Le Blog de Christian Grenier, auteur jeunesse

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La minute du vieux schnock

La minute du vieux schnock : billet d'humeur

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Lundi 15 avril 2013

Et moi et moi et moi ?

Les vieux schnocks ont encore en mémoire le refrain de ce vieux tube ( 1966 ) de Jacques Dutronc. Le texte a peut-être vieilli ( Sept cent millions de chinois… leur chiffre a doublé ! ), mais sa critique implicite ( celle du « moi d’abord ! » est plus que jamais d’actualité.

Dans un billet précédent, je m’insurgeais contre l’américanisation du langage qui faisait passer le JE avant les autres.

Ainsi, de même que le film Le roi et moi est devenu… Moi et le roi, on se fait passer désormais avant les autres, du moins en littérature. On n’écrit plus : mon père et moi, ma famille ou ma femme et moi, mais moi et mon père, moi et… les autres.

On me rétorquera qu’on ne fait ainsi que reproduire la règle grammaticale anglo-saxonne.

Et seuls les mauvais esprits ( comme moi ! ) jugent que cette nouvelle règle sémantique appliquée chez nous… a sans doute des répercussions sur le comportement individuel !

Désormais, dans le métro, la rue, le train, à table, en société ( et même ailleurs ! ), on passe ( hum… on se fait passer ) le premier : premier à monter, à se servir, à parler ( de soi ) – les autres viennent après.

Et qu’importe si ce que je fais perturbe ou gêne le plus grand nombre !

Autrefois, on apprenait aux enfants à se taire et à écouter d’abord. Et quand un journaliste interviewait un invité… il le laissait parler.

Aujourd’hui, les enfants ont la priorité partout, et le journaliste s’accorde le droit ( le devoir, parfois ? ) d’interrompre celui auquel il a posé une question pour lui faire savoir que la réponse ne correspond pas à ce qu’il attendait, qu’elle est trop longue, qu’il a tort, ou qu’il faut passer à un autre sujet.

Bon, on va m’accuser d’être «  de la vieille école », un nostalgique ringard de la politesse et de ce qu’on appelait autrefois les « bonnes manières » ou encore le « savoir vivre ». Des expressions surannées qui pourtant témoignaient de la nécessité de vivre en communauté, quitte à mettre un peu d’huile ( la politesse, les égards, certaines conventions ) dans les rouages d’une société, afin que l’intérêt commun passe avant l’individu(alisme). Et pour que l’éducation suggère que le moi n’a pas toujours la priorité. Ou que, en grammaire comme ailleurs, « le masculin l’emporte » !

Moi et mes fidèles lecteurs conviendrons ( hum, cette formulation vous convient, vraiment ? )

Reprenons : mes fidèles lecteurs et moi conviendrons que certaines forme de convenances, qu’elles soient d’ordre littéraire ou social, seraient fort utiles pour une société plus… harmonieuse.

Comment les jeunes appellent-ils cela ? Ah oui : le respect !

Parce que si l’enfer c’est les autres ( JP Sartre dixit ), le paradis risque d’être triste quand on s’y retrouve seul.

Pour mémoire, voici les paroles de la chanson :

Sept cents millions de Chinois
Et moi, et moi, et moi
Avec ma vie, mon petit chez-moi
Mon mal de tête, mon point au foie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Quatre-vingt millions d'indonésiens
Et moi, et moi, et moi
Avec ma voiture et mon chien
Son Canigou quand il aboie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Trois ou quatre cent millions de noirs
Et moi, et moi, et moi
Qui vais au brunissoir
Au sauna pour perdre du poids
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Trois cent millions de soviétiques
Et moi, et moi, et moi
Avec mes manies et mes tics
Dans mon petit lit en plume d'oie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinquante millions de gens imparfaits
Et moi, et moi, et moi
Qui regarde Catherine Langeais
A la télévision chez moi
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Neuf cent millions de crève-la-faim
Et moi, et moi, et moi
Avec mon régime végétarien
Et tout le whisky que je m'envoie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinq cent millions de sud-américains
Et moi, et moi, et moi
Je suis tout nu dans mon bain
Avec une fille qui me nettoie
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinquante millions de vietnamiens
Et moi, et moi, et moi
Le dimanche à la chasse au lapin
Avec mon fusil, je suis le roi
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie

Cinq cent milliards de petits martiens
Et moi, et moi, et moi
Comme un con de parisien
J'attends mon chèque de fin de mois
J'y pense et puis j'oublie
C'est la vie, c'est la vie


Lundi 01 avril 2013

Apprendre à écrire ? A quoi bon ?

A l’heure où le niveau de lecture des enfants français est tombé en dessous de la moyenne européenne ( in Lire de février 2013, page 10 ), les autorités pédagogiques s’interrogent sur l’utilité de l’apprentissage de l’écriture à l’école.
Ben oui… quand on ne communique plus qu’avec des écrans et puisqu’on ne rédige plus guère qu’avec un clavier, pourquoi perdrait-on un temps précieux à  maîtriser une technique périmée ? Taper sur un clavier est quand même plus simple, et on arrive plus vite au même résultat ( sans parler des correcteurs d’orthographe intégrés aux traitements de texte ) !


Science-fiction ? 

Non, le sujet est sérieux et la question à l’étude.

Après tout, c’est dans la lignée de la politique suivie depuis quelques années par les différents Ministères de l’Education… et par celle des conseils généraux. En effet, ces derniers ont transféré le budget autrefois consacré aux livres à l’achat de tableaux électroniques, d’ordinateurs et de logiciels. Selon la formule : « un élève ? Un ordinateur ! » Et cela, pour ne pas pénaliser les enfants dont les parents n’ont pas les moyens d’acheter un ordinateur à leurs enfants. Aujourd’hui, un élève sans téléphone portable et sans connexion Internet est considéré comme handicapé. J’exagère ? Vraiment ?

Rien d’étonnant, donc, après que l’écran a remplacé le papier, à ce que le clavier remplace la plume ( pardon, le stylo-bille ). C’est là une tendance et un enchaînement logiques. Ah, confier les tâches « ingrates » à des machines… quelle tentation ! C’est tellement plus facile d’utiliser une calculette que d’apprendre les tables de multiplication - ou d’effectuer une division à trois chiffres ( au fait, depuis combien de temps ne vous y êtes-vous pas risqué ? ).
Dans le futur, il se pourrait même qu’on laisse aux ordinateurs, ou à d’autres types de machines, à penser à notre place.


Hum… et si, l’air de rien, on avait déjà commencé ?

Lundi 04 mars 2013

Prime à la casse, prix du gazole... pas d'accord !

D’après l’OMS, les particules fines émises par les moteurs diesel causeraient 42 000 morts chaque année. Vous avez bien lu.
Résultat : on va sans doute proposer une nouvelle « prime à la casse » pour encourager les possesseurs de ces vieux véhicules ( ah oui… les nouveaux modèles ont un filtre à particule, ouf !) à les mettre au rebut pour acheter un véhicule neuf. Et aussi augmenter le prix du gazole pour persuader ces nouveaux acheteurs d’acquérir un véhicule à essence.
Remplaçons un instant le véhicule diesel incriminé par le mot : médicament Duschmoll. Le raisonnement deviendrait le suivant :
D’après l’ANSM ( agence nationale de surveillance du médicament ), le médicament Duschmoll causerait 42 000 morts chaque année. On va donc proposer à leurs utilisateurs de rapporter les boîtes en pharmacie et de les rembourser en partie. Et l’on va augmenter le prix des nouvelles boîtes pour encourager les malades à utiliser un médicament moins dangereux.
42 000 morts par an ! C’est dix fois plus que les accidents de la route !
Mais que fait la police ?
En toute logique, on devrait interdire l’usage de ces véhicules, les retirer aussitôt ( pas de gré, mais de force ! ) du marché. Et au besoin, proposer ( et même imposer ! ) à leurs anciens propriétaires l’achat de véhicules propres, au besoin électriques – imaginons par ailleurs le nombre d’emplois créés à cette occasion !
Ou alors, puisque cette annonce a été malencontreusement précédée par celle… des baisses catastrophiques des ventes de véhicules français neufs en 2013, révéler la vérité  : bon sang, soyez des bons citoyens, achetez une voiture neuve ! Et fabriquée en France si possible ! ( là, c’est plus délicat, il faudrait nuancer : ou alors, hum, des véhicules de marque française, même s’ils sont fabriqués en Roumanie, etc.
Gageons que des technocrates ont étudié d’autres moyens. Par exemple la taxation de véhicules étrangers ( ou français mais vendus à l’étranger ) de façon à ce que l’acheteur français soit incité à obéir à l’injonction ( à peine déguisée ) formulée ci-dessus. Mais là, on se heurte à de nouvelles difficultés : si on taxe ces véhicules fabriqués dans d’autres pays, ces dits pays vont, par mesure de représailles, taxer eux aussi, voire interdire, les produits français ( centrales nucléaires, armes, vins, parfums, foie gras, j’en passe ! ) exportés dans ces mêmes pays.
Ben oui, c’est la logique du marché. De l’économie de marché. Qui fait passer la production, l’emploi ( hum… disons plutôt la consommation ? ) avant la santé de la population. Et qui ne se préoccupe de sa santé ( les cancers du poumon provoqué par la cigarette, par exemple ) que lorsque la dégradation de cette dernière finit par coûter plus cher au pays que l’usage de produits nocifs.
On se souvient de la formule qui tue : « le socialisme, ça ne marche pas ». Dont acte. Mais l’économie de marché, ça marche vraiment mieux ?

Lundi 18 février 2013

Du cheval ? Quel scandale ! Et du porc ? Pas d'accord !

Soyons provocateur jusqu’au bout : j’aime beaucoup le cheval. L’animal comme sa viande qui, sur le plan sanitaire, semble moins grasse et au moins aussi bonne que celle du bœuf.

Aussi, ce qui me scandalise, ce n’est pas de manger du cheval, c’est de le faire à mon insu et de savoir qu’il y a eu une arnaque financière – mais pas sanitaire.

Même si cette affaire permet de redécouvrir l’existence de la viande de cheval, elle va susciter la méfiance légitime des consommateurs, et provoquer à terme la baisse des ventes de la viande en général et surtout des produits qui en contiennent.

Pour aller au bout de ce raisonnement, quitte à me heurter aux amis des chevaux, j’avoue être tout aussi ému par les gentils lapins, les vaches, les poulets, les veaux, les canards, les cochons, les faisans et même les sangliers ou les renards, qui passent pour être de méchants prédateurs – le prédateur suprême sur cette planète, étant l’homme, ne l’oublions pas.

Tout est affaire culturelle.

En France on ne mange ni chat ni chien – mais beaucoup adorent les escargots ou les huîtres, ce qui semble inadmissible au-delà de nos frontières les plus proches.

Avec le porc dissimulé sous de la viande de bœuf, le scandale est évidemment religieux. Mais toujours pas sanitaire, dans la mesure où depuis bien longtemps, la viande de porc correctement cuite n’est pas plus dangereuse que celle du bœuf ( eh oui, le ténia du bœuf existe ! ).

Reste à savoir quel sera le châtiment divin du musulman qui aura mangé du porc sans le savoir. J’ignore quel sort le Coran lui réserve – mais pour ma part, je serais… très indulgent.

En réalité, ce scandale repose en filigrane…

* le problème de la consommation de viande

* et la question récurrente : est-il encore politiquement correct aujourd’hui d’en manger ?

Ma réponse est : de moins en moins.

Attention ! Je consomme de la viande – raisonnablement. Et dans mon village, notre ( excellent ) boucher est même un ami.

J’entends le lecteur protester : en ce cas, pourquoi n’êtes-vous pas végétarien ? Las ! Je suis opposé à bien des pratiques, règles, traditions, et à l’usage de certaines technologies. Mais j’ai l’électricité, une voiture, et je profite scandaleusement de privilèges contre lesquels je continue de lutter.

Mais en ce XXIe siècle, et comme je le suggère dans un grand nombre de mes ouvrages de SF ( du Complot ordrien à Ecoland en passant par ma nouvelle Dictature douce, Décroissance dure ), manger de la viande deviendra peu à peu politiquement incorrect. Par respect de la vie d’abord ( et il suffit pour s’en convaincre de voir comment sont élevés et abattus la plupart des animaux que nous consommons ) et ensuite par économie.

A qualité nutritionnelle égale, la viande est 20 à 40 fois plus coûteuse que les céréales : faire pousser un bœuf pour le manger est une hérésie luxueuse dont l’humanité devra un jour se passer.

Après tout, même si la corrida subsiste, les jeux du cirque ont tout de même disparu – remplacés par les jeux vidéo ? Gageons que dans un avenir peut-être assez proche, rester carnivore deviendra insupportable.

Nous mangeons des animaux parce que nous ne les voyons pas mourir.

Mercredi 06 février 2013

Demandez vampires, sorciers, petites princesses...

Lors d’un récent et sympathique salon du livre, je me trouve face à mes piles d’ouvrages et à côté d’une bénévole-accompagnatrice-caissière, comme mes autres camarades auteurs.

Quand les visiteurs arrivent, force est de constater qu’il y a beaucoup d’adultes, quelques enfants mais très peu d’ados. Comme me le font remarquer les bibliothécaires, enseignants et profs-documentalistes qui viendront me faire un petit coucou, en sixième on continue de faire lire. En cinquième, c’est déjà plus dur. Mais après, les élèves désertent CDI et bibliothèques.

Un constat qui se confirme avec les acheteurs…

Gros succès pour la BD, les albums et les auteurs-pour-adultes-qu’on-voit-à-la-télé

Achats raisonnés pour les enfants dont les parents exigent qu’ils choisissent un livre. Eh oui, quand on est à l’école, les parents obligent les enfants à lire, ça fait partie de l’entraînement.

Mais après 12 ans, les lecteurs se raréfient, une vraie peau de chagrin !

J’entends d’ici des voix qui protestent : faux, il y a de gros succès pour les jeunes adultes !

Exact. Hunger Games fait un tabac. Et la fantasy aussi, ainsi que des trilogies post Stephenie Meyer. Vampires, sorciers et princesses ont encore un public garanti - surtout si l’ouvrage vient des Etats-Unis. Ne crachons pas dans la soupe : même formatés et traduits, il s’agit là encore de livres. Leurs auteurs sont souvent sincères. Et puis il faut bien vivre.

Parce que vous pouvez protester, les chiffres sont là : hors best-sellers, les ventes jeunesse sont en baisse. Et même en chute libre pour « les ouvrages de la prescription » - recommandés par les instructions ministérielles, ou achetés en série parce qu’ils traitaient d’une époque particulière du programme d’histoire.

En 4ème et en 3ème, lire n’est plus tendance. D’ailleurs regardez la télé ou les pages culturelles  ( adjectif plein d’humour ? ) des pubs de supermarchés. On y vante les derniers DVD blue ray, Iphones, smartphones et autres tablettes numériques. A 14 ans il faut avoir le dernier portable, surfer sur le web, appeler, envoyer et recevoir des SMS. Lire ? Vous voulez rire !

A mes côtés, la bénévole ( 30 ans maximum ) me confie qu’elle est enseignante. Et comme elle me voit sortir un bouquin de mon sac, elle s’écrie, dépitée :

- Vous avez raison, j’aurais dû prendre un livre ! 

Je me mords les lèvres pour ne pas rétorquer : « Des livres ? Mais vous en avez sur la table ! Les miens, ceux de mes camarades… il y a l’embarras du choix ! »

Non. Elle sort son téléphone et s’affaire, le pouce sur les touches et l’œil sur l’écran.

De la journée, elle ne touchera pas un seul ouvrage, ne posera pas une question. Il y a pourtant là des textes de littérature générale, des romans, des récits, des documentaires.

Comment ne pas être perplexe ( hum… ou même un peu désespéré ) si, au cours d’un salon du livre, un enseignant ( proche d’une association impliquée dans la manifestation ! ) n’a même pas l’idée ou le réflexe de jeter un coup d’œil sur les ouvrages qu’il/elle pourrait conseiller ou aborder avec ses élèves ? Comment s’étonner ensuite qu’il/elle soit incapable de leur communiquer une passion – non, disons un simple intérêt – pour la lecture ?

Rectificatif : le lendemain, une autre bénévole est là. De mon âge. Retraitée. Grand-mère, me confie-t-elle, de 22 petits-enfants, et même arrière grand-mère ! Passionnée, curieuse, elle me demandera si elle peut rester avec moi ( et avec deux collègues à elles ) pendant le repas. Elle achètera trois de mes ouvrages - et je lui en offrirai un autre. Elle lit, elle aime lire, et elle veut faire partager sa passion à sa descendance... de quoi me rassurer un peu.

Mais pas totalement.

Parce que face aux mille et un débats actuels ( TVA passée à 7%, mort programmée du livre papier, concurrence de la liseuse, j’en passe ! ), je rumine la même et permanente évidence : loin, très loin  du prix du livre et de la concurrence numérique, se pose aujourd’hui plus que jamais le seul vrai problème : comment donner ( ou redonner ? ) le goût, l’envie de lire ?

Apprendre à lire est une chose. Aimer lire en est une autre, bien plus impérative !

Raoul Dubois, feu mon maître à penser, affirmait : aucune méthode de lecture, aussi médiocre soit-elle, ne parviendra jamais à empêcher d’apprendre à lire un enfant qui en a envie.

Cette passion, qui va de pair avec la réflexion, l’imaginaire, l’intelligence, l’indépendance, doit naître dès l’enfance, s’entretenir pendant l’adolescence.

Devenir une nécessité, un besoin.

Au même titre que l’air, l’eau.

Et la liberté.

CG

Petit PS prudent…

Relisant ce billet, je m’aperçois que des esprits retors pourraient y voir une critique voilée du corps enseignant en général, et cette jeune bénévole en particulier.

Ils auraient tort !

Les meilleurs alliés des écrivains ( en général ) et des auteurs jeunesse ( en particulier ) sont bien entendu les enseignants, auxquels je ne cesse de rendre hommage et qui, face à leurs classes souvent lourdes, difficiles, à leurs programmes et à des instructions sibyllines, ont de plus en plus de difficultés à faire aimer la littérature à leurs élèves. Loin de les stigmatiser, ce billet témoigne simplement de mon inquiétude face à une tendance qui, notamment chez les jeunes – et les « jeunes adultes », montre une désaffection grandissante pour le livre et la lecture. Les responsables n’en sont pas les enseignants mais une société qui privilégie l’immédiat, l’apparence, l’image… et des moyens de communication qui ne vont pas toujours dans le sens de la réflexion, et de l’approfondissement des faits et de la pensée.

Jeudi 10 janvier 2013

Résistons !

La lecture - Photo Jean Chamoux, Paris, vers 1955

Après un éditorial pessimiste au titre provocateur ( décembre 2012 : La lecture n'est plus tendance ! ), peut-être faudrait-il rectifier le tir.

Le constat reste hélas le même : selon mes sources ( professeurs documentalistes, libraires, éditeurs, j'en passe... ), les livres sont de moins en moins empruntés ou achetés, notamment par les ados de 13 ans et plus, surtout les garçons.

Ce qui a la cote, ce sont les écrans.

Ceux des téléphones ( ou des ordinateurs ) portables, des tablettes, liseuses et autres I-Pads.

On m'objecte souvent : "qu'importe le moyen de lire ! Si le support papier devient obsolète, inutile de pleurer, l'essentiel est que la lecture subsiste !"

Argument spécieux, c'est à dire séduisant mais sans valeur.

Parce que renseignement pris, si l'écran sert parfois à écrire, à échanger des informations basiques, il est bien davantage utilisé pour se connecter, glaner des infos, jouer et zapper que pour LIRE. Autrement dit, il y a des légendes et une réalité qui découle des statistiques.

La légende, c'est que les lecteurs passeraient du livre papier au Kindle, ou que le comportement des acheteurs de fiction des USA serait bientôt imité par les lecteurs français.

Aux USA en effet, la vente des ouvrages en numérique aurait récemment dépassé la vente des livres-papier - soit.

Aux USA, la plupart des librairies traditionnelles sont en train de disparaître.

En France, les librairies disparaissent en effet, elles aussi, et pas de petites structures : Camponovo à Besançon ( 39 licenciements ! ) et même Gibert à Beauvais.

Mais la vente des ouvrages numériques, elle, continue d'osciller péniblement entre 1et 2%, très, très loin des 50% attendus et qu'ont glorieusement atteint les USA - quel progrès !

Autrement dit, si les ventes du livre papier fléchissent, elles sont loin, très loin d'être compensées par celles des ouvrages numériques !

Ce qui revient à dire que la lecture, la lecture continue, approfondie, notamment celle des ouvrages de fiction, subit un net recul, progressif et apparemment durable.

On peut d'ailleurs supposer que du côté des jeunes, cette chute va s'accentuer grâce à une politique - à mes yeux très imprudente - d'investissement en ordinateurs, clés USB, sans parler du fameux projet de "cartable numérique". Un projet destiné à soulager la colonne vertébrale des élèves... mais dont les vrais gagnants ( et l'on parle ici de milliards de dollars de bénéfices ! ) seront les fabricants d'ordinateurs, de tablettes, de portables, ainsi que leurs prestataires : Google et les fournisseurs d'accès !

Ces constatations ( mais on peut m'en proposer d'autres... le débat est ouvert ! ) certes pessimistes, entraînent de ma part...

Deux convictions :

1/ Les lecteurs authentiques continuent de se recruter chez les adeptes du livre papier.

Eh oui ! Croire qu'un acheteur de tablette va modifier ses habitudes est une illusion. S'il est un lecteur authentique, il ne lira pas davantage ou mieux avec ce nouveau support.

Et s'il est un lecteur occasionnel, ce n'est pas parce qu'il aura un accès gratuit à des milliers de classiques fournis avec l'e-book qu'il va se transformer en lecteur averti. Ou qu'il va devenir un acheteur et un lecteur compulsif de nouveautés littéraires sous forme numérique !

2/ Il faut tenter de modifier la tendance : LIRE est un acte citoyen, l'affirmation d'une liberté, celle d'un accès individuel à l'information, au rêve et à la réflexion.

Et une question récurrente :

Comment devient-on lecteur ?

Mes réponses sont toujours les mêmes !

* Il n'y a qu'une seule bonne méthode pour qu'un enfant apprenne à lire : il faut qu'il en ait envie !

* Et pour qu'il en ait envie, quelques évidences s'imposent : non seulement il doit avoir accès aux livres, c'est à dire qu'il doit en posséder, pouvoir en emprunter, et apprendre à échanger avec d'autres au fil de ses lectures, mais il faut aussi que cette appétence puisse naître et s'entretenir. Et cela, grâce à l'exemple.

C'est à dire qu'il doit être entouré de gens qu'il estime ( ses parents, ses aînés, ses copains, ses enseignants ) qui eux-mêmes lisent et y prennent visiblement plaisir !

Si ces réponses semblent simples, leur application ne va pas de soi.

Aujourd'hui, l'exemple nous est à peu près partout donné par les utilisateurs de portables et d'écrans.

Alors puisqu'il faut afficher ( et affirmer ? ) sa personnalité au moyen de marques ostensibles ( Nike, Lacoste, Ray-Ban - mais aussi le dernier I-Pad ! ), eh bien affichons-nous en train de lire.

Rendons la lecture tendance - la lecture des livres, des vrais livres !

En nous affichant sans vergogne, sans honte.

Parce que fléchir, accepter la mode, s'isoler et cacher ses convictions, ce serait capituler.

Avoir un livre en main et lire pourrait devenir un acte de résistance.

Stéphane Hessel nous conseillait : Indignez-vous !

Eh bien... LISEZ, maintenant !

Mardi 04 décembre 2012

Y s'prend pour qui, ce mec qui lit ?

J'ai vécu samedi dernier une scène traumatisante...

Ayant pris rendez-vous pour une vidange dans un garage, je me suis assis dans la salle d'attente pour me plonger dans la lecture d'un livre.

Il y avait là, rassemblés devant le comptoir du patron, six ou sept personnes debout, occupées à discuter vivement à voix haute. Des mécanos, des clients, des amis... des gens qui se connaissaient et avaient du temps à passer ensemble. La scène qui suit a en effet duré une heure un quart - au point que je me suis demandé qui effectuait ma vidange !

Malgré moi, et parce que ces hommes parlaient et riaient très fort, leurs conversations arrivaient jusqu'à moi.

Le sujet des débats ? Il était variable - car on passait du coq à l'âne : autos, motos, moteurs, télé, films, stars, nanas, drague, chasse, repas et ripailles, le tout pimenté de temps à autre par ce que je supposais être une bonne blague - mais je n'en ai compris aucune.

Et pour dire la vérité, je n'ai pas pu démêler grand chose des paroles échangées.

Pour plusieurs raisons.

D'abord, c'est vrai, j'essayais de me concentrer sur mon ouvrage. Et quand j'y renonçais, chaque phrase échangée avait à mes oreilles un sens obscur, indéfini, parce que les mots étaient déformés, prononcés à la hâte, et d'ailleurs vite interrompus par la réflexion d'un voisin qui enchaînait, de façon tout aussi rapide, brutale et balbutiante.

Au bout d'un quart d'heure, et comme deux secondes de silence planaient, insolites, j'ai relevé la tête.

J'étais devenu le centre de leur attention. Oh, un très bref instant ! Car à peine avais-je levé les yeux qu'ils se sont aussitôt remis à parler en évitant mon regard.

Mais dans le leur, j'avais deviné quelque chose d'étrange : un mélange d'étonnement et de réprobation. Comme s'il était anormal que je sois là, seul, assis, à lire en silence tandis qu'eux étaient tous debout en train de discuter et de rire bruyamment.

Comme pour bien me prouver que je n'avais pas rêvé, la même scène se reproduisit quatre ou cinq fois : les conversations retombaient peu à peu et je devinais alors ( on imagine que dès la troisième fois, je n'osai même plus détacher mes yeux de mon livre ) que m'affrontait un rang unanime de regards goguenards, rébarbatifs et accusateurs.

Moi qui ai pourtant choisi de vivre en province, moi qui fréquente quotidiennement ces gens simples et rudes ( au village, je me suis fait des amis qui leur ressemblent ! ), je me suis senti tout à coup exclu.

Comme si ma place n'avait pas été là. Comme si je dérangeais, comme si je faisais tache.

Ce qui, quand on y réfléchit, était un paradoxe : n'étais-je pas un client ordinaire, assis en train d'attendre la fin du travail sur mon véhicule ?

C'est plutôt moi qui aurait été en mesure de protester, dérangé dans ma lecture par des importuns.

Mais non. C'était moi l'étranger, le gêneur, le trouble-fête.

Il m'a fallu un certain temps pour comprendre le motif de leur étonnement outré : je lisais. Et, motif de réprobation supplémentaire : je lisais un livre !

J'imagine que si j'avais eu en main le magazine auto-moto posé sur le guéridon, ou le journal Sud-Ouest, ou encore l'Equipe, on m'aurait aussitôt absous.

Mais là, mon comportement devait leur paraître suspect. Voire impardonnable.

Je précise que je n'étais pas en costume trois-pièces-cravate, mais vêtu d'un blouson tout à fait ordinaire, rien d'ostentatoire !

Non, aucun doute, le sujet du malentendu était mon livre : j'étais un intellectuel. Et du coup, sans doute très critique vis à vis de leurs conversations et de leur complicité ricanante. Si bien qu'ils devaient juger nécessaire d'en rajouter.

Je dois l'avouer : je me suis senti très mal à l'aise. A la fois malheureux et découragé.

Me lever, les rejoindre et crever l'abcès ? C'était complètement exclu. Inimaginable !

Une seule solution : feindre l'indifférence et attendre.

Ce que j'ai fait, tout en sentant peser sur moi des regards de plus en plus hostiles, comme si mon silence obstiné et mon immobilité renforçaient leur conviction  que je n'étais décidément pas l'un des leurs.

En récupérant mon véhicule ( jamais vidange ne m'a paru si longue ! ), deux souvenirs m'ont traversé l'esprit.

Le premier, c'est celui de ma petite-fille aînée qui pleurait parce qu'on l'avait traitée d'intello. J'avais tenté de lui expliquer que cet adjectif était un compliment, et qu'elle devait fièrement faire face à ses camarades...

- Ce n'est pas si facile, Papy ! m'avait-elle alors affirmé.

Eh bien j'ai soudain compris le sens de sa réponse. Car j'avais été à sa place. Pas une année scolaire, non. Simplement une heure un quart.

Le second, c'est l'épilogue d'une de mes vieilles nouvelles de SF : Anna passe son bac.

Dans mon récit, pendant que sa fille se soumet à cet examen désormais virtuel, un casque sur la tête, le père revient à la réalité quand, dans la salle d'attente, la dite Anna touche l'épaule de son papa car son épreuve est achevée. Eh oui, dis-je dans mon récit, son père se livrait "à cette distraction complexe, rare, baroque, et pour tout dire d'un autre âge (... ) : il lisait."

A l'époque, il paraît que les lecteurs riaient beaucoup en découvrant cette fin inattendue.

J'ignore ce qu'ils feraient aujourd'hui s'ils lisaient ce texte.

Lundi 12 novembre 2012

Retour au papier ? (2ème partie)

     ( suite et fin du billet d'humeur de la semaine dernière.
     Sujet : un vieil ouvrage lu dans l'adolescence et retrouvé, Dieu parlera ce soir )

     Bref, ce livre a donc eu trois lecteurs — du moins c'est ce que je croyais : Annette, ma mère et moi. Mais il y a trois jours, en reprenant la lecture de l'ouvrage quelque cinquante-trois ou cinquante-quatre ans plus tard, grande fut ma surprise d'apercevoir, d'une écriture minuscule, à la plume et à l'encre noire, la mention Toto. Signature agrémentée d'une croix à béquille ( celle de Jérusalem... et celle des scouts de France — le narrateur de l'ouvrage est d'ailleurs scout ).
     Une signature ( façon cachet : « ce livre m'appartient » ) que j'ai d'ailleurs relevée à plusieurs endroits du livre, sans parler des annotations au fil des pages, de la même écriture — celle de Toto, qui a inscrit page 526, en fin de volume, sa propre conclusion : Quand on n'a pas tout donné, on n'a rien donné — sans parler de la mention : pages importantes pour moi... suivie d'une vingtaine de références.
     Cette découverte m'a fait bondir, j'ai tendu l'ouvrage à mon épouse et lui ai dit :
     — Sais-tu que ce livre a d'abord appartenu à ton amie Toto Bissainthe ?
     Stupéfaite, elle a examiné l'ouvrage et a approuvé.
     — C'est bien son écriture. Et sa signature. Je ne me souvenais pas qu'elle me l'avait donné.
     — Ou prêté ? Et tu ne le lui aurais jamais rendu ?
     — Non. Donné ! Car j'ai revu Toto jusqu'au bac, que nous avons passé ensemble.

     Brève explication pour le lecteur : Annette a fait ses études au couvent, à Senlis, dans l'institution où elle est devenue plus tard enseignante avant d'intégrer l'éducation nationale. A l'époque, au couvent, Toto Bissainhe et Annette étaient amies. Plus tard, Toto Bissainthe ( d'origine haïtienne ) deviendrait comédienne et chanteuse — Annette et elle perdraient alors le contact.
     Ce livre est donc précieux à plus d'un titre. Il a eu ( au moins ) cinq lectures successives, et cinq émotions différentes :
     1/ Toto Bissainthe, dont les remarques et passages soulignés sont un témoignage précieux de sa foi, à l'époque, et d'une morale particulière. Toto qui a jugé ce livre si important qu'elle l'a donné à sa meilleure amie.
     2/ Annette, qui l'a lu ( et aimé )... et me l'a prêté, jugeant que l'ouvrage, édifiant, pourrait être un viatique pour l'adolescent que j'étais.
     3/ Ma mère, qui l'a d'abord lu avec un œil critique et, en filigrane, l'interrogation : « cet ouvrage qu'Annette a prêté à mon fils, puis-je le lui confier sans risque ? ». Si je sais que ma mère l'a lu, je n'ai aucun souvenir d'une quelconque remarque à son sujet. Dans les années cinquante, les parents parlaient peu avec leurs enfants — et chez moi, les commentaires littéraires concernaient presque exclusivement le théâtre.
     4/ Moi, qui l'ai lu en 1958 ou 1959. Une lecture qui m'a profondément marqué.
     5/ Moi, qui suis en train de le relire en juin 2012, avec une émotion très particulière. Car à l'écho permanent de cette relecture s'ajoutent les jugements spontanés qui me viennent à l'esprit quand je découvre, ici ou là, un commentaire de Toto Bissainthe, ou des passages non soulignés mais qui me font murmurer : ah... cette phrase, cette action, cette réflexion du narrateur, voilà pourquoi Annette tenait à ce que je lise ce roman !
     J'imagine qu'il y aura peut-être bien, dans le futur, de nouveaux lecteurs ou de nouvelles lectures : Annette va sans doute relire ce récit — pour des raisons voisines, et pourtant pas identiques aux miennes. Et peut-être l'aînée de nos petites-filles, qui est en Seconde et que ce texte va surprendre, faire sourire et ( ou ) lasser très vite. Sans doute s'interrogera-t-elle : mais pourquoi et comment Papy et Mamy ont-ils pu être si touchés par ce truc bigot et ringard ?

     Encore quelques mots sur cette édition ( 1948 ) de Dieu parlera ce soir :
     1/ Sur la couverture de l'ouvrage que je possède figure la mention :
     7ème édition — 39ème mille.
     Traduisons : ce livre a été imprimé 7 fois ( à 5 ou 6 000 exemplaires à chaque fois ) et il s'est donc déjà vendu à près de 40 000 exemplaires — c'était beaucoup pour l'époque !
     A l'intérieur sont même précisés, et c'est très rare, les chiffres et dates des éditions précédentes :
     1ère édition 8 juin 1945
     2ème édition 11 octobre 1945
     3ème édition 28 novembre 1945, etc.
     Les éditions à vendre sur Internet sont ultérieures : 1951, 1956...

     2/ Après la guerre ( dont il n'est jamais fait mention dans l'ouvrage ! ), ce journal intime a donc eu beaucoup de lecteurs. Mais contrairement à d'autres ( je pense au Journal d'Anne Franck par exemple ), il a complètement disparu.
     Son caractère moral et religieux le rend sans doute ( définitivement ? ) obsolète.

     3/ et en guise de conclusion...
     Vive le numérique, bien sûr...
     Mais je me pose cependant de nombreuses questions, notamment :

     * si je possède une connexion Internet et une liseuse, comment vais-je avoir accès à ce livre ?

     * A-t-il un jour une chance d'être numérisé — et accessible ?
     Car s'il en existe encore quelques dizaines de milliers d'exemplaires... sans doute se trouvent-ils dans des greniers, des dépôts-ventes ou des bibliothèques de personnes âgées — je ne le vois guère dans des bibliothèques municipales, où son allure et son âge l'ont éliminé des rayons depuis bien longtemps !

     * Même s'il finit par être numérisé, comment un lecteur comme moi ( et je ne suis pas le seul de ce genre, je l'espère ! ) pourrait-il retrouver l'émotion que j'ai ressentie en ayant en main ce vieil ouvrage fort peu engageant, usé, bien tristounet d'apparence... mais qui représente à mes yeux un bien palpable, précieux — et même inestimable !

     Que celui ou celle qui n'a jamais été ému(e) en ouvrant ( et relisant ) un ouvrage possédé et chéri dans l'enfance ou l'adolescence me jette la première pierre !
CG

Lundi 05 novembre 2012

Retour au papier ? (1ère partie)

     J'avais quinze ans quand ma future épouse m'a prêté un récit qui m'a bouleversé. Son titre ? Dieu parlera ce soir.
     Pourtant, son héros ne me ressemblait guère.
     Thierry est un jeune bourgeois de 17 ans, un fils ( aîné ) de famille dont le père possède les Soieries franco-belges. Il a deux frères et une sœur et pas mal de camarades dans l'établissement ( privé et catholique ) qu'il fréquente.
     Croyant, fasciné par la pureté, terrifié par le pêché, il cultive des idéaux élevés d'abnégation. Bien qu'il aime la jeune Renée ( qui partage ses sentiments ), il finira par comprendre que la foi l'emportera sur toute autre vocation...
     Pourtant, le narrateur avait au fond de nombreux points communs avec moi.
     D'abord il tient son journal intime — c'est d'ailleurs la forme adoptée par ce récit. Le français est sa matière préférée, il ne comprend rien aux maths et envisage de devenir écrivain. Il est troublé par sa foi ( qui, chez lui, progresse alors qu'elle s'éteignait chez moi ). Il est amoureux et se pose mille questions sur son avenir, sa personnalité — celles qui tourmentaient les jeunes de l'après-guerre.
     L'auteur de ce journal intime imaginaire ( peut-être en partie autobiographique, à y bien réfléchir !) est un prêtre pédagogue et jésuite : Jean-Marie de Buck. Internet livre sur lui peu de renseignements, sinon qu'il fut l'auteur de quelques autres livres épuisés depuis longtemps, presque tous publiés chez Desclée, De Brouwer, éditeur belge et chrétien.
     J'ai été bouleversé ?
     Mais oui. Quand Béatrice Decroix m'a ( en 2005 ) demandé d'écrire un récit auto-biographique pour sa collection Confessions ( De La Martinière ), j'ai choisi spontanément pour titre : Ce soir-là, Dieu est mort, hommage indirect et discret ( en même temps que réponse provocatrice ) à l'ouvrage qui avait tant marqué mon adolescence.
     Dans un autre récit autobiographique L'Amour-Pirate ( Oskar ), j'évoque longuement cet ouvrage — mais de mémoire.
     Car je croyais l'avoir prêté ou égaré.
     Longtemps, je l'ai cherché dans la section ado de ma bibliothèque personnelle, puis dans la section adulte, mais à la lettre D ( De Buck ). Précisons que je possède environ 15 000 ouvrages, classés le plus souvent par ordre alphabétique d'auteur... mais dans des sections et pièces différentes, un seul local ne pouvant contenir toute ma bibliothèque. A ma grande surprise, je l'ai donc retrouvé il y a quelques jours — quelle émotion — mélangé à une douzaines de Buck ( Pearl ).
     Ainsi, j'avais enfin en main l'ouvrage qui m'avait tant marqué... voilà un bon demi-siècle ! ! !
     Me le procurer sur Price Minister, eBay ou en faisant une recherche sur le marché de l'occasion ? J'y ai songé.
     Il en circule ici ou là encore quelques exemplaires. Mais c'est MON livre ( enfin... celui de celle qui allait devenir ma femme ! ) que je voulais avoir en main, ouvrir, feuilleter — et relire, comme je l'ai fait dès que je l'ai retrouvé !
     Pourquoi ?
     Vous allez comprendre...

     D'abord, parce que c'est un monument historique !
     Oh, il ne paie pas de mine ! Il est d'un vieux gris indéfinissable, d'un jaune qui tire sur le vert. Sa couverture, molle, est usée et cornée ; son papier épais, jaune et bouffant. Les pages en ont été maladroitement séparées à l'aide d'un coupe-papier, car cet ouvrage fait partie de ceux qui étaient vendus sans avoir été massicotés, avec leurs cahiers de 32 pages pliés. La typographie ( ce sont de petits caractères, corps 6 ou 7 ) est parfois maladroite. Je ne parle pas des coquilles, nombreuses ( le correcteur a toujours laissé passer le verbe aller à l'impératif, vas ! — au lieu de va, bien sûr ) mais des caractères choisis par le typographe. Ainsi, on a page 107 un mot écrit avec un t manquant ( au ant au lieu de autant, le propriétaire du livre a d'ailleurs rétabli le t au crayon, avec soin). Et trois lignes plus loin, on trouve le verbe être écrit avec un t en gras ( est ). Je vous vois sourire... est-il possible d'être ému ou troublé par ce qui, après tout, relève de fautes, de négligences ?
     Oui. Comme on peut l'être par une fausse de note de Claude Kahn ( un pianiste génial et un peu oublié ) dans un enregistrement live d'époque.

     Ensuite, parce que ce livre est passé entre de nombreuses mains, comme en témoignent nos souvenirs communs ( à ma femme et à moi ) et les notes laissées par les lecteurs successifs du bouquin.
     Parenthèse — car j'entends protester un certain nombre d'entre vous :
     — Ah bon ? Parce que ce livre, outre son mauvais état, sa présentation déplorable et ses négligences typographiques, est annoté, en plus ?
     Mais oui. Et je ne m'en plains pas, bien au contraire !
     Il y a, on le sait, deux écoles : celle des lecteurs qui respectent le livre au point de s'interdire de surligner le texte, de noter en marge des remarques personnelles ; et celle de ceux qui n'hésitent pas à y laisser leur trace, comme un animal marque son territoire.
     Je suis, on l'a compris, de la deuxième école. Je lis toujours avec un crayon ( voire un stylo ! ) à la main, n'hésitant jamais à relever une coquille, à souligner une phrase ou une expression qui m'a marqué, à livrer en marge une réflexion spontanée à propos d'un passage particulier.
     Après tout...
     1/ ce livre m'appartient ( il va de soi que je ne me livre jamais à ce jeu sur un livre prêté, ou emprunté à la bibliothèque ! ).
     2/ si je le relis, je retrouverai longtemps après les réflexions ou les passages qui, à l'époque, m'avaient paru importants.
     3/ et si mes enfants ou d'autres lecteurs lisent l'ouvrage, ils auront une trace de ces mêmes réflexions ou remarques. Tant pis ! ( ou... tant mieux ? )
     4/ S'il se vend de plus en plus de livres... la proportion de ceux qui sont réellement lus, hélas, faiblit ! Et après tout, le plus important dans un livre... c'est d'abord qu'il soit lu. Lui laisser une trace est à mes yeux moins un outrage... qu'un hommage.

     Mais j'en reviens à cet exemplaire unique ( car personnel, et donc annoté ) de Dieu parlera ce soir.
     Sur la première page figure, au crayon, et soulignée, la mention Annette.
     Annette est devenue ma femme. Mais l'écriture est celle de ma mère.
     Parce que ma mère a pris soin, lorsque le livre m'a été prêté ( vers 1958 ou 1959 ! ), de noter le nom de sa propriétaire... mais aussi de le lire avant de me le confier, je m'en souviens très bien ! Eh oui, c'était l'époque où l'on surveillait de près mes lectures. Notre voisine m'avait offert pour mes 13 ans La petite fadette de Georges Sand, dans la jolie collection Souveraine Rouge et Or. Mais sur le rabat figurait la mention : G.F. 14 à 16, comprendre : Pour les garçons et les filles de 14 à 16 ans. Ma mère m'a donc privé de cette lecture pendant un an, La petite fadette contenant sans doute des passages d'un érotisme insoutenable pour un garçon de moins de 14 ans !

     En ce qui concerne Dieu parlera ce soir, il existait peu de risques, j'en veux pour preuve la mention figurant en dernière page ( au lieu de la date et du lieu de l'édition ! ) : De Licentia Superiorum Ordinis. C'est-à-dire ce qu'on appelait autrefois l'imprimatur, pour faire simple, à traduire par : ce texte a été lu par le comité de censure de l'église catholique, qui autorise son édition.
     Souriez ! Cet imprimatur existe toujours, en France, pour toute forme d'édition ( mais oui, la censure existe encore ! ), plus particulièrement pour la littérature jeunesse, reconnaissable à la mention, qui figure encore très souvent en bas de la première page paire précédant le début du texte :

     Loi N° 49-956 du 16-07-1949 sur les publications destinées à la jeunesse

     Vous n'aviez jamais remarqué ?
     ( La suite la semaine prochaine ! )
     CG

Lundi 15 octobre 2012

Douze ans après...

Abonné au magazine LIRE, j’ai retrouvé quelques vieux numéros encore sous bande – donc non lus. Il est toujours édifiant de se (re)plonger dans de vieux magazines, histoire de voir ce qui est ( ou n’est plus ) d’actualité…

Justement, le numéro 281 ( décembre 1999 & janvier 2 000 ) demandait à 27 écrivains comment ils imaginaient le prochain siècle.

Euh… loin de répondre à la question, la plupart d’entre eux, très prudents, l’éludent d’une pirouette ! Interrogés, les philosophes Clément Rosset et Paul Virilio se font très évasifs…

Sur les « 20 meilleurs titres de l’année », une bonne moitié est le fait d’auteurs oubliés. Avec, en revanche, de ( futures ? )  valeurs sûres comme Echenoz, Gavalda, Reza, Roth et Le Carré.

Côté pub, je suis frappé par la présence des stylos : Waterman, Caran d’Ache, Parker, Mont Blanc, Cartier… presque rien sur l’informatique, une seule pub pour un portable ( Nokia ) mais déjà, une page réservée au « multimédia » au titre provocateur : « Devenez écrivain on line ! ».

 

A l’époque, sur les 150 pages du magazine, LIRE en consacrait quatre à la jeunesse… contre une seule aujourd’hui. Eh oui, la jeunesse avait la cote !

Sur ces quatre pages, deux concernaient les critiques d’ouvrages destinés aux enfants… de 2 à 5 ans : seize articles, excusez du peu. Une traitait des documentaires ( pour les 4-10 ans, 10 articles ). Une dernière enfin, s’intitulait : « les romans des grands ». Avec six critiques d’ouvrages pour les 7-8 ans, 4 pour les plus de 11 ans ( dont un Harry Potter ) et une seule pour les 13 ans et plus.

Une tendance qui, en douze ans, s’est accentuée : LIRE ne consacre lus qu’une seule page à la jeunesse ( mais deux à la BD ! )

Et les romans destinés aux aînés ont quasiment disparu, ce que confirment les confidences de nombreux documentalistes de collèges : « les élèves lisent encore en sixième, en 5ème beaucoup moins et quasiment plus en 4ème-3ème ».

 

Certains se réjouissent d’ailleurs de la quasi disparition de cette « littérature pour adolescents » souvent accusée d’être artificielle, comme s’il allait de soi de passer des albums pour lecteurs débutants à Zola ou Camus. Une contradiction d’autant plus flagrante que l’adolescence, depuis quelques décennies, a plutôt tendance à se prolonger. Un phénomène accentué ( à mes yeux ) à la fois par les nouvelles recommandations ministérielles ( revenons aux classiques ! ) et l’invasion des nouvelles technologies.

A quinze ans, on doit à la fois se plonger dans Stendhal ( pour les profs ) et passer ( avec les copains ) des heures à envoyer des textos, telécharger de la musique ou des films, et visiter ( ou créer ) un blog tout en allant voir du côté de Twitter ou de Facebook.

Douze ans plus tard, les habitudes de lecture ( et d’écriture ), notamment celles des jeunes, ont changé. Et le livre-papier semble de plus en plus en danger…

Lundi 24 septembre 2012

LES TROIS GRENIER DU PERIGORD

     L'absence du pluriel vous a mis la puce à l'oreille...
     Bien entendu, il y a beaucoup de greniers dans le Périgord, bien davantage encore que de pigeonniers. Il y a sans doute aussi beaucoup plus de trois Grenier, ce nom étant très répandu, en France en général, et dans tout le sud-ouest en particulier.

     Ma femme et moi sommes installés dans le Périgord depuis 1990. Et pour éviter de recevoir ( comme c'était le cas quand nous vivions à Paris ) des appels quotidiens d'inconnus souhaitant me parler, nous avions pris soin de nous inscrire sur la « liste rouge » de France Telecom.
     Or, il y a douze ou quinze ans, je reçois un appel.
     Une voix masculine inconnue me demande :
     — Vous êtes bien Christian Grenier ?
     — Oui. A qui ai-je l'honneur ?
     — Eh bien... moi aussi, je suis Christian Grenier !
     Mon homonyme, un Périgourdin pure souche, me révèle alors qu'il vit depuis plus de soixante ans à Bergerac... et que depuis 1990, il est très souvent dérangé par des inconnus qui croient avoir enfin déniché l'écrivain pour la jeunesse qu'ils cherchaient à joindre.
     Pour me faire pardonner, nous invitons Christian Grenier et sa femme, Agnès, à venir déjeuner à la maison, histoire de mieux faire connaissance.
     Très vite, nous sympathisons, communiquons et allons les uns chez les autres.
     Le 5 juillet, CG2 ( appelons-le ainsi pour simplifier, même si le fait que je suis CG1 peut paraître présomptueux ! ) et Agnès nous emmènent, Annette et moi, en voiture à Cadouin, où mon homonyme a passé toute son enfance.
     Après un excellent repas au restaurant, CG2 nous fait remonter dans sa voiture, Annette et moi, puis m'annonce :
     — Agnès et moi vous emmenons voir quelqu'un, à dix kilomètres d'ici.
     — Un ami à toi ?
     — Pas vraiment.
     — Ah bon... mais enfin, tu le connais bien ?
     — Non. Je ne l'ai jamais vu !
     Le mystère s'épaissit, en même temps que la forêt que nous traversons, avant que nous ne parvenions sur un chemin de terre qui longe de jolis coteaux déserts, peuplés par des troupeaux de moutons.
     CG2 s'arrête enfin devant une magnifique Périgourdine isolée qui domine la vallée. Alerté par notre arrivée ( mais visiblement, nous étions attendus ), un couple d'une cinquantaine d'années jaillit de la maison pour nous accueillir.
     CG2 serre la main de nos hôtes et annonce :
     — Bonjour ! Je suis Christian Grenier. Et voici Christian Grenier, ajoute-t-il en me désignant. Et vous, qui êtes-vous ?
     — Moi ? Christian Grenier ! Ah... alors c'est vous, l'écrivain ?
     — Non. C'est mon camarade. Je voulais lui faire la surprise.
     — Ravi de faire la connaissance de mes deux homonymes ! dit alors CG3. Entrez, nous allons ouvrir le champagne. Et prendre quelques photos de l'événement. Figurez-vous, m'avoue-t-il, que ma femme et moi avons parfois reçu du courrier à votre nom... enfin, au mien — mais j'ai fini par découvrir votre adresse et par vous le faire suivre. Dommage, car il est arrivé que j'ouvre la lettre et que je découvre un chèque !
     — Vous auriez même pu le toucher... puisqu'il était bien à votre nom !
     — Oui. Mais je suis forestier, je gère des gîtes ruraux, j'élève des moutons... et les chèques provenaient d'éditeurs, je savais qu'ils ne m'étaient pas destinés !
     Les trois CG ont passé quelques heures ensemble — mais ils se sont promis de se revoir.
     Et ils ont pris quelques photos de leur inoubliable première rencontre !
     CG

Mardi 08 mai 2012

Le livre numérique remplacera-t-il le livre papier ?

Cette question, qui m’a été récemment posée par deux collégiennes de Troisième, mérite une réponse simple et claire :

- NON !

Mais elle mérite aussi... les justifications que voici.

Dans mon roman Virus LIV 3, qui aborde indirectement la question,j'imagine, de façon provocatrice, que des "Lettrés" gouvernent l'Europe dans le futur. Une hypothèse à laquelle je ne crois, hélas, pas une seconde !

Aussi, la SF n'a pas pour mission de prophétiser, mais, à partir d’hypothèses farfelues, provocatrices ou même impossibles (voyager dans le temps ou dépasser la vitesse de la lumière )... de faire réfléchir le lecteur.

Contrairement à ce que je développe dans mon roman Virus LIV 3, notre société privilégie l'écran. Elle est même devenue une sorte de "dictature douce" dans laquelle on a partout ( y compris dans l'enseignement ) tendance à favoriser les nouvelles technologies au détriment du livre et du papier.

Autrement dit, c'est l'inverse qui, en apparence, est en train de se produire, notre société créant ainsi une sorte de ghetto... celui des Lettrés, de plus en plus laissés pour compte !

Mais le livre, heureusement, n'a pas dit son dernier mot.

Si l’on revient en arrière, souvenons-nous que vers 1840, avec l'apparition de la photographie, les peintres ont craint pour leur avenir. Eux qui souvent vivaient du portrait n'allaient-ils pas disparaître puisque désormais, on pouvait reproduire la réalité d'un simple clic ?

 On sait qu'il n'en a rien été : la photographie n'a pas détrôné la peinture, qui, du coup, a dû évoluer. On peut même penser que l'impressionnisme, le fauvisme et l'art abstrait sont nés grâce ( ou à cause ) de la photographie. Puisque la photo représentait la réalité, la peinture devait se tourner vers d'autres objectifs !

Certes, comparer la peinture/photo avec le livre papier/numérique ne constitue pas en soi la preuve que le livre traditionnel va perdurer.

Si certaines technologies perdurent, certaines, a contrario, en remplacent d'autres quasi définitivement : les utilisateurs de machines à écrire ou de disques vinyls sont désormais rares. Et sur le plan de l'écriture et de la lecture, les tablettes d'argile et les rouleaux ( volumina ) ont bel et bien disparu avec l'invention du "folio".

Cependant, le vélo n'a pas remplacé la marche à pied, ni la voiture le vélo, ni l'avion la voiture... tous ces moyens de déplacement perdurent !

Dans le domaine du documentaire, l'information-papier ( via les journaux et magazines ) est sérieusement concurrencée par les moyens actuels de diffusion. Eh oui, Internet offre une rapidité d'information plus efficace qu'un quotidien, qui doit prendre le temps d’être imprimé.

Mais la radio offre aussi cet avantage... et, tiens tiens, la radio n'a pas supprimé les journaux. Les hebdomadaires risquent de perdurer car on y trouvera des réflexions et des analyses sans commune mesure avec la diffusion brute, et parfois fausse, de l'information.

Dans le domaine de la lecture, les avantages de "l'objet livre " sont si nombreux qu'on peut espérer qu'il sera encore là dans quelques siècles. Pour mille raisons trop longues à énumérer, la première étant pourtant le côté pratique du livre...

Le livre n'a pas besoin d'électricité ni de piles pour fonctionner. On peut le manipuler,  le feuilleter, l’annoter, le conserver. Le livre est un objet unique( il ne contient qu'un seul texte ! ) qu'on peut admirer, posséder, transmettre, et dont la lecture est souvent associée au papier, à la couverture, la collection, la typographie, etc. C’est aussi et surtout un objet REEL. C’est pourquoi les vrais lecteurs préféreront toujours avoir de "beaux", de vrais livres, surtout pour une lecture „longue". Je ne me vois pas lisant A la recherche du temps perdu sur un écran ! Ni même Balzac ou Zola.

On va m'opposer à cela que le numérique progresse.

En France, très peuet beaucoup moins que prévu : pour l'instant, 1% du marché de la fiction. Et si l'on peut offrir ( ou s'offrir ) un Kindle ou une liseuse... rien ne prouve qu'on utilisera longtemps, de façon définitive et régulière, ce qui s’apparentera peut-être très vite à un gadget !

Et s’il y avait là un phénomène de mode ? Un phénomène identique à celui qui consistait, dans les années soixante, à prédire, avec la généralisation de la télévision,  la disparition du cinéma ? Aujourd'hui, on a compris que le confort et l'ambiance d'une salle n'avait rien à voir avec la télévision familiale, même promue au rôle de home cinema !

Autre constatation rassurante : on n'a jamais autant lu ni publié autant de livres !

Lu ?

Mais oui.

En 1950, les livres coûtaient trois fois plus cher qu'aujourd'hui et contrairement à une légende persistante, on lisait beaucoup moins.

En 2012, on lit beaucoup plus ( mais peut-être pas mieux ? ) qu'en 1950 !

Les jeunes, fait étonnant, écrivent plus qu’avant. Avec la popularisation des ordinateurs, des claviers et des téléphones portables, courriels, SMS et autres textos font fureur. Paradoxalement, et contrairement à ce qu’on craint et affirme, les écrans ont sans doute été les meilleurs vecteurs de la lecture et de l’écriture !

Publié ?

En effet.

On publie dix, cent fois plus de livres qu’il y a un siècle !

Les chiffres le prouvent même si, depuis deux ans ( deux ans seulement, ai-je envie d'ajouter ) les chiffres du livre stagnent, se tassent et tendent à se réduire un peu.

On pourrait bien se trouver dans une sorte de "creux de vague" : certes, en ce début du XXIe siècle, les écrans font la loi. Mais cet engouement, lié à un mode de consommation frénétique ( et sans doute provisoire, pour des raisons d'économie et de réductions obligatoires dans les décennies à venir ), verra le livre survivre et sans doute revenir au premier plan.

Malgré tout, on peut aussi penser que la tendance inverse vaincra : l'objet livre deviendra alors plus rare, il sera utilisé par un petit nombre, ceux que Stendhal appelait "le happy few", une minorité privilégiée qui saura apprécier, goûter la lecture, la culture, la fréquentation à la fois des grands auteurs et de la vraie littérature, forcément boudés par les écrans qui invitent à une consommation rapide, superficielle et renouvelée.

Du même coup, cette littérature et ces auteurs exigeants seront délaissés par les inconditionnels des écrans, ceux que j’ai surnommés les Zappeurs – ceux qui préfèrent l'image ( facile ) aux mots ( complexes, mais porteurs de tant de sens ! ).

Même s'il se raréfie - ce qui à long terme n'est pas certain ! - , le livre, à mon avis, restera, quitte à n’être utilisé que par des lecteurs privilégiés, peut-être une sorte de caste, voire de secte, ceux que les Zappeurs d’aujourd'hui qualifient, avec un certain mépris, d'intellos.

Comme si l'intelligence pouvait être un défaut !

CG

Lundi 12 mars 2012

Je vais écrire un livre !

Sous ma plume, cette affirmation ne serait pas un scoop.

Mais avez-vous noté qu’elle est devenue une véritable antienne prononcée par un nombre de plus en plus grand d’invités de la télévision ?

Des écrivains ?

Mais, non !

Hommes politiques, journalistes, comédiens, chanteurs… mais aussi sportifs de tout poil, sans parler des personnes mises en examen et des repris de justice que les informations ont placé sous les feux de l’actualité !

Là encore, j’entends des voix s’élever ( mais après tout, c’est bien là l’objet de ce blog : réagir… pour faire réagir !).

« Ah ah… un écrivain devenu jaloux de la concurrence ! Jugez-vous que l’écriture est une chasse gardée ? De quel droit voudriez-vous empêcher les gens de s’exprimer ? »

Non, non, vous vous trompez d’arguments ! Et ceux qui me connaissent bien le savent parfaitement.

Après tout, de De Gaulle à Mitterrand en passant par Bayrou et Juppé, certains hommes politiques ont un joli brin de plume, une expérience, une culture et/ou des convictions dont ils veulent faire profiter les lecteurs. Passons sous silence certains académiciens dotés d’un peu moins de talent, ou les vedettes un peu trop débordées qui chargent un nègre du travail d’écriture ( ce qui est souvent plus prudent ).

Parmi les métiers cités plus haut, je ne mets pas non plus en cause les auteurs authentiques, j’ai ici même salué les ouvrages d’Annie Duperey et ce n’est pas parce qu’on est acteur qu’on n’est pas aussi écrivain !

Non.

Ce qui me frappe dans ce désir récurrent émis par des célébrités confirmées ou passagères, c’est l’obstination à vouloir diffuser sa pensée ou ses opinions… par le biais du papier.

Car enfin, la plupart des personnes susmentionnées n’ont souvent besoin ni de droits d’auteur ( elles gagnent déjà beaucoup d’argent ), ni d’un public élargi ( elles auront cent fois moins de lecteurs qu’elles n’ont eu d’auditeurs ou de téléspectateurs ! ), ni de notoriété, puisqu’elles sont déjà célèbres ?

Il me semble donc à la fois étrange et flatteur que de telles célébrités du monde de la politique, de la scène, du sport ou de la chanson, et j’en passe, soient si soucieuses, surtout à l’heure où le numérique prend le relais du papier… d’ écrire un livre.

Au fond, c’est très rassurant ! Tout se passe comme si, une fois sa notoriété assurée par le plébiscite des urnes, une fois des records battus, des disques d’or décrochés, des césars ou des oscars distribués, une fois le public saturé par le passage récurrent de sa propre tronche à la télé… il fallait obtenir le Sésame, la consécration suprême, la seule qui, loin des succès éphémères et superficiels offerts par les images, la radio et la presse, offre la vraie, l’unique reconnaissance et l’espoir d’une possible éternité : le livre.

CG

Lundi 20 février 2012

A bas la culture

La loi est passée : au concours d’entrée de Sciences Po et de plusieurs grandes écoles, on a supprimé l’épreuve de culture générale.

Objectif : ne pas pénaliser les candidats issus de milieux modestes.

Et pour démontrer le caractère démocratique de cette mesure, on interviewe des jeunes qui en effet affirment : est-ce que c’est important de savoir où la Loire prend sa source et qui est le peintre Géricault ?

Quelle perte de temps et d’énergie en effet !

Etrange mesure toutefois, qui fait suite à l’obligation aux étrangers sollicitant la nationalité française de connaître l’origine de la Bastille ou les fleuves et les montagnes de France… obligation dont sont dispensées les futures élites de la Nation !

Il est vrai que la culture a changé, il suffit de voir les nouveaux jeux à la télé où les questions portent sur les comédiens des séries américaines des années 80.

Aujourd’hui, c’est quand vous ne savez pas qui était Whitney Huston ou si vous n’avez pas vu La vérité si j’mens 3 que vous passez pour un plouc.

J’exagère ? Regardez donc, dans la dernière pub de votre supermarché, de quoi parlent les « pages culturelles » !

Il fut un temps où l’on saluait la culture de la rue comme si la connaissance naissait spontanément, de même que « le bon sens populaire ».

Aujourd’hui, la démocratie revient à encourager le peuple à regarder TF1 et à lui demander d’aller voter ensuite. On oublie que le plus grand nombre a droit au meilleur. Et surtout aux moyens d’y accéder.

Mais c’est bien plus pratique de penser que la culture ( la vraie, celle qui cherche à apprivoiser les connaissances pour affiner son sens critique et sa pensée ) n’est plus tendance.

D’ailleurs, aujourd’hui, dans certains collèges, la pire des insultes, c’est intello.

Lundi 13 février 2012

Repli ?

La pire des récessions, c’est sans doute le repli.
Un repli sur son pays ( nationalisme ) ou sur soi ( égoïsme ) qui suggère que si les autres, ce n’est pas encore l’enfer, ils ne deviennent sympathiques et fréquentables que s’ils sont loin de vous.

A l’occasion du dernier Salon de Montreuil, je suis allé passer quelques jours à Paris.
Ne plus vivre dans la capitale, y faire un saut bref deux ou trois fois par an, c’est être soudain frappé par une évolution rapide des comportements…
En six mois, il m’a semblé que le nombre des SDF s’était multiplié : impossible de faire cent mètres dans la rue ou de prendre le métro sans être croisé par quelqu’un qui vous demande une cigarette, un ticket-restaurant, un euro.
Peut-être pour échapper à ces indésirables solliciteurs, la plupart des passants et passagers du métro s’isolent au moyen d’un de ces nouveaux trucs électroniques sans lesquels vous passez désormais pour un plouc : I-Pad, DS, tablette, liseuse, téléphone portable… bref, un machin muni soit d’écouteurs ( pour vous occuper les oreilles ) soit d’un écran ( pour vous occuper les yeux et les doigts ). Privé de cet accessoire indispensable et tendance, vous êtes tout nu. Ou bien vous rejoignez un club privé, si intime que leurs adeptes ne communiquent que par un humour distant et complice.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, début décembre, assis ( par chance ! ) dans une rame de métro de la ligne 9, un livre entre les mains ( La délicatesse de Foenkinos, voir ma critique sur le blog ! ). Ayant levé les yeux ( « bon, j’ai encore trois stations avant Robespierre » ), j’ai soudain noté qu’autour de moi, tous les passagers étaient occupés à communiquer avec l’un des appareils susnommés, chacun bien isolé dans sa bulle. Une vraie séquence de SF ! Un extrait vivant de THX 1138 ( premier film de George Lucas pour les non initiés ).
C’était si comique que je me suis surpris à sourire. Un sourire dont j’ai tout à coup aperçu l’écho sur les lèvres de la passagère qui me faisait face. Forcément : elle lisait, elle aussi - un livre de poche dont je n’ai pu voir ni le titre ni l’auteur.
En une seconde, son regard a balayé le wagon avant de revenir vers moi.
Traduction : « Incroyable, non ? Nous sommes deux à lire ! Et… à communiquer sans même avoir besoin de parler ! Nous faisons partie d’une espèce en voie de disparition… »
Les yeux de la passagère se sont abaissés vers l’ouvrage que j’avais en main. Elle a incliné la tête et son sourire s’est accentué.
Traduction : « Très bon choix. Je l’ai lu. Vous allez voir, c’est formidable. »
Puis elle a replongé dans sa lecture. Et moi dans la mienne.
Un bref moment de complicité qui m’a ravi.

Je ne critique pas celles et ceux qui passent leur vie avec ces nouveaux moyens de communiquer. Après tout, le livre est aussi un moyen de fuir le réel et de dialoguer… avec des écrivains souvent disparus et des héros virtuels !
Mais je m’interroge.
Mes petites-filles n’échappent ni à la règle, ni aux modes. Pendant les congés de Noël, elles se disputaient souvent pour accéder aux deux ordinateurs de la maison connectés sur Internet tandis que l’aînée, entre deux devoirs, tripotait elle aussi son téléphone portable pour rédiger des textos.
Rentrée chez elle à Paris, notre fille a eu la bonne idée de les interroger :
- Quel a été le meilleur moment de vos vacances de Noël ?
Elle pensait qu’elles évoqueraient le repas du réveillon ou la découverte des cadeaux… eh bien non !
L’une a répondu : « Les parties de scrabble qu’on faisait le soir tous ensemble ! »
Une autre : « Le puzzle qu’on a mis trois jours à finir ! »
La dernière ( la plus jeune, 6 ans ) : « L’après-midi passée en forêt à cueillir des champignons ! »
Nous ne sommes pas trop guettés par le repli.
Et le réel a encore de beaux jours devant lui.
Merci, les enfants !
C.G.

Jeudi 12 janvier 2012

Paris-Dakar ? Pas d'accord !

On le sait : les trois mousquetaires étaient quatre, la Révolution d’octobre a eu lieu en novembre  et le Paris-Dakar se déroule désormais en Argentine, quelques heures après le départ la course 2012 compte déjà un mort ( le 21ème du Paris-Dakar ) et un blessé grave.

On va me rétorquer : après tout, si des casse-cou trouvent plaisir à crapahuter dans des contrées désertiques, pourquoi pas ? L’Atacama, c’est quand même mieux que l’Afrique où nos représentants motorisés du monde riche traversaient les villages de populations souvent affamées.
Et puis le sport automobile n’est-il pas apprécié des médias ?
Euh… vous avez dit sport ?

Là encore, je m’interroge.
Se faire les muscles sur un stade  ( ou un cheval ), avec un vélo ( ou un kayak ) bon ! Mais dans une grosse cylindrée ?
Comment ? Ah oui : c’est une compétition et on transpire ( normal, avec 50° ! )
Mais assimiler à un sport une activité qui pollue la planète et prend le risque de faucher des spectateurs m’a toujours paru une activité bizarre.
Peut-être parce qu’elle valorise la vitesse et glorifie le risque.
Comme si c’était là un modèle, un exemple à suivre. Mais si, comment s’étonner après ça que certains se risquent à jouer au rodéo la nuit sur les parkings ou à rouler sur l’autoroute à 230 à l’heure - voire à contresens, histoire de corser la difficulté ? On nous demande sans cesse de lever le pied, d’être prudent, de respecter la vie ( et de consommer moins ) tout en valorisant une activité qui montre… exactement l’inverse !

A y bien regarder, un certain cinéma d’action a d’ailleurs le même programme : ses héros tirent sur tout ce qui bouge ; ils provoquent des carambolages, bousillent dix voitures à la minute, pillent des banques et échappent à la police au plus grand soulagement, parfois, des spectateurs invités à être complices.
Oh, loin de moi l’idée de moraliser, ou de censurer quoi que ce soit.
Mais je note, à titre d’exemple, que depuis deux ans, il a été demandé aux journalistes de ne plus évoquer, le matin du 1er janvier, le nombre de voitures brûlées pendant la nuit. Afin que cette compétition annuelle, cette sympathique tradition incendiaire, soudain privée d’images et de publicité, ait moins d’adeptes.
Et si ce n’était pas si mal vu, après tout ?
N’est-il pas hypocrite d’interdire au public des comportements que les médias célèbrent et, d’une façon insidieuse et détournée, finissent peut-être par encourager ?

Mercredi 04 janvier 2012

Pourquoi vous écrivez ?

( les lecteurs de l’éditorial du site peuvent passer au chapitre suivant ! )

Ou, posée par les adultes : Pourquoi écrivez-vous ? Ou encore :

Vous écrivez… pourquoi ? Pour quoi ? Un quoi qui sous-entend pour quoi faire et pour qui ?

Cette question pourtant simple ( trois mots ! ) me plonge dans l’embarras !

Souvent, je réponds : demande-t-on à un chanteur un peintre ou un alpiniste pourquoi il chante, peint ou part à l’assaut des sommets ?

C’est à la fois gratuit et assez mystérieux.

Gratuit ?

Oui. A dix, quinze ou vingt ans, je n’écrivais pas pour gagner ma vie mais par passion, par besoin. D’ailleurs, il y a mille autres moyens plus rapides et plus efficaces pour vivre, 49 écrivains sur 50 ont un autre, un vrai métier.

Ce n’était pas non plus pour devenir célèbre – ou même avoir mon nom sur la couverture d’un bouquin.

Ce qui ne répond pas à la question.

Longtemps, j’ai répondu : « j’écris pour changer le monde », à l’image de Jean Ferrat qui avouait : « je ne chante pas pour passer le temps ».

C’est vrai : j’ai des angoisses, des convictions, des espoirs. Et l’écriture est un acte magique ( au sens propre ) qui me permet de les matérialiser.

C’est une façon de les formuler et de me désinhiber, je suppose.

On me rétorquera que je raconte d’abord des histoires avant de vouloir en tirer des leçons. Sans doute. Mais depuis mon premier récit ( Les méchants sont toujours punis, conte utopique écrit à six ans et demi ), je cultive le besoin de communiquer avec d’improbables lecteurs, le premier d’entre eux étant moi-même à qui je formule souvent une question déguisée ou un défi.

Ecrire, c’est dialoguer avec soi par écrit, pour fixer sa pensée et la faire avancer.


Suite de la réponse livrée dans l'éditorial :


Ces questions, la fiction me permet d’y répondre au moyen de personnages et d’aventures imaginaires, parce que la vie courante ne me permet pas d’agir.

Ecrire, c’est donc se projeter dans d’autres situations – de même que lire, c’est vivre d’autres vies par procuration.

Soixante ans plus tard – eh oui ! – se profile un autre élément de réponse, que Jules Renard a formulé de façon lapidaire :

Ecrire, c’est une façon de parler sans être interrompu.

Là encore, mes lecteurs vont sourire : quand vous parlez, on ne vous interrompt pas !

Détrompez-vous. Quand je suis en intervention, je trompe mon monde. On me laisse la parole et je la prends. Mais dans la vie courante, j’écoute surtout mes interlocuteurs. Je m’intéresse à ce qu’ils me confient. Un écrivain est souvent un auditeur attentif, qui fait son profit de tout, qui le digère pour le ressortir magnifié sous la forme déguisée d’un roman.

Enfant, je n’avais pas la parole. J’ai grandi en écoutant. En ruminant et en cogitant. Ecrire, c’était je crois « parler sans être interrompu ». Sans qu’on m’oppose une interdiction, un rire ou la formule : Les enfants n’ont pas la parole...  Tu te tais...  Tu comprendras plus tard !

Aujourd’hui, les enfants ont la parole. Et les ados s’expriment bien plus qu’avant. Ne serait-ce qu’avec les SMS, textos, blogs et autres réseaux sociaux. Echanges à la frontière de l’oral, souvent superficiels et factices.

Très tôt, j’ai utilisé l’écriture pour construire et formuler ma pensée. Sans génie, simplement par imitation. Parce que les auteurs que je lisais ( que faire d’autre que lire quand on n’a ni télé, ni frère et sœur ni copains ? ) me faisaient réfléchir et rêver. Et que, sorti de l’école, ces deux activités meublaient et comblaient ma vie.

En même temps, soixante ans plus tard, il m’arrive de m’interroger : » Tu écris encore et toujours. Mais pourquoi ? Que d’énergie et de temps perdus ! » Au fond, l’écrivain n’est pas vraiment responsable. Ecrire devient peu à peu une maladie, une drogue, un besoin. Une obsession que des milliers de lecteurs, parfois, encouragent. Une douce aliénation qui peut tourner à la frénésie maniaque et solitaire. Car à l’inverse du comédien qui a besoin du public, l’écrivain n’a pas toujours besoin du lecteur.

Au fond, face à l’écriture, deux attitudes sont possibles :

1/ Je veux publier, être lu, rejoindre ce prestigieux club fermé. Je veux devenir le nouveau Rimbaud ( Flaubert, Tolkien… Hugo voulait bien être « Châteaubriand ou rien » ! ) et, pour cela, me plier au besoin… aux besoins et aux désirs des lecteurs – ou des éditeurs, question de plus en plus épineuse. Faute de quoi écrire est inutile et vain.

2/ Le besoin d’écrire me dévore ( lire Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke ) et je l’utilise pour m’exprimer, au sens propre : faire sortir en mots ce que j’ai en moi. Du moi au mot. Des mots à l’émoi – quitte à ne pas être lu ou compris, dès l’instant où je peaufine et grandis mes exigences.

Bien sûr, la plupart des auteurs ne cessent de louvoyer, d’hésiter ( parfois leur vie durant ) entre ces deux nécessités, ces deux exigences.

Sans caricaturer, disons que les échanges épistolaires entre Flaubert et Sand ( voir ma lecture du mois du ) évoquent souvent ces deux points de vue extrêmes, Sand écrivant pour faire vivre sa famille, Flaubert de façon plus gratuite.

Pourquoi, pour quoi écrire ?

Une question simple et grave, qu’un auteur se pose sa vie durant, et à laquelle il ne cesse de répondre de façon souvent nuancée et différente.

CG

Lundi 19 décembre 2011

Ecrivains ou écrits vains ?

Cet automne, deux écrivains défraient l’actualité : Tristane Banon et Charlotte Valandrey.

Euh… des écrivains, vraiment ?

Attention : loin de moi l’idée de minimiser l’importance d’une tentative de viol présumée, ou la sincérité d’une femme persuadée que son esprit est piraté par l’intrus ( providentiel ) dont le cœur lui permet par ailleurs de continuer à vivre.

Mon propos est seulement ( voir le titre de la chronique ) de passer au crible de la critique le caractère authentique de ces écrivains présumés – pardon : susnommés.

A mes yeux, un écrivain est quelqu’un pour qui écrire est une nécessité, il est moins préoccupé par la reconnaissance du public ou les chiffres de vente de son œuvre que par le caractère impératif, nécessaire, du récit qu’il porte en lui.

Or, je m’interroge…

Et j’ai, quitte à choquer, l’impression gênante que cette tentative de viol est en définitive une aubaine pour un auteur en recherche de chiffre de vente. Des viols réels, il s’en commet hélas chaque jour ; et celles qui en sont les victimes n’ont pas le cœur d’en faire un fonds de commerce, elles ne passent pas à la télévision et ne mettent pas en avant le crime qui a été commis sur elles pour en retirer une jolie publicité.

Avouons-le, l’opération est largement positive : non seulement ( ou alors je n’ai rien compris ) – Tristane Banon, de son propre aveu n’a pas subi les derniers outrages, mais elle réussit ce tour de force de publier ( le 16 octobre ) 126 pages sur un événement… qui, euh, aurait pu avoir lieu. Un récit qui, à grand renfort de publicité, risque d’approcher le tirage d’un Goncourt. Mais oui, il y a fort à parier que des centaines de milliers de lecteurs vont se précipiter sur ce livre, les mêmes que ceux qui, haletants, attendaient de savoir si oui ou non DSK était toujours dans son appartement new yorkais, ou à quelle heure il allait finir par en sortir.

Le cas Charlotte Valandrey me pose aussi problème.

D’abord comédienne, cet écrivain ( ? ) fait un tabac en relatant la façon dont elle a été contaminée par le SIDA. Eh oui, l’Amour dans le sang ( une mention spéciale pour le titre ) s’est vendu à 300 000 exemplaires.

Mais la plus belle opération médiatique est actuellement réalisée avec De cœur inconnu, où l’auteur séduit des milliers de lecteurs en affirmant qu’elle possède les souvenirs de la personne dont elle possède le cœur greffé.

Impossible ! affirment scientifiques et médecins d’une seule voix.

Qu’importe. De même que Paris valait bien une messe, cette fable justifie largement ce gros succès de librairie, relayé avec complaisance par tous les médias.

Voilà Marc Lévy battu sur son propre terrain. Non, ce n’est pas vrai, mais on a tellement envie d’y croire, n’est-ce pas ?

Seul petit problème : la comédienne signataire de l’ouvrage ne l’a même pas vraiment écrit. Au moins a-t-elle l’honnêteté ( il suffit d’ouvrir le livre pour le constater, sous le titre… ) de révéler qu’un inconnu lui a servi de prête-plume. Une pratique courante, qui n’empêche pas la pseudo écrivaine d’être présente sur à peu près tous les plateaux télé.

On l’aura compris : un écrivain authentique et sincère peut vendre peu, et même n’être pas publié ( combien Arthur Rimbaud a-t-il vendu de recueils de son vivant ??? ) ; Tristane Banon et Charlotte Valandrey : écrivains… ou écrits vains ?

Je ne déplore pas qu’il faille être contaminé par le Sida ou violé par DSK pour vendre ; je suis triste de constater que de tels récits soient assimilés à de la littérature, et que leurs auteurs soient gratifiés du nom d’écrivains.

CG

Jeudi 15 décembre 2011

Je prends La Mouche…

... pour rendre une fois de plus à César ce qui lui appartient.

Et je profite pour cela de la double sortie de :

* La délicatesse deDavid Foenkinos, à la fois l’auteur du roman ( voir la note de lecture juste en dessous sur ce blog ) et réalisateur du film.

* la nouvelle sortie ( en salle et en DVD ) du film La Mouche de Cronenberg.

David Cronenberg, ça vous dit quelque chose ? Evidemment.

Et La Mouche ? Bon, d’accord, inutile de vous raconter l’histoire.

Ce film, vous êtes des millions à l’avoir vu. Aux Etats-Unis, en France et ailleurs. Et quand je dis le film, encore faudrait-il savoir lequel. Parce que des mouches, si j’ose dire, il y en a eu beaucoup sur les écrans…

Vous voulez tout savoir sur La Mouche ?

Eh bien je vais vous en apprendre.

Si, si, sûrement.

Au cinéma, la première mouche, c’est…

En 1958, La Mouche noire réalisée par Kurt Neumann.

En 1959, Le retour de la Mouche, suivi…

En 1965, de La malédiction de La Mouche, on n’en finit plus.

Cependant, le film qui a eu le plus de retentissement est sans doute :

En 1986, La Mouche de David Cronenberg

En 1989, La Mouche 2 ne mérite guère son nom puisque tout un essaim la précède, ce que beaucoup de téléspectateurs ignorent.

Ces suites et autres variantes ne sont que les déclinaisons d’une idée de départ de SF géniale : un savant met au point un transmetteur de matière - donc deux cabines. Mais quand il pénètre dans la première pour se matérialiser dans la seconde, il ne s’aperçoit pas qu’une mouche est entrée et que l’ordinateur chargé de reconstituer dans la seconde cabine le contenu de la première va… faire son possible mais se mélanger les pinceaux en ne restituant qu’un seul être vivant.

Une hypothèse farfelue à l’origine d’une réflexion sur l’intelligence, le vivant et les risques de l’utilisation de certaines technologies.

Un thème qui m’est cher, on le sait.

Un opéra ( mais si ! ) au titre éponyme a même été créé. A l’initiative de Placido Domingo qui, en 1986, a commandé le livret à David Cronenberg.

La première a eu lieu en 2008 au Châtelet, à Paris.

Venons-en à César, c'est-à-dire à…

George Langelaan, vous connaissez, bien sûr ?

Non ?

Pas étonnant mais très dommage.

Parce que La Mouche, c’est lui.

Si j’ose dire.

Eh oui, La Mouche est une nouvelle de SF écrite par George Langelaan. Quarante pages d’un récit génial et bouleversant. Dont le narrateur est le frère de l’inventeur, Robert Browning. Une histoire que son auteur a dédiée à Jean Rostand et qui, à mes yeux, vaut évidemment toutes les mouches du cinéma. Parce que Langelaan dit en quelques dizaines de pages ce que plusieurs réalisateurs ont plus ou moins bien suggéré en beaucoup d’heures de films.

La Mouche fut publiée pour la première fois en 1957 dans Playboy ( version américaine ). Son auteur, dont le père était anglais et la mère française, fut avant tout journaliste et… agent secret, il était parfaitement bilingue et fut un grand résistant. Son récit le plus célèbre fut édité en français dans plusieurs recueils.

* Les nouvelles de l’antimonde, chez OPTA, où il travailla – il travailla aussi, dans les années soixante, pour les revues Plexus, Planète et Pilote ( mâtin, quel journal ! ) 

* Les vingt meilleurs récits de science-fiction ( choisis et présentés par Hubert Juin ), publié par Marabout en 1964 – en France et en Belgique, bien sûr

Bien entendu, aucun de ces ouvrages n’est réédité.

La Mouche originelle s’est envolée, écrasée ou plutôt dévorée par ses multiples versions sur écran.

Vive Cronenberg, oublié, Langelaan !

Quelques rares collectionneurs ( dont je suis ) ont encore le texte entre les mains. Combien eut-il de lecteurs ?

Oh, moins que ça encore, je le crains.

Dans les années 80, j’avais programmé La Mouche dans un recueil Folio Junior SF, mais j’ai été remercié avant de pouvoir faire sortir l’ouvrage.

Si vous voyez l’une de ces mouches au cinéma ou en DVD, ayez une petite pensée pour son inventeur, dont le nom, au générique, s’inscrira pendant une ou deux secondes. Ou moins que ça encore, je le crains.

George Langelaan est mort en 1972. Lui rendre ce bref hommage me semblait nécessaire. Comme me semble indispensable de rappeler deux évidences :

* Dans tout récit, y compris cinématographique, il y a avant tout un scénario. Donc une idée de départ, un scénariste – ou un écrivain, donc un texte.

* L’objectif ultime d’un récit n’est pas de devenir un film. Ce n’est ni une consécration, ni ( forcément ) une réussite. Et l’adaptation cinématographique la plus réussie ne devrait donner au spectateur qu’une seule envie : aller voir du côté de l’original.

Dernière info, livrée par mon webmaster Patrick Moreau : on trouve cette nouvelle depuis 2008 dans le recueil La Mouche / Temps mort judicieusement (re)publié par Flammarion ( Etonnants classiques N° 330 ).

Samedi 10 décembre 2011

7 buts à 1… et 1,4° de plus !

TerreSacree.org

France-Info, le 8 décembre à 7 heures du matin…

1/ Long flash spécial consacré à la victoire historique de l’Olympique Lyonnais contre l’équipe de Zagreb, 7 buts à 1 – un événement majeur.

2/ Quelques mots sur la réunion, ce même jour, du sommet européen. En cause : l’avenir des 27 pays de l’Europe en général et de l’euro en particulier.

3/ Accessoirement, on apprend que quels que soient les chiffres de décembre, 2011 sera l’année la plus chaude jamais connue sur notre planète : novembre est plus chaud de 1,4° par rapport aux moyennes saisonnières ! Le record de production de CO2 aura également été battu, contrairement aux vœux pieux et aux intentions théoriques qui ont suivi le protocole de Kyoto ( pour les oublieux, 182 pays ont accepté en théorie ou ratifié en 1997 ce protocole qui préconisait d’abaisser progressivement la production des gaz à effet de serre… ouarf, quelle utopie ! D’autant que parmi les non-signataires, on trouvait, excusez du peu, la Chine, l’Inde et les Etats-Unis ! ) Le sommet de Durban va s’achever sur des bonnes intentions et des promesses. Bah, on fera mieux la prochaine fois ?

J’avoue ( une fois de plus, devrais-je ajouter ) être assez stupéfait par l’ordre d’importance accordé à ces événements. Pour ma part, je l’aurais volontiers inversé. Parce que le troisième point me semble primer sur les deux autres.

Les deux autres ? Mais oui !

A quoi bon se préoccuper de la crise de la dette et de l’avenir de l’Europe si, dans les décennies à venir, on ne contre pas un réchauffement climatique qui, à terme, bouleversera l’économie mais aussi la survie de toute la planète ?

Mais voilà : aux yeux des journalistes ( ou plutôt aux responsables des diverses chaînes, soucieux avant tout de capter l’attention des auditeurs ), l’important, c’est ce qui intéresse le public en priorité…

Donc les résultats du foot.

Je propose de modifier quelques vieux dictons toujours d’actualité :

* non plus « du pain et des jeux » mais « des jeux et du pain », la coupe du monde de foot, le loto, le rubgy et les tournois de tennis ayant la priorité sur les problèmes de pouvoir d’achat.

* non plus « Après nous, le déluge » mais : « Après moi, le réchauffement climatique ! »

Dans mon roman Face au Grand jeu ( paru en 1975 à la Farandole, épuisé et jamais réédité ), le mot d’ordre des économistes qui gouvernaient le monde du futur était : « Vivez d’abord, vous paierez ensuite ! »

C’est un peu ce que nous avons fait sur le plan financier : nous avons vécu à crédit en laissant à nos enfants... les dettes.

Sur le plan climatique, idem : après l’avoir vidée de son charbon, de son gaz et de son pétrole, nous laisserons aux générations futures le soin de gérer une Terre exsangue et surchauffée. Avec, en prime, quelques tonnes de déchets nucléaires ( du type strontium et césium ) à longue durée de vie.

Longue ? Une paille : 28 000 ans.

Il est vrai que d’ici là… « l’humanité disparaîtra, bon débarras ! »

Mais là encore qui se souvient de René Dumont ?

Et qui connaît Yves Paccalet ?

CG

P.S. Ecrivain et écologiste militant, Yves Paccalet est l’auteur de: L'Humanité disparaîtra, bon débarras ! (2006), « plaidoyer contre la politique de croissance sans limites, responsable selon lui de l'épuisement de la planète et, à court terme, du risque de disparition de l'espèce humaine dans la violence la plus extrême. » ( Wikipédia )

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