très faible – et ceux-là disposent de celui du CDI ou de la bibliothèque.

Autrement dit, la démocratie sert de prétexte à un suréquipement inutile ( mais fort utile pour le marché informatique ! ). D’autant que lorsqu’un adulte et un ado sont face à une tablette ou un smartphone, c’est plutôt l’ado qui montre à l’adulte comment s’en servir !

Mais bon, les faits sont là ; on ne reviendra pas en arrière.

A l’école primaire, les livres sont toujours présents – ouf. Notamment existent des ouvrages de littérature jeunesse dont l’usage reste recommandé pour que les élèves accèdent à la « lecture plaisir » - ouf ( bis ).

Mais au collège, la tendance est différente. Les enseignants sont priés d’accorder la priorité à l’étude des classiques et de réserver les ouvrages jeunesse à ( je cite ) « des lectures libres, par curiosité et pour le plaisir, ( qui ) peuvent être faites à partir d'indications données par le professeur. »

Il en est de ces instructions comme de l’aide faite aux banques : « on vous a sauvées avec l’argent public, alors soyez gentilles, consentez des prêts ! » ou aux entreprises : « on vous a débloqué 30 milliards pour baisser vos charges alors soyez sympa embauchez ! ». Si je calquais et caricaturais ( ? ) l’instruction à livrer aux élèves, cela reviendrait à quelque chose comme : « nous allons étudier Le père Goriot mais pour vous distraire, je vous recommande de lire des ouvrages pour la jeunesse. »

Résultat : la lecture va s’assimiler ( pour beaucoup, c’est déjà fait ! ) à un pensum. Et neuf fois sur dix, l’élève, ne va quand même pas, après avoir fait l’effort de se plonger dans Balzac, chercher ailleurs le plaisir de lire. Aujourd’hui, dans la vie, il y a d’autres modernités ! ( pardon : priorités. )

La vérité, à l’époque où le mot intello est devenu une insulte au collège, c’est que le livre n’est plus tendance. Il est même ringard, sauf quand certains leaders ont lu Fascination ou Hunger Games et que si on ne l’a pas lu ( heureusement, il y a les DVD ! ) on passe pour un  plouc.

Pour fréquenter les collèges assez régulièrement, je note que si des lecteurs ( et surtout des lectrices ) existent encore en 6ème et en 5ème, leur nombre se réduit en 4ème et en 3ème ; il voisine même zéro dans certains CDI.

Nul doute que pour inverser la tendance, la solution idéale n’est pas de remplacer les livres par les ordinateurs ou les tablettes ; ni de généraliser l’usage du clavier au lieu d’enseigner à former les lettres.

Ah oui, vous l’ignoriez ?

En 2014, aux USA, l’apprentissage de l’écriture manuelle est optionnel dans 45 états sur 50 ! L’enseignement de l’écriture se fait désormais avec le clavier. Et la France s’y met, pas question de prendre du retard !

Ah : et s’il y avait un point commun entre le réchauffement climatique et la désaffection de la lecture ? Eh bien oui : c’est le fait que les pratiques qui s’installent deviennent la norme, qu’on finit par s’y habituer – mais que les effets pervers se font sentir des décennies plus tard… quand il est trop tard.

( Prochainement, la suite de cette minute du vieux schnock :
On lit moins… pourquoi ? ou Savoir lire n’est pas lire ! )

Lundi 02 juin 2014

Intermittents de l'écriture ?

Le 28 février dernier, à 20H45, sur canal+, juste avant le début de la « cérémonie des Césars », Frédéric Beigbeder m’a volé ( sans le savoir ) l’éditorial qui suit, que je ruminais depuis plusieurs mois et que je m’apprêtais à envoyer à mon webmaster.
Interrogé sur sa position concernant les intermittents du spectacle ( trop indemnisés ou pas ? ), il les a non seulement soutenus… mais de plus ajouté qu’il envisagerait volontiers d’ajouter les écrivains à la catégorie des fameux « intermittents ».
Il serait trop long et trop compliqué de revenir sur ( et d’expliquer ! ) les indemnisations de ces fameux intermittents. Le sujet mériterait des centaines de pages. Mais laissez-moi vous relater quelques brefs souvenirs…

Mes parents étaient comédiens. Des petits comédiens. Ils se sont opposés à ce que j’envisage la même profession parce que pendant trente ans, ils avaient galéré, accepté n’importe quel remplacement au pied levé, appris en catastrophe leur rôle dans des trains de nuit, frappé à mille portes, pleuré pour obtenir un rôle de figurant ou un contrat pour quelques « feux ». Jamais ils n’ont révélé aux directeurs de troupe qu’ils étaient mariés, qui se seraient cru obligés de les embaucher tous les deux - ils ont donc souvent travaillé… séparés, y compris pour partir en tournée, ce qui était toujours financièrement une aubaine !
Quand mon père a été embauché comme régisseur au Français, c’était à ses yeux le Pérou : un ( bon ) salaire mensuel garanti !
Devenu enseignant, j’ai été édité très jeune, obtenu des prix. Et ajouté à mon salaire de prof des droits d’auteur de plus en plus importants. Jusqu’à ce que, à 45 ans ( et avec 40 ouvrages publiés ), je me risque à tenter de « vivre de ma plume ». Mes parents étaient morts – sinon, j’aurais redouté leurs foudres : écrivain, c’est aussi peu un métier que comédien !
Sauf qu’aujourd’hui existe pour les acteurs ( que dis-je ? C’est mieux encore : pour tous les métiers du spectacle, ou presque ! ) ce fameux statut d’intermittent qui, ( je simplifie ) permet d’être indemnisé pendant huit mois si l’on peut justifier de 507 heures de travail sur dix mois.
Une loi sans cesse modifiée, améliorée, et contournée par bien des structures pour faire payer ces indemnisations par la collectivité. Je n’entre pas dans les détails pour en venir à mon questionnement intime, soudain formulé par Beigbeder de façon provocatrice :

Et les écrivains ? Ne sont-ils pas eux aussi des intermittents ( de l’écriture ) ?
Je m’explique : pourquoi un écrivain publié, au talent reconnu, ne pourrait-il pas lui aussi bénéficier sinon d’une certaine « sécurité d’emploi », du moins d’une forme d’indemnisation si ses ouvrages ne lui permettent plus de vivre ?
Attention : en posant la question, je ne prétends pas y répondre en affirmant : OUI !
Alors en ce cas, pourquoi la poser ?
Tout simplement pour proposer une réflexion sur le statut du créateur.
Ou de l’artiste.
Aujourd’hui, un écrivain touche des droits d’auteurs ( merci, Beaumarchais, merci Zola ! ).
Parce qu’il y a un siècle et demi, les amis de Flaubert ont dû lui dénicher un poste fictif de bibliothécaire pour qu’il ne meure pas dans la misère. Cependant, aujourd’hui encore, l’écrivain peut travailler pendant des mois, voire des années et proposer un ( ou des ) manuscrits à un éditeur… qui le(s) lui refusera. Si les droits d’auteur de ses ouvrages publiés baissent ( voire disparaissent, il arrive que les livres meurent ! ) comment va-t-il vivre ?
La réponse s’impose : lui, il doit avoir un « vrai métier » !
Une réponse refusée aujourd’hui par bien des auteurs que je connais… et dont le salaire est loin, très loin  d’atteindre le fameux SMIC !
Ma question, je le sais, suppose mille interrogations annexes.
Par exemple :
- N’y a-t-il pas le risque qu’un « intermittent de l’écriture » devienne… un « fonctionnaire de la création » ? Ou encore :
- Soit. Mais qui va décider qu’un écrivain est un « professionnel – donc un possible futur intermittent de l’écriture » ? Une sorte de « commission », comme dans l’ex URSS ?
La réponse qui semble s’imposer ( « Pardi ! Il faut qu’il ait des milliers de lecteurs ! Que son succès soit reconnu ! » ) est moins évidente qu’il y paraît.
De même qu’un acteur comme Depardieu n’a pas besoin d’être indemnisé, ce statut d’ « intermittent de l’écriture » n’aurait aucune raison de toucher des auteurs à succès.
Sauf que le succès ( dans le spectacle comme en littérature ) est éphémère. Et que les chiffres de vente d’un ouvrage ne garantissent pas sa pérennité. Qui se souvient encore d’Henry Bordeaux, auteur phare du début du XXe siècle ? Et si l’on se souvient de Julien Gracq, sait-on qu’il resta enseignant toute sa vie et que son premier roman, Au château d’Argol… fut refusé par la NRF ?  i l est vrai que Proust avait été refusé lui aussi, et par André Gide !
Quelques exemples parmi tant d‘autres…

Pour les écrivains, le problème semble plus complexe que pour les « intermittents du spectacle ». Même si je juge étonnant qu’un écrivain « reconnu » mais au chômage ( alors que, précisons-le… il travaille, il écrit – voir plus haut ! ) n’ait droit à aucune indemnité alors qu’en bénéficient, dans le domaine du spectacle, un caissier, un gardien, un barman ou une hôtesse d’accueil ! ( Ca y est, je me suis fait 100 000 ennemis )
Je précise aussi, pour ceux qui l’ignoreraient, que lorsqu’une maison d’édition fait faillite, sont systématiquement et par priorité payés les fournisseurs, imprimeurs, éditeurs et secrétaires… mais que les droits des auteurs, eux, ne sont pas versés.
Bref, dans le domaine du livre, le producteur de base ( l’écrivain, qui touche ordinairement entre 5 et 10% du pris de vente hors taxe de chaque volume vendu ) est le dernier maillon de la chaîne dans le domaine de la rétribution, puisque les employés chargés de sélectionner, fabriquer et diffuser le livre, eux, bénéficient le plus souvent d’un statut ordinaire –mais privilégié ! - de salarié.

Et qu’on ne me rétorque pas : mais après tout, c’est normal, si un livre ne se vend pas, on ne voit pas pourquoi l’auteur serait indemnisé. Parce que dans le domaine du spectacle existent de grosses subventions sans lesquelles ( entre autres ) tous ceux qui travaillent dans les théâtres subventionnés seraient du jour au lendemain sans emploi.

Au bout du compte, la vraie question est peut-être celle-ci : à qui peut ( et doit ) bénéficier l’argent public ? La question mérite réflexion.
Parce que si l’on joue au jeu ( dangereux ) de l’offre et de la demande ( j’allais dire « de l’économie de marché pure et dure » ), il faut alors supprimer tout ce qui ne rapporte pas. Enfin, « ce qui ne rapporte pas immédiatement ».
Et parmi les questions annexes ou les parenthèses, on peut aussi se demander pourquoi ce statut d’intermittent ne pourrait pas toucher, euh… par exemple les peintres ?
Imaginons ( mais on rêve ! )  que Van Gogh ait touché de son vivant le millième des bénéfices générés par les futures ventes successives de ses tableaux ! Eh oui, là encore, il arrive que la création rapporte - mais davantage, bien davantage aux spéculateurs qu’aux créateurs.
Un artiste est par définition isolé. Que vaut-il quand…ceux qui raflent la mise sont ceux qui s’organisent ?

Et si l’on va au bout de cette logique ( supprimer ce qui ne rapporte pas ), il faut commencer par les bibliothèques publiques ( et les bibliothécaires ) mais aussi… par l’école !
Que d’argent économisé si on laissait l’enseignement aux entreprises privées ! Elles pourraient enfin, sans perdre toutes ces années à imposer de la culture générale à des enfants que ça n’intéresse pas du tout, les former le plus tôt possible aux vrais métiers qui correspondent aux nécessités pratiques du marché !

Lundi 28 avril 2014

Infos People

D’ordinaire, je regarde les infos sur la 2. Et depuis quelque temps, je suis frappé par la récurrence d’interviews de gens… comment dire ? Normaux ? Du peuple ? Comme vous et moi ? Délicat à définir…
Pendant l’été, par exemple, de façon quotidienne, répétée, se sont succédé d’interminables séquences de gens interrogés dans les embouteillages : « Ben oui, on est partis à 3H du matin, et là… c’est la galère. Où on va ? A Palavas les flots (  La Baule, Le Tréport… ). Oui, les enfants sont derrière, ils ont leur console, ben si, ils s’ennuient un peu mais on s’arrête dans les aires de repos et y jouent… » Ou sur les plages : « Y fait chaud ! Ben oui, on est en vacances. Non, non, on fait attention au soleil. Et on surveille les enfants qui barbotent. » Ou les touristes à Paris : « Yes, we are coming from Pékin ( Madrid, Berlin, Oslo… ). Très beau. Ah, on rêvait de voir la Tour Eiffel, beautiful ! »
Un samedi de février dernier, après le nouveau record de Renaud Lavilennie et entre deux médailles olympiques, on nous a successivement gratifiés dès 20H10 d’une interview à propos :
·    des saisonniers de ski dans les stations d’hiver : d’où ils viennent ( d’un peu partout ), où ils dorment ( dans un studio ! ), ce qu’ils mangent -euh… comme vous et moi.
·    de la vie d’une femme de chambre à Paris, mais si elle aime son métier, même si tous les clients ne sont pas aimables, oui c’est fatigant, elle a hâte d’être à la retraite.
·    des barmen qui font des cocktails ( oui, ils nous livrent leur recette… non, parce que là, c’est un truc maison et on ne vous dira pas ce qu’on met dedans… )
En attendant, que se passe-t-il en Tunisie ? En Syrie ? Au fait, François Hollande est revenu des USA ! Quel bilan ? Pas un mot.
La veille au soir, j’avais suivi une émission sur LCP où Eric Orsenna décrivait par le menu la situation de l’Afrique en général ( elle progresse, et va mieux que les terribles événements en RCA ne le laisseraient croire ) et du Mali en particulier. D’autres invités ( un député UMP et un sénateur PS ) abordaient le problème de l’exploitation du gaz de schiste, passionnants détails à l’appui ; un dernier, spécialiste de l’Antarctique, évoquait l’aggravation du  réchauffement climatique et les récents carottages réalisés par les climatologues. Bref, de vraies infos, susceptibles d’éclairer le monde actuel. Et cela, sur une chaîne dont on croit souvent ( et à tort ! ) qu’elle ne fait que relayer les débats de l’Assemblée… ce qui suffirait d’ailleurs au bonheur du citoyen responsable. Parce que voir quinze députés présents ( sur 577 inscrits ! ) débattre doctement des droits de la femme à disposer de son corps vaut parfois son pesant de cacahuètes…
Bref, les chaînes dites d’information nous abreuvent de plus en plus souvent de « pages magazine » où l’avis des propriétaires de gîtes ruraux voisine avec celui des skieurs de l’hiver, des promeneurs du dimanche et des touristes en panne dans un aéroport ou une gare. Ces interviews sont là, bien entendu, pour rassurer le téléspectateur lambda : ah, enfin des gens qui causent comme nous, qui parlent pour ne rien dire et ont les mêmes problèmes que moi ! Au moins voilà des infos qu’on comprend !
A noter que la dernière mode est de demander leur avis aux enfants – dont les mots, ouf, sont encore plus simples que ceux du téléspectateur moyen. Le dernier interrogé, il avait 10 ans, évoquait sa crainte… pardon, mon style est trop ampoulé, je lui laisse la parole : « Ben non, moi, j’veux pas attendre 70 ans pour prendre ma retraite et mourir en travaillant ! » On peut en sourire. Moi, j’en aurais pleuré…
Oui, ma consternation grandit. Parce que dans les médias les plus vus ou écoutés, la parole est de moins en moins donnée à des spécialistes qui ont réfléchi, mais…
·    à « ceux qui ont réussi » ( les plus riches et les plus célèbres nous sont ainsi livrés en exemple, voyez, on peut y arriver ! )
·    au vulgum pecus ( oui, tant pis, consultez le Larousse – pardon : Wikipédia ! ) dont le niveau de langage et de réflexion nous rassérène et nous prouver que n’importe qui, même le plus jeune ou le moins informé… peut enfin dire n’importe quoi et passer à la télé !
Ah, un conseil : pensez de temps en temps à regarder LCP.

Lundi 17 mars 2014

Métiers d'avenir ?

Au sujet de l’inquiétante question : « Quel métier exercer plus tard ? », j’ai des éléments de réponses à suggérer.
D’abord, les métiers à éviter à tout prix : prof ( mal rétribué,  études longues, plus aucune considération ni soutien de la part des parents ), libraire ou bibliothécaire. D’ailleurs si vous aimez les livres, prétendez le contraire, au risque de passer pour un plouc.
En revanche, comme je le soulignais dans mon dernier billet d’humeur, certains secteurs sont promis à un brillant avenir, en premier lieu les assurances. Avec les catastrophes annoncées, nul doute que le recrutement va s’intensifier ; et comme, par définition, le tarif des assurances augmente en fonction des besoins, aucun chômage n’est à prévoir.
Contrairement aux vains avertissements écologistes, le secteur pétrolier est lui aussi en pleine expansion. Travaillez chez Total pour exploiter le gaz de schiste ! Les autorisations vont arriver en France ! ( et si vous êtes impatients, partez donc à l’étranger ).
L’étranger ? Là aussi, pensez-y ! L’avenir est de s’installer ( par exemple ) en Chine pour y ouvrir un restaurant. Ou un magasin de parfums et de vêtements made in France.
Travaillez dans le luxe, succès assuré.
Avec l’insécurité grandissante, songez aussi à la police – mais privilégiez plutôt Les milices privées. Attention, ne postulez surtout pas vous-même, il y a quand même des risques, créez et gérez votre propre entreprise !
Mais le secteur le plus ouvert, c’est celui qu’offre l’informatique. Non, inutile d’envisager d’être informaticien, ni même hacker – il suffit de créer une micro entreprise et de savoir se servir d’un ordinateur ! Vous pouvez par exemple imaginer un secteur de vente en ligne. Attention : en tant qu’intermédiaire, toujours.
Il suffit de « mettre en relation » le demandeur et… celui qui peut répondre à la demande. Et ce, dans tous les domaines. Par exemple le co-voiturage, le prêt d’argent ou les rencontres sentimentales ( et plus, si affinités ). C’est fou, le nombre de gens qui se déplacent, ont besoin d’argent… et d’amour !
Dans ce secteur, vous pouvez aussi lancer un site de voyance. Vous n’êtes pas cartomancien ? Ni gourou ? Aucune importance, aucun diplôme n’est exigé ! Affirmez que vous êtes d’une notoriété internationale – et appâtez vos clients au moyen d’un mailing affirmant que le premier contact est gratuit ! Que dire au client potentiel que vous ne connaissez pas ? Très simple : « Oui… je vois… en ce moment, vous avez de graves problèmes ( sentimentaux, d’argent ), vous vous posez des questions sur votre avenir – mais je vois un homme ( ou une femme ) qui s’intéresse de très près à vous et n’ose pas vous le dire. Vous allez bientôt recevoir un chèque ( ou un héritage, ou un contrat, ou la réponse à la demande que vous avez récemment formulée ). » Et s’il n’y a pas de résultat, me dites-vous ? Aucune importance, vous n’avez promis aucune garantie. Assurez qu’il faut attendre encore un peu ( et faites payer le client ). C’est fou, le nombre de gens qui sont prêts à consulter,  et à croire ce qu’ils ont envie d’entendre !
Et si vous avez des scrupules d’honnêteté ( si ce n’est pas le cas, j’imagine que vous êtes déjà passeur de clandestins, trader ou revendeur de drogue ), visez donc le coatching en ligne.
Quel genre de coatching ? N’importe lequel – et n’hésitez pas à viser les secteurs encombrés, ce sont forcément les plus lucratifs !
Ah… zut, vous aimez la lecture, les livres, vous rêvez du monde de l’édition ? Et vous n’avez pas de diplôme ? Pas grave…
Créez une maison d’édition ! Mais si, des millions de gens écrivent et veulent être publiés – sur support papier ( c’est vrai ! ). Certains sont prêts à payer très cher pour avoir leur nom sur une couverture. Alors dites que vous cherchez de bons manuscrits. Et quand vous en recevrez ( si, si, vous en recevrez, et beaucoup, ils ne seront pas forcément bons mais qu’importe ! ), ne prenez même pas la peine de les lire. Ne suggérez aucune correction ou modification ( ça pourrait vexer le client ) et affirmez que c’est parfait, que c’est exactement le genre d’ouvrages que vous recherchiez. Bien sûr, vous prendrez un large bénéfice sur l’imprimeur qui fera le travail. Pas question non plus de diffuser ces publications ( d’ailleurs elles ne se vendraient pas ). L’auteur viendra prendre lui-même en charge dans l’entrepôt les 300, 1 000 ou 2 000 exemplaires de son ouvrage. Qu’il ne sache plus quoi en faire ensuite, ce n’est pas votre problème.
Si quelques scrupules vous restent, vous pouvez aussi, dans le même secteur, proposer vos services comme coatch d’écriture. Vous n’avez rien publié ? Pas grave. Affirmez que des génies comme Hugo ou Flaubert auraient sans doute fait de très mauvais coatchs. Et que les meilleurs directeurs littéraires n’ont en général jamais rien publié. Là encore, quand vous lirez les textes de vos clients, soyez très, très indulgents. Inutile de leur faire améliorer leur style, ou de leur enseigner des rudiments sur la construction d’un récit. Au contraire, flattez les. Et rassurez-vous : les guider ( ou faire semblant ) ne vous engage à aucun résultat.
Ah ! Un dernier conseil : quand vous aurez de l’argent, placez-le. Dans un paradis fiscal, évidemment ( contrairement aux effets d’annonce, ils ne sont pas près de disparaître ) N’hésitez pas à privilégier la Suisse – parce que si la Suisse veut réduire le quota de travailleurs értangers, l’argent étranger, lui, est plus que jamais le bienvenu. Attention : il vous sera cependant difficile d’ouvrir un compte à moins d’un ou deux millions d’euros.
Mieux encore : devenez banquier ! Et si un jour votre banque est au bord de la faillite, pas de panique : l’état ( c'est-à-dire les contribuables ) vous viendra en aide. Parce qu’on sauve toujours les banques. Sans contrepartie. Et avec l’argent public.
Non, non, je ne suis pas un pessimiste – juste un vieux schnock.

Lundi 10 février 2014

( Des ) catastrophes ( pas si ) naturelles ?

Face aux inondations et aux submersions récentes – sans parler d’une douceur exceptionnelle pour un mois de… février – on s’interroge : la météo serait-elle devenue folle ?
De mon temps ( ben oui, je suis un vieux schnock ! ), j’entendais ma mère affirmer souvent : « Y a plus d’saisons ! Forcément, avec tous les spoutniks qu’ils envoient, ça finit par détraquer le ciel ! »
Les météorologues sont plus prudents : la climatologie, ce n’est pas leur truc. Impossible d’affirmer que ces phénomènes ont un rapport avec le réchauffement climatique ( toujours nié ou remis en cause par quelques irréductibles ). Simplement, ils constatent : les anticyclones remontent. Ceux qui frappaient l’Afrique ou l’Espagne il y a quelques années se jettent de plein fouet sur la côte basque et la Bretagne. Bizarre – oh, mais ça s’est déjà vu.
Ah… on nous signale aussi, entre deux infos sur les problèmes de cœur de notre Président et les espoirs de médailles des JO d’hiver, que 2013 a été l’année la plus chaude depuis… j’ai oublié. Et aussi que sur les treize premières années du XXIe siècle, onze font partie des plus chaudes jamais enregistrées. Les climatologues s’accordent aussi à affirmer désormais qu’on est loin de deux degrés supplémentaires redoutés pour la fin du siècle. Le réchauffement climatique se poursuit à un rythme qui permet d’envisager très sérieusement +5° ( de trop ? ) du côté de l’an 2100… ce qui me rappelle un roman dont je crois avoir été l’auteur en 2008, époque où pas mal de lecteurs me disaient : « tout de même, +5°… c’est un scénario vraiment pessimiste ! » J’ai envie d’ajouter : « et encore, on n’a pas tout vu ».
En revanche, ce qu’on constate, c’est que les « catastrophes naturelles » se multiplient, par exemple les incendies de plus en plus incontrôlables dans certaines zones des Etats-Unis ou en Australie. Or, une catastrophe naturelle, l’homme n’en est pas le responsable. C’est comme un tremblement de terre ou une éruption volcanique. Donc les assurances vont payer. C'est-à-dire vous et moi. Et tout ça ( si l’on y réfléchit un tout petit peu ) parce que :
·    les trusts pétroliers se réjouissent de pouvoir enfin exploiter les gaz de schiste ( très bon signe, que la glace de l’Arctique se mette enfin à fondre : ça va dégager de nouvelles voies maritimes commerciales, et permettre le forage en haute mer sans avoir à traverser des mètres et des mètres de glace ! )
·    les maires des villes côtières ou voisines d’un cours d’eau donnent les autorisations de bétonner le sol ( il faut bien construire, ça rapporte des impôts locaux, des particuliers et des commerces s‘installent – et tout ça crée des emplois, non ? ), ce qui empêche les eaux de pluie de s’écouler dans la terre… donc elles ravinent et gonflent les cours d’eau, elles s’étalent…
J’en passe.
Naturelles, ces catastrophes ?
A y regarder de plus près, pas tant que ça. Si vous voulez mon avis, et si vous avez de l’argent à placer, pensez donc aux sociétés d’assurance. Et à celles qui construisent des digues. Elles sont promises à un brillant avenir. D’autant plus que ces remboursements ( ou ces gros travaux ) seront financés ou remboursés par… vous-mêmes, indirectement. Et ayez tout de même une petite pensée jalouse pour ces gros trusts qui, eux, continuent de prospérer en étant les vrais responsables des ces conséquences « naturelles », qui continuent d’échapper à l’impôt et de mettre leurs milliards de bénéfices à l‘abri dans les paradis fiscaux, c’est toujours ça de gagné.
Ah… mais j’ai sûrement tort de mettre le doigt là où ça fait mal. Récemment, un camarade auteur ( qui a le malheur de donner lui aussi dans la SF, l’anticipation et les vains avertissements – qui est-ce ? Devinez !  ) m’a révélé qu’un autre de ses camarades, un poète, passé juste après lui dans un établissement scolaire, s’était entendu affirmer :
- Votre collègue ne nous a parlé que des cataclysmes qui menacent l’humanité dans le futur ! Eh bien on ne l’invitera plus !
Une réaction normale : après tout, dans les civilisations antiques, on avait coutume de mettre à mort ceux qui vous annonçaient de mauvaises nouvelles, le refus de signer un pacte ou une déclaration de guerre. Une politique de l’autruche que le grand philosophe Pierre Dac résumait avec un superbe aphorisme : « Quand on dit :  ferme la porte il fait froid dehors, ce n’est pas parce qu’on a fermé la porte qu’il fait moins froid dehors. »

A méditer.

Mercredi 01 janvier 2014

Le livre jeunesse... quel avenir ?

Ne cédons pas au pessimisme…
Si nous faisons un bref bilan de la situation de cette littérature au cours du demi-siècle écoulé, force est de constater que la littérature pour la jeunesse a bénéficié d’un élan inégalé. Après son apparition réelle et sa diffusion à la fin du XIXème siècle, le vrai bond en avant a été effectué deux ou trois décennies après la dernière guerre. Pour des raisons qu’il serait trop long d’aborder ici, les collections ( on en comptait une dizaine à la fin des année soixante ) et les auteurs ( ils n’étaient guère plus nombreux ! ) se sont multipliés. A tel point qu’il serait plus simple, aujourd’hui, de faire la liste des éditeurs qui n’ont aucun secteur jeunesse plutôt que celle des éditeurs qui en possèdent un !

Si le nombre de publications continue de progresser, la lecture marque pour la première fois un léger recul depuis quelques années. J’ai d’ailleurs coutume d’affirmer, avec un brin de provocation, que je suis toujours stupéfait que la lecture recule si peu, notamment chez les jeunes, face aux sollicitations et pressions multiples dont ils sont l’objet.
Jusque là, l’éducation nationale a accompagné, voire encouragé ces progrès : création des BDC, CDI, mise au programme de textes « pour la jeunesse », etc. Mais voilà : si, à l’école primaire, l’usage des ouvrages pour la jeunesse continue d’être préconisé, les instructions concernant le collège ne suggèrent plus, pour eux, que la lecture cursive. A y regarder de près, les mêmes instructions admettent pourtant que la littérature pour la jeunesse « facilite parfois l’accès à la lecture des oeuvres classiques. » Elles affirment ensuite que «  le professeur choisit des textes de qualité adaptés à ses élèves et à son projet pédagogique. »
Bref, chaque enseignant reste libre de juger, en fonction des élèves qu’il a face à lui, quels textes et quelles méthodes sont appropriés pour que les jeunes accèdent à la lecture en général et aux « œuvres du patrimoine » en particulier. Notons que quel que soit le niveau de la classe, les instructions évoquent une lecture « intégrale ou par extraits » - voire même une adaptation de l’œuvre. Mais jamais la notion de plaisir n’est abordée. Après tout, l’essentiel est que les élèves quittent le collège en ayant ( de gré ou de force ) lu ou abordé tout ou partie de L’Iliade et l’Odyssée, Notre Dame de Paris, du Colonel Chabert ou du Roman de la momie. Je caricature ? A peine.
On me rétorque souvent que des listes d’ouvrages pour la jeunesse existent. Dans les faits, force est de constater que les enseignants, souvent, n’ont ni le temps ni les moyens de les aborder. Il est déjà si difficile de faire acheter un classique aux élèves !

Les auteurs qui se déplacent dans les classes en ont fait l’expérience : l’achat de séries de 25 ou 30 ouvrages pour la jeunesse se raréfie. Là encore, on va me dire que je prêche pour ma paroisse et que c’est le corporatisme qui m’inspire.
Hélas, c’est plus grave. En effet, si la lecture au collège se limite aux « œuvres du patrimoine », si la littérature jeunesse n’est plus jugée comme un tremplin pour aborder la littérature classique – si son usage, enfin, est seulement conseillé… tous les efforts déployés jusqu’ici pour que la lecture progresse risquent d’être anéantis en une génération. Pour qu’un enfant ou qu’un adolescent lise, il faut qu’il y trouve son compte. Que les textes soient écrits avec un langage et une clarté qui le touchent, que l’écho de son propre monde y soit présent, et que ce jeune lecteur soit entouré d’adultes qui, eux-mêmes, lisent, y prennent plaisir, et le montrent ! C’est de moins en moins le cas.
Aux lecteurs stupéfaits d’apprendre que je lis trois ouvrages par semaine, que je peux me plonger chaque jour dans un récit trois ou quatre heures d’affilée, je réponds :
- C’est une simple question d’entraînement !
Mais pour s’entraîner, il faut y trouver du plaisir. Et avec un extrait d’Un cœur simple ou des Confessions de Rousseau, l’ado de 15 ans risque de buter très vite… et de trouver plus de plaisir à surfer sur Internet !
Tout se passe, me semble-t-il, comme si la lecture plaisir et l’usage de la littérature jeunesse s’arrêtaient, pour la plupart des lecteurs… à 10 ou 11 ans. Il y a évidemment des exceptions, les romans qu’il fallait absolument avoir lu : Harry Potter, Ewilan, Twilight et Hunger Games ont fait des émules. Mais vu de l’intérieur, on note une désaffection grandissante des ados pour la lecture ; et ce sont les adultes de demain. Ceux-là mêmes qui donneront ( ou plutôt ne donneront plus ) l’exemple à leurs propres enfants.
Cette désaffection, les chiffres sont là pour la prouver. De même qu’on ne prête qu’aux riches, seuls les best sellers continuent de progresser, au détriment de textes français de qualité que les éditeurs renoncent à publier… parce que le jeune public les boude.

Pessimiste, cette analyse ?
Non, puisque vue de loin, la littérature jeunesse ( et la lecture en général ! ) n’ont cessé de progresser. Il reste à espérer que face aux nouvelles technologies et à des instructions ( donc des pratiques ) pédagogiques périlleuses, le recul auquel nous assistons ne soit qu’un phénomène passager.

Jeudi 24 octobre 2013

Numérique et désir

Interrogé sur la « lecture numérique » à France Info, un  écrivain ( dont j’ai oublié le nom ) a récemment affirmé en substance : « Lire Mme Bovary sur écran ou au moyen d’un livre, c’est la même chose. Le texte est le même, et c’est cela l’important. »
C’est l’évidence. L’important n’est pas le support mais le contenu, j’en suis convaincu.
En ce cas, pour quelle(s) raison(s) cette affirmation m’a pourtant troublé, et soulevé mille interrogations ? Sans doute parce que quelque chose me suggérait qu’il y avait une différence. De quel ordre ?
Peu à peu, rassemblant des souvenirs et des émotions dont l’écho vibre encore en moi, j’ai cru pouvoir analyser sinon la différence entre ces deux modes de lecture, du moins le gouffre qui sépare l’approche d’un texte lu sur écran de son équivalent sur papier…
Un gouffre qui pourrait s’appeler attente ou/et désir, et qui a un rapport direct avec ce que Jauss appelait « l’horizon d’attente ».
En 4ème, j’avais entendu mon prof de français parler de Madame Bovary. Ce livre, vous le lirez plus tard, affirmait-il. Bien sûr, j’étais impatient. Avant 1960, cet ouvrage avait encore un parfum sulfureux. Mes parents ne le possédaient pas. Et à 14 ans, je n’avais pas accès aux ouvrages « pour adultes » de la Bibliothèque Municipale du XVIIIe arrondissement. J’ai donc utilisé mon argent de poche pour me procurer ce livre ( en édition de poche, justement ! ).
Je me souviens encore de mon émotion en lisant les premières pages, mon attente - Emma n’est pas là tout de suite - mon impatience… et ma déception face à des scènes dont le sens m’échappait parfois. Une fois ma lecture achevée, j’ai aussitôt deviné que pas mal de choses m’avaient échappé. Si ce livre était un monument de la littérature, si le prof l’évoquait avec ce respect teinté d’envie, c’est que je n’avais pas tout compris. Ce livre, je l’avais espéré, attendu. Je l’avais payé – et désormais, je le possédais ( oui : je possédais Mme Bovary, même si je n’en avais pas percé tous les secrets ).
J’allais donc le relire, m’en pénétrer et en faire le tour. Je prendrais le temps qu’il faudrait.
Aujourd’hui, Madame Bovary est là, accessible d’un clic. Ouvrage tombé depuis longtemps dans le domaine public, il ne coûte rien et appartient à tout le monde. Or, son accessibilité ( apparente ) a tué toute appétence, toute attente – et la curiosité qui était celle de certains ados d’il y a un demi-siècle.
Cette curiosité, ce désir étaient ceux qui nous faisaient espérer grandir, comprendre, maîtriser le monde ( les filles et les femmes, la musique, la peinture, la politique, la philosophie, les sciences – bref, les mille et une façon d’expliquer et d’appréhender le Monde. )
Aujourd’hui, Internet et le numérique ont rendu cette accessibilité immédiate. Du moins en apparence. Des millions de sites ( et Wikipédia ! ) répondent ( ou semblent pouvoir répondre ) à n’importe quelle question, à n’importe quelle attente : culture, orthographe, art, histoire, amis – ou partenaires - avec les sites de rencontres, j’en passe…
Est-ce une impression, un leurre ? Ou bien cette accessibilité n’a-t-elle pas tué ( du moins érodé ) l’attente et le désir, qui me semblent inséparables des degrés d’intérêt et de patience qu’on est prêt à porter à tout objet convoité – objet au sens classique : la femme que j’aime est l’objet de mon désir comme l’est l’ouvrage que j’aimerais lire ?
Cette facilité d’accès me semble supprimer l’envie d’approfondir et créer le zapping, c'est-à-dire la lassitude rapide et l’envie immédiate d’aller ailleurs… ce qui suppose qu’on va vite abandonner ce qui résiste un peu. La compréhension, la satisfaction doivent être immédiates.
En même temps, les utilisateurs les plus frénétiques de ces nouvelles technologies ne sont pas toujours dupes. Certes, on a accès d’un clic à tous les grands classiques – de la littérature mais aussi de la peinture ou de la musique. Or, jamais les musées n’ont été si fréquentés. Comme si le besoin grandissait d’aller vérifier sur place la réalité de ce qui est si facile d’accès sur écran.
Gageons que Giotto ou Braque ( dont on peut admirer les œuvres en quelques secondes, grâce à Internet ) n’auront jamais eu tant de spectateurs réels, qui vont faire la queue plusieurs heures pour voir les VRAIS tableaux. Ainsi, inconsciemment, ces visiteurs vont peut-être tenter de retrouver ces sentiments de désir et d’attente qu’Internet et le numérique leur ont peu à peu fait oublier… le message que Corneille avait voulu faire passer aux spectateurs du Cid avec, en guise de conseil, l’alexandrin de la fin :
Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.
Mais le temps est devenu l’impatience, la vaillance n’est plus très tendance – et le roi, désormais nu, a perdu plus que son pouvoir : sa légitimité.

Jeudi 03 octobre 2013

L’anglais, langue internationale ?

Utiliser l’anglais à l’université pour attirer les jeunes étrangers en France ? C’est évidemment une fausse bonne idée. D’abord parce que si de jeunes étrangers viennent en France… c’est pour apprendre le français et le parler, y compris s’ils veulent entreprendre des études scientifiques. Ensuite parce que véhiculer l’idée, a priori évidente, que l’anglais puisse devenir la langue internationale est à la fois pervers et dangereux.
Pourquoi les Français parlent-ils français ?
Parce que la Gaule a été envahie par les Romains qui ont imposé leur langue : le latin. Devenus gallo-romains, les descendants des territoires occupés ont peu à peu intégré la langue de l’envahisseur. Siècle après siècle, ils l’ont adaptée à leurs us et coutumes. Le français est ainsi devenu une langue étroitement liée à une culture, des usages – et une littérature faite de milliers d’œuvres, qui ont additionné une somme incommensurable de significations, de « sens ».
Un mot n’est jamais neutre, il porte en lui un usage, une histoire, une densité dont l’utilisateur ignore en général la puissance et l’impact. « Les mots sont des pistolets chargés », affirmait Brice Parain.
La Convention de 1794 et Jules Ferry le savaient, qui ont - je simplifie, désolé - imposé l’usage du français dans tout l’hexagone ( et en Algérie ! ) en interdisant à l’école celui des langues régionales et des patois. Pour unifier un pays, une langue commune est indispensable, nos rois en ont fait l’amère expérience au Moyen Age !
D’étranges préjugés circulent : si l’anglais s’impose dans le monde, c’est parce qu’il est facile à apprendre. Rien n’est plus faux - et je ne parle pas de l’accent. ! Non, les anglicismes sont innombrables, et les pièges nombreux. La vérité, c’est que l’anglais est tout simplement la langue de l’idéologie dominante, comme le disaient les marxistes - et cela reste vrai. Or, une langue véhicule avec elle une culture, des usages. Autrefois, c’était une culture littéraire ; aujourd’hui ( et là encore je simplifie ), c’est surtout celle d’un certain cinéma et de l’americain way of life. C’est si vrai que pour être accepté, lu, vu et compris, les Français eux-mêmes sont contraints d’en passer par là : des chanteurs aux réalisateurs de films, on utilise de plus en plus l’anglais… parce que c’est le meilleur moyen d’être vendu ( pire encore : d’être estimé ! )
Hors l’anglais, point de salut. On va me rétorquer : Après tout, quelle importance, si l’anglais peut devenir peu à peu le moyen de communiquer partout dans le monde ? Hélas, c’est là le piège !
Cet anglais là, basique, celui des films d’action, des chansons et de la technologie, semble approprié pour communiquer un peu partout. C’est faux et j’en ai fait l’amère expérience, à Hanoï, où, sortant de l’aéroport pour prendre un taxi, j’ai vu la tête stupéfaite du chauffeur devant l’adresse de mon hôtel, rédigée… avec des caractères européens. Le chauffeur n’y comprenait rien ! Je lui ai bêtement demandé :
- Do you speak english ?
- Yes, yes ! m’a-t-il répondu, très soulagé.
Sauf que s’il comprenait mon anglais, je ne comprenais pas un traître mot du sien. Parce que l’anglais basique prononcé par un Vietnamien, c’est comme de l’allemand parlé par une vache espagnole, comme on dit à Berlin.
Bref, se plier à la fausse évidence que l’anglais puisse devenir la langue internationale  ( même si elle l’est devenue de fait dans les communications scientifiques ), c’est, je le répète, un piège. Si l’on avait vraiment voulu imposer une langue commune à tous les pays, on aurait pu le faire avec le volapuk ( cher à de Gaulle ! ) ou l’esperanto, qu’on apprend en trois mois ! Une langue certes artificielle, mais qui a l’avantage ( et le défaut ) de ne porter en elle aucun poids historique, aucune culture littéraire ou idéologie particulière.
Il y a mille et un moyens d’asservir pacifiquement les peuples, de leur imposer un mode de vie et, surtout, de réflexion. La langue est une arme d’autant plus subtile qu’elle paraît pacifique, sans danger. C’est oublier que les mots transportent du sens et modèlent la pensée.

Si vous en savoir plus sur ce sujet… lisez Claude Hagège, notamment Contre la pensée unique ( Odile Jacob, 2012 ) !

Dimanche 08 septembre 2013

INFOS PEOPLE ?

Pendant tout l’été, TF1 et France2 nous ont livré d’étranges « informations » - le mot est-il d’ailleurs approprié ?
Après un bref aperçu sur des problèmes mineurs ( les accidents de train, l’emploi, la situation en Egypte ou/et en Syrie… ), on nous a abreuvé d’infos sur l’essentiel : la météo, les plages, la circulation automobile, la hausse des prix des restaurants, des fruits et des légumes – et accessoirement sur la culture de la lavande et les nouvelles tendances en matière de surf...
Le plus étonnant à mes yeux, ce furent ces interviews variées ( hum ! ) de vacanciers en maillot de bain surpris pendant qu’ils mangeaient une glace, de touristes pris en flagrant délit de repos sur une aire d’autoroute, sur le seuil de leur camping-car à l’heure de l’apéritif, ou d’enfants ( très tendance les enfants ) interrogés sur la température de l’eau, l’ambiance de la colo ou l’angoisse de quitter leurs parents avant le départ du train.
Après réflexion, j’ai fini par comprendre les motifs de cette subtile recherche journalistique au sein de la France profonde…
1/ Les infos politiques ou internationales sont décevantes et déprimantes. Après tout c’est l’été, il faut positiver,!
2/ Ce qui intéresse le public, c’est le quotidien. Au diable les problèmes du monde !
3/ En interrogeant des gens « comme tout le monde », on se sent plus concerné.
4/ On a aussi l’impression que n’importe qui ( pourquoi pas moi, qui sait ? ) peut passer à la télé et participer au journal du soir !
Autrefois, on privilégiait les discours de responsables, de spécialistes, de scientifiques, d’écrivains ou de philosophes - de gens ayant sans doute réfléchi à des problèmes sérieux et précis. Désormais, on donne la parole à tout le monde, de préférence n’importe qui. Des gens qui s’expriment en général assez mal et n’ont pas grand-chose à dire… On est en pays de connaissance, on s’y retrouve enfin et on n’a plus à culpabiliser !
Attention : je juge très intéressantes les courses de vaches landaises ( encore que…) ainsi que les techniques de fabrication du miel, des sorbets et du saucisson de pays. Mais je m’attends plutôt à les trouver sur des chaînes spécialisées et pas sur les info de 20 heures. Là encore, il faut se résigner : la tendance est au magazine et à l’info people plutôt qu’à l’analyse politique internationale. Dommage que la démocratie se limite peu à peu à ces températures d’opinion estivales où la banalité (la médiocrité ? ) semble devenir la règle.

Samedi 04 mai 2013

Lire Hugo rend meilleur !

Oui, Hugo... mais lequel ?

J’ai grandi avec Victor Hugo : avec ses poèmes, appris par cœur en classe ; avec ses romans, que possédaient mes parents dans des éditions originales ; avec son théâtre que j’ai eu la chance de voir des dizaines de fois au Français. Et même avec ses essais, grâce à un admirateur inconditionnel, auteur d’un ouvrage peu connu que mon père fut amené malgré lui à diffuser : Victor Hugo, le prophète(d’Emile Born, Editions du Scorpion, 1962).

Hugo m’a toujours emporté, enthousiasmé, ému aux larmes.
Mais à la fin du XXe siècle, Hugo n’était plus tendance. Au point qu’avouer son admiration, son amour pour le géant du XIXe siècle suscitait – mais si, je vous assure ! – des sourires goguenards ou au mieux polis.
Je me souviens de ma surprise quand, il y a vingt ans, me trouvant en animation avec ma vieille complice Claude Cénac, la figure de notre héros national fut abordée dans la conversation au cours d’une longue soirée. Claude m’avoua sans honte que sa lecture la bouleversait toujours autant. Moi aussi, lui ai-je avoué. Et nous avons passé le reste de la soirée à le citer et le réciter de mémoire, des tirades de Ruy Blas ou d’Hernani à : Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne ou encore à La Conscience, ce monument de La Légende des siècles que je connais encore par cœur.

Les Misérables, je l’avais lu à 14 ou 15 ans, de bout en bout, et sans aucun mérite. Mes parents possédaient une cinquantaine d’ouvrages, et ce récit faisait partie de ceux qui ne m’étaient pas interdits. Depuis, je ne l’avais plus relu que par petits bouts, ne serait-ce que dans le cadre de mon métier de prof de lettres.
Aussi, avant de partir pour La Réunion ( onze heures d’avion aller, onze heures d’avion retour, sans parler des deux fois cinq heures supplémentaires pour la correspondance Orly- Blagnac ), je n’ai emporté qu’un seul ouvrage, et je n’ai pris aucun risque : Les Misérables, dans sa version Pléiade de 1976, 1500 pages ( auxquelles s'ajoutent 300 pages de « notes et variantes » ).


Les Misérables, tout le monde connaît, ou plutôt croit connaître.
Tout le monde a vu l’une des adaptations du roman, film ou série, au cinéma ou à la télévision. Elève, on a forcément abordé le roman, en extraits.
Ado, on a même parfois lu l’ouvrage, dans une version forcément réduite.
Mais qui a lu la version intégrale ?
Aujourd’hui, pas un Français sur mille ou sur dix mille, je le parierais volontiers !
Mes parents l’avaient lu, mes grands-parents aussi.
D’ailleurs, je possède encore l’ouvrage de ma famille, relié de cuir noir – et d’autres, plus récents brochés ou en poche.
A la fin du XIXe siècle, dans la foulée des lois de Jules Ferry et de l’apprentissage de la lecture par toute la population française, adultes ( et enfants, parfois ! )  lisaient Les Misérables – comme on lisait Dumas, Sand, Eugène Süe, Zevaco et ce best seller oublié que fut, en 1882, Le maître de forges de Georges Ohnet.
Un souvenir : en 1980, à Epinay sur Seine, le professeur de lettres de notre fils ( il était en 5ème et avait 12 ans ) imposa à toute la classe la lecture du roman dans sa version intégrale.
A l'époque, Sylvain, était sans doute le meilleur lecteur de la classe. Certes, il était très spécialisé dans la SF et moins gourmand de classiques. Mais disons qu’il avait de l’entraînement. Eh bien il a buté.
Et quand j’ai repris le texte à mon tour, j’ai vite compris pourquoi. Je me souviens même m’être demandé si le prof ( un agrégé de Lettres, certes ! ) avait lu le roman dans son intégralité.

Ce qui me permet de poser deux questions récurrentes :

1/ Doit-on vraiment continuer de proposer les ouvrages qui ont ( mythe ou, hum, réalité ? ) baigné l'enfance de nos grands-parents ? C'est à dire, en vrac, Robinson Crusoé, Le dernier des Mohicans, Dom Quichotte ( bon courage ! ) Alice au pays des merveilles, Peter Pan, David Copperfield, 20 000 lieues sous les mers ou même Mon amie Flicka ( et j'en passe ! ), sans parler bien entendu de l'Iliade et surtout l'Odyssée !

A ceux qui sans hésitation répondraient :
- Mais oui, bien entendu !
Je rétorquerais aussitôt :
- Les avez-vous relus ? Essayez !

2/ Et puisqu'il n'est pas question, évidemment, de faire l'impasse sur ce patrimoine littéraire mondial, européen et souvent français... alors comment aborder ces classiques ?

Longtemps, je me suis battu pour le texte intégral ! Et, je crois, à juste titre...
Lire par exemple la version expurgée ( par Michel Tournier ) de Robinson Crusoé, réédité autrefois par Gallimard en 1000 soleils, est une trahison de la pensée et de la morale de Daniel de Foe ! Car ce qui a été enlevé, ce sont toutes les ( longues, certes ) considérations religieuses et morales de l'auteur. Sans elles, la lecture revêt parfois un aspect condescendant, paternaliste et raciste que ces digressions rectifient.
Mais comment les faire avaler à de jeunes lecteurs ?
De même, lire Les Misérables dans une version courte, c'est sans doute réduire et même trahir Hugo.
Pour vous en convaincre, vous qui connaissez Les aventures de Tintin ( ou celles de Blake et Mortimer , souvent riches en texte ! ), imaginons que pour en faciliter la lecture aux nouvelles générations, on s'avise tout à coup d'enlever carrément le texte des bulles.
Pourquoi pas ? Lire des mangas ne rend-il pas la lecture des bulles de plus en plus difficile  ?

Lire un classique amputé ( en général de ses descriptions, longueurs, considérations de l'auteur ), c'est se contenter... d’avoir une idée de l'action.
A cet égard, La Recherche pourrait alors aisément tenir en une centaine de pages... mais que resterait-il de l'oeuvre, du style de Proust ?
Le débat reste ouvert. Parce que la question n’est pas anodine.
Sur le plan pédagogique, il devient de plus en plus difficile de « faire passer » des œuvres du patrimoine, qu’il s’agisse de romans ou de théâtre. Les expurger ? Les simplifier ? Les réécrire ?
En retenir des extraits – mais lesquels, et à quel prix ?
Et quand on sait que les instructions recommandent de réserver les « livres jeunesse » à la lecture libre et cursive… on peut s’inquiéter. Si LIRE se réduit à la classe, aux études, et à des ouvrages dont le style, la longueur et les ambitions sont inaccessibles à la majorité des jeunes, alors il y a fort à parier que cette activité va subir dans les années à venir une crise aux conséquences douloureuses, moins celles du livre papier que de l’intelligence et de la culture…

Lundi 15 avril 2013

Et moi et moi et moi ?

Les vieux schnocks ont encore en mémoire le refrain de ce vieux tube ( 1966 ) de Jacques Dutronc. Le texte a peut-être vieilli ( Sept cent millions de chinois… leur chiffre a doublé ! ), mais sa critique implicite ( celle du « moi d’abord ! » est plus que jamais d’actualité.

Dans un billet précédent, je m’insurgeais contre l’américanisation du langage qui faisait passer le JE avant les autres.

Ainsi, de même que le film Le roi et moi est devenu… Moi et le roi, on se fait passer désormais avant les autres, du moins en littérature. On n’écrit plus : mon père et moi, ma famille ou ma femme et moi, mais moi et mon père, moi et… les autres.

On me rétorquera qu’on ne fait ainsi que reproduire la règle grammaticale anglo-saxonne.

Et seuls les mauvais esprits ( comme moi ! ) jugent que cette nouvelle règle sémantique appliquée chez nous… a sans doute des répercussions sur le comportement individuel !

Désormais, dans le métro, la rue, le train, à table, en société ( et même ailleurs ! ), on passe ( hum… on se fait passer ) le premier : premier à monter, à se servir, à parler ( de soi ) – les autres viennent après.

Et qu’importe si ce que je fais perturbe ou gêne le plus grand nombre !

Autrefois, on apprenait aux enfants à se taire et à écouter d’abord. Et quand un journaliste interviewait un invité… il le laissait parler.

Aujourd’hui, les enfants ont la priorité partout, et le journaliste s’accorde le droit ( le devoir, parfois ? ) d’interrompre celui auquel il a posé une question pour lui faire savoir que la réponse ne correspond pas à ce qu’il attendait, qu’elle est trop longue, qu’il a tort, ou qu’il faut passer à un autre sujet.

Bon, on va m’accuser d’être «  de la vieille école », un nostalgique ringard de la politesse et de ce qu’on appelait autrefois les « bonnes manières » ou encore le « savoir vivre ». Des expressions surannées qui pourtant témoignaient de la nécessité de vivre en communauté, quitte à mettre un peu d’huile ( la politesse, les égards, certaines conventions ) dans les rouages d’une société, afin que l’intérêt commun passe avant l’individu(alisme). Et pour que l’éducation suggère que le moi n’a pas toujours la priorité. Ou que, en grammaire comme ailleurs, « le masculin l’emporte » !

Moi et mes fidèles lecteurs conviendrons ( hum, cette formulation vous convient, vraiment ? )

Reprenons : mes fidèles lecteurs et moi conviendrons que certaines forme de convenances, qu’elles soient d’ordre littéraire ou social, seraient fort utiles pour une société plus… harmonieuse.

Comment les jeunes appellent-ils cela ? Ah oui : le respect !

Parce que si l’enfer c’est les autres ( JP Sartre dixit ), le paradis risque d’être triste quand on s’y retrouve seul.

Pour mémoire, voici les paroles de la chanson :

Sept cents millions de Chinois
Et moi, et moi, et moi
Avec ma vie, mon petit chez-moi
Mon mal de tête, mon point au foie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Quatre-vingt millions d'indonésiens
Et moi, et moi, et moi
Avec ma voiture et mon chien
Son Canigou quand il aboie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Trois ou quatre cent millions de noirs
Et moi, et moi, et moi
Qui vais au brunissoir
Au sauna pour perdre du poids
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Trois cent millions de soviétiques
Et moi, et moi, et moi
Avec mes manies et mes tics
Dans mon petit lit en plume d'oie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinquante millions de gens imparfaits
Et moi, et moi, et moi
Qui regarde Catherine Langeais
A la télévision chez moi
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Neuf cent millions de crève-la-faim
Et moi, et moi, et moi
Avec mon régime végétarien
Et tout le whisky que je m'envoie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinq cent millions de sud-américains
Et moi, et moi, et moi
Je suis tout nu dans mon bain
Avec une fille qui me nettoie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinquante millions de vietnamiens
Et moi, et moi, et moi
Le dimanche à la chasse au lapin
Avec mon fusil, je suis le roi
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinq cent milliards de petits martiens
Et moi, et moi, et moi
Comme un con de parisien
J'attends mon chèque de fin de mois
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie


Lundi 01 avril 2013

Apprendre à écrire ? A quoi bon ?

A l’heure où le niveau de lecture des enfants français est tombé en dessous de la moyenne européenne ( in Lire de février 2013, page 10 ), les autorités pédagogiques s’interrogent sur l’utilité de l’apprentissage de l’écriture à l’école.
Ben oui… quand on ne communique plus qu’avec des écrans et puisqu’on ne rédige plus guère qu’avec un clavier, pourquoi perdrait-on un temps précieux à  maîtriser une technique périmée ? Taper sur un clavier est quand même plus simple, et on arrive plus vite au même résultat ( sans parler des correcteurs d’orthographe intégrés aux traitements de texte ) !


Science-fiction ? 

Non, le sujet est sérieux et la question à l’étude.

Après tout, c’est dans la lignée de la politique suivie depuis quelques années par les différents Ministères de l’Education… et par celle des conseils généraux. En effet, ces derniers ont transféré le budget autrefois consacré aux livres à l’achat de tableaux électroniques, d’ordinateurs et de logiciels. Selon la formule : « un élève ? Un ordinateur ! » Et cela, pour ne pas pénaliser les enfants dont les parents n’ont pas les moyens d’acheter un ordinateur à leurs enfants. Aujourd’hui, un élève sans téléphone portable et sans connexion Internet est considéré comme handicapé. J’exagère ? Vraiment ?

Rien d’étonnant, donc, après que l’écran a remplacé le papier, à ce que le clavier remplace la plume ( pardon, le stylo-bille ). C’est là une tendance et un enchaînement logiques. Ah, confier les tâches « ingrates » à des machines… quelle tentation ! C’est tellement plus facile d’utiliser une calculette que d’apprendre les tables de multiplication - ou d’effectuer une division à trois chiffres ( au fait, depuis combien de temps ne vous y êtes-vous pas risqué ? ).
Dans le futur, il se pourrait même qu’on laisse aux ordinateurs, ou à d’autres types de machines, à penser à notre place.


Hum… et si, l’air de rien, on avait déjà commencé ?

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